Love me tender / Guillaume Vincent

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Le théâtre des Bouffes du Nord propose une adaptation à la scène par Guillaume Vincent de six nouvelles de Raymond Carter (Tais-toi je t’en prie, Pourquoi l’Alaska, La peau du personnage, Personne ne disait rien, Appelle si tu as besoin et Débranchés). Porté par la performance remarquable de huit acteurs pleins de fraîcheur, le spectacle séduit par sa légèreté autant que sa précision à toucher les fêlures des relations amoureuses. Car sous les aspects d’un décor kitsch merveilleusement disposé, le malheur des couples n’apparaît que plus cruellement banal.

Pendant plus d’une heure et demie, six histoires se déroulent sous les yeux du spectateur, tantôt amusé, tantôt ému. Elles sont orchestrées en deux séquences, la première présentant dans un même temps deux scènes de quatre acteurs puis quatre saynètes de couples entrelacées. « I fear confusion » confesse un acteur dans le monologue central ; peur surmontée par Guillaume Vincent qui articule ingénieusement les dialogues. Enchaînements des paroles d’une scène à l’autre, jeux de rebondissement sur les mots et prolongements des gestes de part et d’autres du plateau font résonner comme dans un canon les nouvelles de Raymond Carter.

Le dispositif, loin de toute mécanique, se coule dans la plus grande simplicité grâce au jeu des acteurs, énergiques et vivants, à se demander parfois s’ils n’improvisent pas. Leur diction et gestes d’un grand réalisme facilitent l’identification du spectateur aux personnages, et leur rire est communicatif. Là se trouve peut-être le tour de force de la pièce : faire rire même quand ça fait mal. L’évocation des tabous comme la fin de vie, les désillusions et les mensonges sont contrebalancés par la peinture comique de scènes du quotidien.

Deux monologues se détachent du reste pour laisser entendre la voix de l’auteur, ils révèlent l’influence de Tchekhov et peut-être aussi de Shakespeare. L’angoisse et l’interrogation qui empêchent l’action, l’obsession secrète de la mort rappellent des passages de Hamlet ; et si ces personnages, qui semblent à la fois si familiers et distants par leur brève apparition n’étaient finalement que des spectres ?

Pauline Amard

Immensité de la scène, imaginaire de cet endroit : un théâtre saccagé à dessein et qui reste terrain de jeu pour tant de mises en scène. Ne reste là que quelques pièces de mobilier, connues, anodines. Devant nous des espaces de vie exigus, tristes malgré les couleurs vives – le lieu a perdu de sa superbe. On nous donne à voir le couple qui se parle et se déchire, qui s’aime mais ne se comprend plus. Lire Raymond Carver, c’est entrer dans un monde de douleur et de beauté, l’exploration complexe de ce qu’est l’amour à travers une écriture d’un dépouillement extrême, attentive au détail, envers et contre tout.

Mais rien ne se passe. Il n’y a aucune émotion dans le travail d’adaptation des nouvelles de Carver par Guillaume Vincent. On rit parce que le comique de répétition agit parfois malgré tout et que le grotesque de certaines situations prête à sourire. Il y a pourtant ce final fantasmagorique et sublime, alors même qu’il est question de la séparation de deux personnes qui se sont aimées. Love me tender devient beau à cet instant, quand est convoquée une tendresse enfouie et souvent rejetée mais précieuse.

La fin est parfaite, même si le reste de la pièce reste une déception. On attend le prochain travail de Guillaume Vincent, dont la sensibilité et le sens de la nuance n’est pourtant plus à prouver – ceux qui ont vu Rendez-vous Gare de l’Est le savent.

Margaux Daridon

Le couple formerait une entité, le mythe de l’androgyne de Platon nous le présente comme un seul être. Mais, Guillaume Vincent prend le contre-pied de cette conception du couple et décline la complexité de la relation dans Love me tender, une pièce mise en scène d’après les nouvelles de Raymond et Carver. C’est en effet plusieurs tableaux qui occupent la scène et se croisent : des couples très différents traitent ainsi des années usantes, des infidélités, des craintes, des rencontres, mais aussi, de Noël, de la belle-mère agaçante, du pot de départ d’un collègue. Des situations et des discours du quotidien que nous pouvons tous rencontrer. Et entre tous ces discours, entre toutes ces scènes, nous rencontrons un enfant, symbole de l’union, qui reflète aussi, par ses peurs et ses interrogations, la personnalité des parents et les difficultés de la vie de couple.

Il faut souligner la mise en scène, dans laquelle les couples se rencontrent, se répondent, se croisent, grâce aux dialogues mais aussi aux jeux scéniques. Voici qu’à l’évocation du chat familial, la comédienne du tableau d’à côté se meut en chat, voici que l’on parle de telle famille ici, et que cette dernière sonne à la porte. Guillaume Vincent et les huit comédiens ne s’arrêtent pas à la jonction des couples, à la tentative d’un accord dans leurs désaccords criants, c’est leur intimité que le spectateur pénètre ! Nous les suivons de la cuisine au salon pour enfin les retrouver dans le lit. Un lit où le couple hurle, se déchire, ou au contraire, se retrouve et s’aime. Le décor permet l’intégration d’une part de merveilleux dans ces scènes pourtant quotidiennes. On voit ainsi avec surprise, s’éloigner une comédienne entre des sapins enneigés où se dressent des chevaux. Et, entre tous ces tableaux, un homme assis raconte la vie, avec une gravité teintée d’humour, qui exprime l’existence quotidienne du couple, ses gaîtés et ses douleurs, celles de la séparation, parfois nécessaire. Des douleurs qui vont jusqu’à la maladie, celle de l’esprit.

Soumya Berrag

Love Me Tender : Guillaume Vincent ressuscite Carver

Aux Bouffes du Nord, Guillaume Vincent adapte certaines nouvelles de l’écrivain américain Raymond Carver. Love Me Tender parle de la crise dans le couple au sein de la société de consommation, en mettant en scène l’ordinaire chez monsieur et madame tout-le-monde au moment où tout vacille. Un constat demeure, martelé tout au long de la pièce :

« Les gens n’en ont rien à foutre des autres ; rien ne changera jamais vraiment ».

Le dispositif original et drôle permet l’imbrication de plusieurs nouvelles et donc de plusieurs lieux et personnages sur un même plateau. Les actions s’alternent ainsi à tour de rôle entre les différents espaces. Le décor suggère, s’il ne souligne pas, les situations sociales comme les caractères. Ce n’est pas l’intérieur bourgeois de Tchekhov mais le salon de la classe moyenne américaine, avec des tapis à motifs (rappelant la moquette du Shining de Kurbrick), tantôt rectilignes chez les Morgans, couple de propriétaires qui aime un peu trop Noël, tantôt arrondis chez le jeune couple de hippies fumeurs d’herbe. Les meubles en bois enferment les Meyers qui asphyxient, la lampe à lave éclaire la petite soirée psychoactive, la cuisine en formica jaune accueille le désespoir conjugal, les lits les désirs contrariés et les peines avouées.

Le kitsch ultime réside dans la fête commerciale et populaire de Noël, véritable rituel de consommation. En effet toute une soirée est consacrée à vouloir montrer ses nouvelles chaussures blanches, boire du Coca, manger des M&M’s et des Mister Freeze, renverser le Coca sur les nouvelles chaussures blanches… Une célébration qui chez les un-peu-plus-aisés consiste en des cadeaux purement décoratifs, des paquets qui encombrent l’espace et qu’on ne déballe pas, qu’on offre encore moins. Les Meyers repartiront avec une morsure du chien à la jambe, un mauvais souvenir des Morgans et sûrement ce virus, cette pandémie attaquant l’amour et la stabilité du couple comme un poison qui contamine inéluctablement les binômes. En rentrant à la maison, ils se demandent s’ils s’aiment encore.

L’intelligence de la mise en scène de Guillaume Vincent repose sans doute sur l’interaction des scènes à différents niveaux. Souvent les dialogues entre deux tableaux distincts s’alternent rapidement et donnent l’impression de se répondre. Un personnage peut rire de la scène parallèle. Les regards se croisent également : dans une sorte de mise en abyme, les acteurs deviennent spectateurs d’une partie de la scène, et ce soudain quatrième mur se démolit presque instantanément lorsqu’un échange perce la dichotomie entre les deux tableaux.

En fin de pièce, deux textes sont interprétés en anglais, comme si le fantôme de Carver s’adressait directement au spectateur par l’intermédiaire de l’acteur qui jouait un rôle d’écrivain désabusé dans la première partie. Le poème « Fear » est une scansion, une énumération des angoisses de cet homme rongé par l’alcool, nous montrant que l’humanité moderne tient sûrement en cette peur existentielle, individuelle mais universelle. Le geste de Vincent est de rendre la force du verbe en version originale, nous transportant plus directement dans l’imaginaire de ce grand poète qui embellit paradoxalement la matière américaine, faite de crise, de larmes et de peur. Cette fine adaptation donne à voir l’esprit de Carver et fait revivre l’homme, de quoi se replonger dans ses nouvelles et poèmes, tendrement.

Julien Le Tutour

Photographie : Elizabeth Carecchio