London Symphony Orchestra / François-Xavier Roth – Jean-Quihen Queyras

J’ai eu l’occasion d’accéder, le mardi 20 novembre, au concert de l’Orchestre Symphonique de Londres. Le contraste entre ces somptueuses œuvres musicales du XIXe siècle et l’architecture ultra moderne de la philharmonie de Paris était le symbole, quelque part, du message que voulait nous adresser François-Xavier Roth, le chef d’orchestre. La beauté de ces œuvres, réalisées il y a maintenant plus d’un siècle par Debusssy, Dvorjak et Strauss, permet de prendre conscience de la richesse musicale que l’Europe toute entière nous a donné.

Le Prélude à l’après-midi d’un faune est d’une douceur palpable après une dure journée de cours. L’échange continu des vents et des cordes, couplés à la harpe, donnent l’illustration parfaite d’un moment reposant et démontre le génie de Debussy sur son pouvoir à transporter son auditoire avec la musique.

Lui succède le Concerto pour violoncelle de Dvorjak. Le thème est jovial mais devient rapidement plus sombre. Cette œuvre a été une grande surprise, j’ai ressenti que l’orchestre était une grande famille où chaque instrument dialoguait avec les autres et auxquels Dvorjak, par son talent, a réussi à transmettre des émotions qui leur sont propres.

Vient ensuite Strauss avec Ainsi parlait Zarathoustra dont le début, culte, est déjà connu de tous. Le reste de l’œuvre -presque l’oeuvre entière- était pour moi totalement inconnu. Strauss a réussi à nous transmettre avec cette musique l’histoire de l’Homme, de sa création au concept du surhomme nietzschéen.

La magnifique interprétation de ces pièces est suivie d’un tonnerre d’applaudissements amplement mérités. Le point le plus marquant de ce concert était pour moi les mouvements de Roth, qui furent une réelle personnification des ces œuvres à travers l’expression unique et vivante d’un morceau puis de l’autre.

Tardanico Angelo

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Nous pénétrons dans cette salle si particulière qu’est la Philharmonie.

Tout de suite, On est saisi par l’ambiance du lieu, ses formes, ses couleurs. En entrant dans la grande salle, on est frappé par son architecture. On ne sait plus vraiment où regarder.

L’orchestre entame le Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy. On est ébloui par l’énergie du chef d’orchestre qui semble partout à la fois. Les archets des violons et des altos sont comme chorégraphiés. Chacune connaît sa place et l’œuvre est exécutée avec une précision parfaite mais aussi une grande douceur. La partition se déploie, se dévoile dans ses moindres détails. On regrette parfois peut-être une trop grande douceur mais cela est compensé par cette précision incroyable des musiciens.

On pourrait craindre que l’arrivée d’un soliste extérieur à l’orchestre, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras, pour le Concerto pour violoncelle et orchestre en si mineur B. 191 op.104 ne vienne perturber cette harmonie entre les instruments. Au contraire, il parvient à s’intégrer à l’orchestre sans imposer sa présence. Les deux parties se fondent en une. Le résultat est splendide. Le concerto fut probablement mon œuvre favorite.

C’est avec Richard Strauss et son célèbre Also sprach Zarathustra op.30 que Roth clôt le concert. L’orchestre parvient à rendre la puissance de ces premières notes sans pour autant tomber dans le monumentalisme. Sous le contrôle de Roth, l’œuvre se déroule, presque avec simplicité. On savoure particulièrement les instants de silence à la fin de l’œuvre, où tout semble comme suspendu. Public et musiciens sont dans un entre deux; le calme avant la tempête d’applaudissement.

Roth profite de la fin du concert pour glisser quelques paroles à connotation politique, rappelant que les œuvres de cette soirée visaient à montrer le lien entre les nations, au-delà des affaires de Brexit ou autres. Le concert se termine sur “le rêve d’enfant” de Roth – selon ses dires. Il reprend l’introduction au combien célèbre du Zarathustra de Strauss avant de saluer son public et de quitter la scène accompagné de ses musiciens.

Gabrielle Soufflet

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Quel endroit impressionnant que cette grande salle Pierre Boulez : les lumières ne s’éteindront pas ce soir, le 20 novembre 2018, à la manière dont brillera François-Xavier Roth en dirigeant magistralement le London Symphony Orchestra.

François-Xavier Roth mérite nombre d’éloges, tant sa direction est nuancée, ingénieuse et sied magnifiquement à la première pièce : de l’arrière-scène, c’était autant un spectacle visuel que sonore. C’est un faune malicieux et dansant qui dévoile au public un printemps acoustique en ces froides soirées d’automne, chef d’orchestre sautillant et agile aux mouvements fluides et maîtrisés. Les vents, dans le Prélude à l’après-midi d’un faune, sont particulièrement mis en relief pour mieux peindre les agitations du personnage mallarméen. Selon le poète à l’origine de « L’après-midi d’un faune », cette œuvre musicale « prolonge l’émotion de [son] poème et en situe le décor plus passionnément que la couleur. »

Le Concerto pour violoncelle de Dvořák est encore davantage expressif : Roth accompagne et suggère avec finesse les élans lyriques de la pièce. Le timbre du violoncelle dévoile une légèreté tout aviaire : tel un oiseau, il plane et embrasse l’onde sonore dans laquelle il se meut autant qu’il s’y fond. Suspendu dans les airs, il ouvre ses ailes avec majesté, retenue et délicatesse, particulièrement lors du second mouvement; notons la finesse du jeu du soliste. C’est une œuvre très contrastée, tendue entre une expression allègre, pompeuse, et un ton beaucoup plus doux et chantant : elle n’est toutefois jamais dénuée d’envie et d’un vouloir-vivre implacable et réjoui.

Cette expression schopenhauerienne vient à-propos puisque nous allons maintenant passer à son disciple le plus célèbre, qui inspira cette œuvre de Strauss qu’on ne présente plus. Il ne s’agit pas de « musique philosophique », comme le dit Strauss lui-même, mais d’un superbe hommage au livre de Nietzsche. Superbe, voilà le mot : cette splendeur achève un merveilleux concert avec une force explosive. Retentissent les trompettes et les premiers accords bien connus, mais les trente minutes délivrent une parole musicale incroyablement lyrique, tortueuse et animée. Toutes fourmillent d’images ; nous sommes en pleine vocifération nietzschéenne, et c’est un rugissement qui s’exprime, libre, dans les mains de François-Xavier Roth déchaînant la foudre alors que le monde extérieur disparaît pour laisser place à ce sursaut éclatant. Certains passages sont même drôles et révèlent le caractère intriguant du prophète venu réveiller les hommes. Après la section des douze coups de cloche qui clôture la pièce, vient le réveil et le moment le plus extraordinaire du concert. Un silence final retentit, résonne, tenu d’une main de maître, celle de François-Xavier Roth, avant que ne surgissent les applaudissements unanimes de l’auditoire.

« La musique a trop longtemps rêvé ; nous voulons maintenant nous réveiller. Nous étions des somnambules ; nous voulons devenir des rêveurs éveillés et conscients », écrivait Nietzsche, dont la citation se trouve au début de la partition d’Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss. Comment ne pas rêver encore en sortant de cette salle, éveillé et conscient de la fin d’un pareil enchantement ?

Bertille Rouillon

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Pour moi, jeune provincial qui ne connaît rien à la musique romantique, ce concert fut une révélation. Je connaissais les œuvres, bien sur, comme tout un chacun, mais je ne savais pas ce sentiment unique que l’on ne découvre que par l’écoute des instruments en temps réel.

J’entrais dans la grande salle Pierre Boulez : l’impression d’immensité que je ressentis en cachait une autre. Soudain, des doigts vinrent pincer les cordes, des lèvres vinrent insuffler vie aux bâtons de bois ; j’exultais. D’un coup, un son doucereux, une balade sonore, qui berce mes oreilles, oui c’est cela, une berceuse irréelle et mythique. Un chant de merveille que je ne saurai décrire, je ne peux qu’en donner l’impression que je ressentis : imaginez-vous l’effet d’un bain d’eau chaude lors d’un hiver froid et glacial. Une musique chaleureuse et réconfortante, qui ondoya subrepticement autour de mes oreilles. Dvorák me fit le même effet, du moins au début, parce que très vite je réalisais la puissance de sa musique. Le thème, imposé dès l’introduction, me tourmente encore ; la fougue orchestrale frappa mes oreilles, mais sans violence ; la musique romantique sait allier fougue et enchantement. C’est avec tristesse que je vis ce lyrisme s’éteindre dans mes oreilles. L’entracte qui vint me fit trépigner d’impatience, parce que je savais ce qui m’attendait ensuite. Elle vint, et je crus un instant me retrouver devant 2001. « La musique a trop longtemps rêvé ; nous voulons maintenant nous réveiller. Nous étions des somnambules ; nous voulons devenir des rêveurs éveillés et conscients » : Voilà ce que dit Nietzsche sur la partition de Strauss. J’appris que la fameuse introduction dépeint en fait le lever du jour, et la suite donne la parole de ce Zarathoustra. Là aussi cette fougue, ce lyrisme romantique, qui raconte cette transition de l’homme au surhomme, une passion encore plus puissante, qui s’achève dans une douce superposition de do et de si à mesure que la nuit approche. Moi, éternel amoureux de Beethoven, ressortais conquis de trois amants.

Julien Pigeon

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Photographie : Marco Borggreve