Logiquimperturbabledufou / Zabou Breitman / Théâtre du rond-point

Logiquimperturbabledufou, un spectacle drôle, étonnant et touchant.

Zabou Breitman, dans cette pièce, a choisi quatre auteurs des plus talentueux : le quatuor composé de Antonin Chalon, Camille Constantin, Rémy Laquittant et Marie Petiot est talentueux. Danses, acrobaties, clownerie et art de la métamorphose, on ne voit pas un domaine qui n’est pas maîtrisé dans cette pièce.

La mise en scène opère sur le spectateur, qui voit ses sens se troubler. On a des décors mouvants qui nous donnent l’impression d’être en plein cœur d’un hôpital psychiatrique, la nuit quand l’équipe est bien occupée.On a un va et vient de lits d’hôpitaux, de portes qui claquent, de réunions du personnel et des patients qui ne semblent pas avoir envie de dormir. Le spectateur est alors plongé dans la folie qui est partout, les acteurs changent sans cesse de rôle entre personnel hospitalier et personnes internées, si bien que le délire est communiquant. On ne sait plus qui est le fou ; on crie, on hurle, on chante, on parle pour parler.

L’ordre des médecins est également ubuesque et il est impossible de ne pas y voir la critique des institutions médicales. Breitman nous montre dans les répétitions de médicaments au nom imprononçable, par les crises de colère des psychologues que le monde médical souffre d’illogisme. Les règlements ne sont pas adaptés et ils en sont même grotesques. Mais la pièce, et c’est ce qui en fait son originalité, ne se cloître pas à une dénonciation des aides-soignants, elle montre aussi que c’est un métier qui demande patience, et qui n’est pas reposant. Les décors change régulièrement et nous offrent les deux visions de la scène, on alterne avec la vision du malade, puis ensemble on revient sur la même scène mais avec la vision de la personne en charge d’aider.

Pour finir, ce qui est touchant et à remarquer dans cette pièce est le jeu agissant sur la frontière entre la folie et le réelle. La distinction est mince, Zabou Breitman nous montre que c’est dans la folie que se trouve la poésie. La pièce est remplie de métaphores, et de symboles, les spectateurs passent alors du rire aux larmes. L’amour transcende, communique et touche le public. Une des scènes les plus émouvantes reste, pour moi, lorsque tous les malades se réunissent dans un seul et même pull, signe d’une cohésion, d’une harmonie. Ils ne sont plus seuls face au monde absurde qu’est le monde réel. Zabou Breitman construit dans cette pièce une poésie de l’amour dont nous sommes ,par le rire et les larmes, invités à rejoindre.

Camille Masson

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Avec un titre pareil, on ne sait pas à quoi s’attendre. Il faut d’abord décrypter ce long mot étrange : « Logiquimperturbabledufou », qui annonce d’entrée de jeu la couleur du spectacle centré sur la folie humaine. Nous allons faire la rencontre de fous dans un hôpital psychiatrique, qui suivent leur logique imperturbable…

Le quatuor de jeunes comédiens vêtus de blouses blanches font rire aux éclats du début à la fin. Leur prestation est impressionnante : ils incarnent au moins trois ou quatre personnages différents chacun, et surprennent par la rapidité de leur changement de costume et leur jeu sincèrement excellent (si l’on fait fi peut-être des accents étrangers peu convaincants). Les ressources de la scénographie semblent inépuisables : des tapis roulants, des portes qui s’ouvrent et se ferment, jusqu’à une pluie de fleurs tombée du ciel qui fait tressaillir le premier rang.

Au-delà des scènes délirantes où les acteurs deviennent tour à tour danseurs, musiciens, acrobates ou animaux, le spectacle laisse apparaître une critique des institutions psychiatriques et des dures conditions de travail et de vie des soignants et des malades. Au fil de la pièce, les frontières entre soignant et patient deviennent floues, et on assiste à un mélange hilarant des différents personnages. Qui sont vraiment les fous dans cet hôpital ? On en vient même à troubler le public en lui rejouant les mêmes scènes sous différents angles, jusqu’à renverser les limites du spectacle en plaçant le régisseur au premier plan et les acteurs hors-scène.

Tous les codes du théâtre sont brisés pour faire entrer le spectateur lui-même dans cet état de semi-folie. Le spectateur est forcé d’être impliqué dans la pièce lorsqu’il est pris à parti par les acteurs ou qu’il fait office d’hallucination pour un patient. En résumé, tout est fait pour que chacun adhère et se reconnaisse dans Logiquimperturbabledufou, même et surtout lorsque cela implique de déjouer les codes du théâtre et de déstabiliser le public. Un délire duquel on ressort ravi.

Marion ARNAUD

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Logiquimperturbabledufou, au théâtre du Rond-Point, est une pièce marquante sur le thème de la folie. Zabou Breitman, que je connaissais avant tout pour son œuvre cinématographique en tant qu’actrice, scénariste et réalisatrice (Se souvenir des Belles Choses…) m’a surprise par ses talents de mise en scène et d’écriture qui ont d’ailleurs déjà été reconnus. Elle a obtenu deux molières en 2009 pour sa pièce Des Gens, adaptée de Raymond Depardon, dont elle reprend ici un thème : dresser des « portraits d’humanités fragiles ».

Elle met au point une comédie qui interroge le spectateur, lui faisant remettre peut-être en cause ses idées reçues sur le milieu de la psychiatrie. En effet, elle nous plonge dans un hôpital psychiatrique, aux côtés de quatre acteurs : Antonin Chalon (son fils), Camille Constantin, Rémy Laquittant et Marie Petiot, incarnant tous une multitude de personnages. Jouant tour à tour les patients et les soignants parfois de manière soudaine, ils nous amènent à nous demander : qu’est-ce que la folie ? Et qui sont vraiment les malades ?

Le jeu des acteurs est vraiment convainquant et très bon. Pour ma part, ce sont les comédiens Rémy Laquittant et Marie Pétiot qui m’ont le plus marquée. Rémy Laquittant joue à la fois un supérieur hiérarchique tyrannique et un malade mental agoraphobe qui peine à s’exprimer. Marie Pétiot incarne quant à elle une infirmière subissant les réprimandes de son supérieur et une patiente qui est convaincue d’être internée suite à un coup monté de sa mère. Zabou Breitman tire à profit le physique de ces deux acteurs, les mettant régulièrement en duo. Leur différence de taille, (Rémy Laquittant étant très grand et Marie Pétiot très petite) donne lieu à des situations cocasse, et à un travail chorégraphique abouti. Pour ne citer qu’un passage, je retiendrai le moment où la jeune femme, sur les épaules de son partenaire caché par un pull gigantesque, joue son rôle de patiente et laisse place à sa colère : elle apparait comme une créature gigantesque effrayant les soignants. On peut voir, dans ce rapport au grand et au petit, l’influence de Lewis Caroll sur Zabou Breitman. Elle utilise également d’autres références, à savoir des extraits de textes d’Anton Tchekhov et de Shakespeare, mais cela est fait de manière subtile, et on ne le remarque quasiment pas.

En ce qui concerne la mise en scène, Zabou Breitman utilise un décor sobre mais efficace : un pan de mur, en fond de scène, coulisse et rappelle son travail cinématographique. Comme une caméra, le mur glisse par moment pour montrer des instants de vies des patients. De même, une porte avec un hublot permet à Zabou Breitman de faire vivre aux spectateurs une scène d’abord du côté des patients, puis du côté des soignants. Le public est ainsi intégré à l’intérieur de la vie de l’hôpital dans son intégralité. Le travail sur la lumière, plus minimaliste, est peut-être sous-exploité. Davantage de jeux de lumières aurait permis d’aller plus loin dans les situations loufoques que Zabou Breitman met en place.

Cette pièce est en effet avant tout une comédie. Si elle met en scène des personnages en souffrance, avides de liberté, ce qui peut rappeler le film de Milos Forman Vol au-dessus d’un nid de coucou, les personnages sont aussi attachants et drôles. Leur maladie, comme la schizophrénie d’un patient ingérable, Mr Perreira, interprété par Antonin Chalon, donne lieu à des situations comiques, le jeune homme prenant une infirmière pour sa mère par exemple. Je conseille donc cette pièce, très riche, dont le rythme très enlevé ne laisse aucune place à l’ennui.

Fanny Auffret

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Logiquimperturbabledufou est une mise en scène de Zabou Breitman, au théâtre du Rond-Point à Paris. On parcoure ainsi sur cette petite scène en apparence, les logiques illogiques des folies des différents personnages, ainsi que du personnel psychiatrique.

Les réalités infernales des patients et des médecins se rencontrent ici, et sont rendues dans l’absurdité des costumes inattendus et des récits rocambolesques des personnages. On voit donc les patients vêtus d’oreilles de lapins ou encore des personnels vêtus de leur blouse danser la samba, qui renvoient en vérité aux difficultés du milieu psychiatrique. De même, la voix étouffée de ce patient, qui arrache des éclats de rire à la salle, signifie en vérité la réalité crue d’un patient qui a dû ingurgiter une quantité importante de médicaments afin de calmer ses troubles. La prouesse de cette pièce réside ainsi dans la présentation d’une vérité quotidienne, celle de personnes atteintes de troubles mentaux, mais aussi de personnels dépassés par les évènements dont la patience et l’endurance est mise à l’épreuve, sous les masques absurdes et légers de sorte que le public perçoive ces réalités dans le rire.

Mais la performance de la mise en scène est aussi à saluer. En effet, la rencontre des deux corps que tout oppose, est rendue grâce à des jeux scéniques admirables. Une même scène est ainsi jouée selon les deux revers, les deux perceptions, de sorte que le spectateur puisse considérer les deux points de vue et les confronter. Pareillement, les folies des patients deviennent prétexte pour rompre le quatrième mur et entamer ainsi une discussion avec le public – ce dernier participe ainsi à la folie des personnages.

On ne peut ignorer non plus les exploits des comédiens, qui sont ainsi capables d’entamer de sublimes danses, dans des gestes gracieux, souples, légers. Ces attitudes rompent ainsi avec l’image classique de fous enfermés, marginaux, incapables de subtilité et sans talent. Ce qui rappelle ainsi les dénonciations de Foucault ou encore les peintures d’artistes tels que Jackson Pollock, qui démontrent ainsi les puissances créatrices ignorées.

Pour conclure, derrière ce rideaux d’absurdité, ces non-sens affirmés, derrières les rires francs du public, on constate l’exploit de la pièce et de sa mise en scène. En effet, les comédiens, ainsi que le metteur en scène sont parvenus à rendre justice aux personnes atteintes de troubles mentaux. A priori considérées comme marginales et incapables, on constate au contraire qu’elles démontrent des prouesses esthétiques, notamment au travers de la danse. Mais, on comprend aussi qu’il y a une réalité difficile, les paranoïas, les schizophrénies, etc. imposent aussi des traitements médicamenteux conséquents, le personnel est aussi confronté à des difficultés logistiques, à une patience nécessaire à acquérir. Et ces deux corps que tout opposerait respectivement, se rencontrent, discutent, leurs points de vue sont présentés alternativement jusqu’à parfois se confondre. On peut notamment relever ce conseil où les différents personnels discutaient du traitement d’un patient, qui n’était autre que le médecin lui-même… On pénètre ainsi les folies des patients mais aussi celle du personnel, confronté à des difficultés concrètes.

Il est ainsi à saluer le travail scénique des quatre comédiens qui ont su jouer les deux revers d’une même médaille : les patients et le personnel – rendant ainsi compte de la complexité de la folie, de ses réalités, de ses difficultés dans le rire de l’absurdité, de l’absurde folie.

Soumya Berrag

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Photographe : Stéphane Trapier