Live ! The Realest MC / Kyle Abraham

Le 18 octobre 2018, le chorégraphe Kyle Abraham et sa troupe A.I.M constituée de sept danseurs et danseuses représentaient pour la deuxième fois leur spectacle de danse contemporaine “Live ! The Realest MC” dans l’espace 1789 à Saint-Ouen.

Au centre du spectacle se trouve la thématique explosive du genre et de l’identité, et la quête continuelle d’acceptation, surtout dans un contexte de l’homophobie. Ainsi, le spectacle de danse s’interroge sur la dichotomie entre la contrainte du conformisme et la liberté individuelle d’expression. Les costumes renvoient dès le début à cette liberté d’expression parfois niée par la société, mais permise sur scène : les danseurs ainsi que les danseuses portent des vêtements couverts de paillettes dorées, soit des débardeurs, soit des survêtements.

Pourtant, non seulement du point de vue vestimentaire, le spectacle mêlait les attributs traditionnellement considérés comme “masculins” ou “féminins”, mais ce chevauchement des identités genrées se retrouvait aussi dans l’éclairage de la scène : les espaces parfois séparés, parfois réunis où se trouvaient les danseurs évoquait la séparation spatiale dans la mentalité d’antan.

Mettant en scène majoritairement des mouvements de hip-hop, mais aussi des éléments de la danse classique et du voguing, Kyle Abraham centre la chorégraphie du spectacle autour de la dichotomie “contrainte mécanique” et “liberté humaine” : les mouvements brusques, robotiques, et une souplesse étonnante s’alternent dans la représentation. Le choix de la musique souligne cette ambiguïté : d’un côté, la danse est accompagnée de bruits dissonants, mécaniques, menaçants ; d’autre côté, le spectacle présente des mélodies plus harmonieuses. Le moment fort du spectacle se fait pourtant sans musique ou accompagnement sonore : la voix de l’être opprimé, répétant “They held me down” (Ils m’ont plaqué au sol), suffit pour transmettre le sentiment de malaise aux spectateurs.

Andrea Possmayer

La dernière œuvre de A. I. M., l’acronyme de la compagnie du chorégraphe et danseur Kyle Abraham (Abraham In Motion), est le spectacle Live ! The Realest M. C. présenté à Paris pour la première fois au Théâtre de la Ville en juin 2018. Il était rejoué pour deux dates, les 17 et 18 octobre 2018, à l’Espace 1789 de Saint-Ouen.

D’une durée d’une heure, l’œuvre a pour but, selon le site officiel de la compagnie, “d’interroger le rôle des genres dans la communauté noire et la recherche d’acceptation dans le milieu du hip-hop”. Une problématique chère au chorégraphe, Kyle Abraham, lui-même issu de la communauté afro-américaine et homosexuel.

La scène d’ouverture de la pièce laisse d’ailleurs présager de ces difficultés. Un homme au sol, vêtu d’un ensemble doré étincelant, peine à se relever. Ces mouvements saccadés rappellent le popping, pratique du hip-hop qui consiste à contracter les muscles par intermittences, cassant la fluidité des mouvements. Une fois debout, il reste désarticulé.

L’idée est donc présentée dès le début de la pièce : l’homosexualité ne pourra s’exprimer que par intermittence et sans venir briser l’homogénéité de ce milieu aux valeurs très masculines. Il s’agit de ne pas faire de vagues, un concept exprimé par la mise en scène. En arrière-plan se trouve des bandes de tissus, comme des rideaux, qui alternent donc tissu et ombre, et découpent des tranches sur le mur. Ces tranches peuvent rappeler des barreaux et ainsi un confinement, de ses attirances sexuelles et sentiments, en soi comme en une prison. On le retrouve dans le grincement métallique de la bande sonore, comme autant de bruits métalliques des barreaux et chaînes qui font le quotidien des prisonniers.

L’expression de soi ne peut donc être que partielle : via un haut étincelant, mais pas un ensemble fait de paillettes; via des mouvements de voguing, danse issue du hip-hop et pratiquée dans les bals des milieux queers, mais pas une chorégraphie uniquement basée sur du voguing; via un rap qui alterne paroles machistes sur les ‘nanas’ et reprend le dernier mot du couplet précédent (‘down’) pour se transformer en complainte sur le tabassage dont est victime le MC (abréviation de Master of Ceremony) homosexuel (‘down, they beat me down, mummy’).

Et pourtant cette dualité qui semble si fatidique, n’est-elle pas surmontée par l’acte même de Live ! The Realest MC qui consiste à montrer sur scène l’homosexualité dans le milieu du hip-hop, et qui couronne donc la réussite d’un chorégraphe pourtant homosexuel ?

Ludivine Gautrand

Photographie : Steven Schreiber

Categories: Danse, Espace 1789