L’Homme de Schrödinger / Samuel Sené

L’Homme de Schrödinger, pièce mise en scène par Samuel Sené

Avant même d’entrer dans la salle, alors que je récupère mon billet à l’accueil, mes yeux parcourent rapidement le programme de « L’Homme de Schrödinger » que l’on me tend. Une chose me frappe : en dessous du titre de la pièce et des noms des « comédiens-chanteurs-musiciens-danseurs » est inscrit « durée : 1h23 ». Cela m’interpelle : à quoi doit-on une durée aussi exacte ? Alors qu’il est évident qu’un film a toujours précisément la même durée, cela ne me semble pas être le cas au théâtre.

Cette interrogation oubliée, la pièce s’ouvre sur une conférence scientifique poussée qui traite d’une expérience de pensée bien connue de la physique quantique : celle du chat de Schrödinger. Alors que le scientifique-conférencier nous en rappelle le principe (un chat enfermé dans un dispositif qui tue l’animal dès qu’il détecte la désintégration d’un atome radioactif ; rien ne nous permettant de savoir si l’atome s’est désintégré à un moment t si ce n’est l’observation directe de celui-ci) et alors qu’un chaton est apporté sur scène, on nous annonce que cette expérience va être réalisée sous nos yeux : le dispositif mentionné ci-dessus se trouve au centre de la scène, et est équipé  d’un atome radioactif qui a une chance sur deux de se désintégrer en 1h 23 minutes précisément (!). S’ouvre alors, pour la durée de l’expérience, une histoire enchâssée nous présentant la vie de Sacha, un jeune homme qui, suite à l’expérience traumatisante du décès de ses parents, fit en sorte d’éliminer toute incertitude de sa vie. Cette stratégie d’évitement ne suffit plus lorsqu’il rencontre une jeune femme dont il tombe amoureux. Tout maladroit qu’il est, il la fait fuir sans le souhaiter. Désespéré et incapable de choisir entre la vie et la mort, il construit une boîte de Schrödinger à taille humaine, afin de remettre à la physique cette ultime décision : vivre ou mourir ?

Une flopée de thèmes extrêmement divers sont donc abordés et traités avec précision et décalage durant cette heure et 23 minutes : psychiatrie et troubles obsessionnels compulsifs, la difficulté du choix, modélisations mathématiques des émotions humaines, l’identité personnelle, et, bien sûr, théories quantiques pointues… Les réflexions sont exposées musicalement, théâtralement, oralement et se mélangent pour nous interroger sur notre rapport au monde et en particulier sur notre capacité à faire des choix et à vivre l’incertitude.

Il s’agit donc bien d’une pièce de « théâtre musical métaphysique » et quantique, mais légère et accessible, qui fait rire et trouble, qui touche et interroge, de telle sorte que le théâtre devient en lui-même une boîte de Schrödinger dont on ne ressort pas complètement indifférent.

Camille Lichère


Le nom est familier : Schrödinger. Le titre intrigue : ne parle-t-on pas plutôt du chat ? Dès les premières secondes, le ton est donné. Eric Chantelauze et Samuel Sené, créateurs de Comédiens ! qui avait obtenu le trophée de la meilleure comédie musicale, reviennent avec une pièce décapante. La cadence sera effrénée, le public est transporté dans une conférence particulière où se mêle théâtre, musique et métaphysique. Le spectateur suit l’histoire de Sacha Aronovsky, homme qui vit dans le doute, au jour le jour et ne trouve du répit que dans les mathématiques. Jusqu’au jour où il rencontre Sacha, qui elle fluctue, se sent comme le vent et les nuages, elle change à toute heure, tous les jours. Les liens se tissent, on assiste à une histoire d’amour drôle, inédite, scientifique. Jusqu’au jour où Sacha décide de s’enfermer dans une boîte de Schrödinger pour ne pas avoir à choisir. Là il découvre la vie, l’immortalité.

Au fil des jeux de mots, des jeux visuels – les extraits de Casablanca, les séquences audiovisuelles-, des chansons – performées en direct, à l’aide de looper et guitares électriques, se dessine le dessein des créateurs. Le théâtre est une boîte de Schrödinger, le monde même. L’humain vit constamment dans le doute, il se raccroche à de petits rituels, mais il change. Le dernier pied de nez des auteurs se trouve dans le rôle du chat, Lazare. Enfermé dans les premières minutes du spectacle, pour donner corps à l’expérience de pensée d’Erwin Schrödinger, le spectateur y pense de manière constante, ou ponctuelle ; pourtant, une fois le résultat révélé, on ne peut s’empêcher de rire. Car, comme en physique quantique, où même les meilleurs scientifiques peinent à établir des lois stables, la question n’est pas comment, mais quand.

Charlotte Geoffray


L’homme de Schrödinger est une amusante pièce de théâtre musicale et métaphysique de Raphaël Bancou, Eric Chantelauze et de Samuel Sené. Cette pièce a été mise en scène par Samuel Sené et interprété par deux comédiens : Juliette Béhar et Julien Ratel, sans oublier Lazare Lechat !  La particularité de L’homme de Schrödinger est que les deux comédiens sont tout à la fois, comédiens, chanteurs, musiciens et danseurs. Nous sommes pris dans le jeu théâtral, mais très vite aussi dans son rapport à la musique et à la métaphysique.

Avec un titre aussi étrange que L’homme de Schrödinger, la pièce attire l’attention sur son côté un peu fou, un peu surréaliste. Nous sommes plongés dans les premières minutes au début d’une conférence qui porte sur l’homme de Schrödinger. Cette conférence est menée par Juliette Béhar qui interroge un physicien de renom Julien Ratel, en lui demandant dans un premier temps de nous expliquer ce qu’est le célèbre paradoxe du chat de Schrödinger. Ce célèbre paradoxe s’énonce ainsi : Erwin Schrödinger a imaginé une expérience de pensée dans laquelle un chat est enfermé dans une boite avec un dispositif qui tue l’animal dès qu’il détecte la désintégration d’un atome d’un corps radioactif. Cette désintégration a une chance sur deux de se produire au cours de l’expérience. Or la mécanique quantique indique que, tant que l’observation n’est pas faite, l’atome est simultanément dans deux états : intact et désintégré. Par conséquent, le sort du chat dépendant de l’état de l’atome, le chat est donc à la fois mort et vivant, jusqu’à l’ouverture de la boite – donc l’observation directe – qui déclenche le choix entre les deux états.

Lors de la conférence, l’expert en mécanique quantique est très excité par ce paradoxe et propose à Juliette de vérifier cette théorie « pour de vrai ». C’est à ce moment qu’un personnage spécial et non moins important de la pièce, entre en jeu : Lazare Lechat qui joue le rôle « d’expérimentateur » de cette théorie. Juliette mal à l’aise par cette idée cherche à tout prix à retenir Julien, mais ce sera en vain ! Nous sommes dès l’instant où commence l’expérimentation de la théorie plongés dans un passé surréaliste. Celui de l’homme de Schrödinger, c’est-à-dire, Sacha Aronovsky qui se proposera de tester lui-même cette expérimentation, en entrant dans une boite de Schrödinger. Les deux acteurs nous entrainent dans 1h30 de folie, celle d’un homme, de son histoire, de sa propre hérésie, et de son amour pour Sacha Petersen. Nous sommes jetés dans un flot de paroles, de chants, de musiques, et d’images qui nous emmène à travers une histoire surprenante et stupéfiante. De sa passion pour la mécanique quantique, il crée une agence de rencontre fondée sur une logique algorithmique de mécanique quantique. C’est là qu’il rencontre sa bien-aimée Sacha, sans jamais pouvoir lui révéler son amour pour elle. De cette incapacité nait le désir de mourir, impuissant et frustré devant ses problèmes, il décide de mettre fin à ses jours, mais d’une manière tout à fait… quantique !  Enfermé dans cette boite, le paradoxe de Schrödinger prend sens : Sacha est dès lors à la fois mort et vivant. Lorsque sa bien-aimée le rejoint dans cet univers spécial, leurs propres désirs prennent tout un autre sens : ils sont à la fois en couple et pas en couple ! De quoi satisfaire chacun d’eux !

Ce théâtre musical, d’un style tout à fait particulier, est véritablement entrainant et amusant. On ne s’ennuie pas des chansons qui rythment le récit fantastique du héros, et on est entrainé par le jeu des sons, des lumières… Le côté « métaphysique » n’empiète en aucun cas sur la pièce et même au contraire, au centre de l’histoire, elle lui donne une portée nouvelle et accessible. En effet, comme le signale également le metteur en scène de Samuel Sené : « L’Homme de Schrödinger parle d’enjeux humains, de ces questions universelles qui hantent l’humanité depuis la nuit des temps : Qui suis-je ? Comment le sais-je ? Comment faire les bons choix ? ». Mais tout cela, sur un ton comique et charmant.

Si l’on reprend à nouveau les mots de Samuel Sené qui expriment son but à travers cette mise en scène : « J’ai conçu ce spectacle comme un espace de totale liberté, résolument contemporain, à contre-courant, parfois dérangeant mais surtout drôle. » Alors il semble que ce fut une véritable réussite ! Nous recommandons cette pièce à ceux qui souhaitent se divertir quelques minutes, et découvrir les limites et les possibilités, de nos propres choix. Une dernière surprise attend les spectateurs à la fin du spectacle… lorsque le compte à rebours pour Lazare Lechat prend fin… il nous faut décider de son sort !

Manon Lefebvre


Photographie :Medhi Vigier

Categories: Théâtre