L’heureux stratagème / Emmanuel Daumas

L’Heureux Stratagème mis en scène par Emmanuel Daumas

Les jeux sont au théâtre ce que les rires sont à la vie : tous deux appartiennent à une situation, disons, dans le registre propre à cette critique, à une scène dans laquelle les élans de sincérité parviennent par éclat au cœur de l’individu.

Il n’y a pas un théâtre qui me paraît plus sincère que celui de Marivaux. Cette comédie, L’Heureux Stratagème, n’y manque pas : sous les yeux d’une audience avertie de ce que sont les sentiments amoureux, la jalousie, la cruauté quant à aimer où à être désiré, c’est une langue classique qui investit l’espace et explore les contradictions amoureuses autour du désenchantement féminin en ce qui concerne la fidélité. Emmanuel Daumas définit la liberté féminine quant à n’appartenir à personne, sentiment qui s’édifie autour de la volonté de n’en faire que selon ses bons et érotiques désirs. Ce faisant, la pièce fait échos à notre siècle en interrogeant notamment la controverses du couple, la tension qui existe entre être avec quelqu’un sans pour autant lui appartenir jusqu’à lui devoir un cœur et des regards exclusifs. Marivaux apparaît dès lors comme un grand moderne.

Cette modernité est notamment due à la mise en scène. Ce que l’on peut souvent reprocher aux adaptations théâtrales est la surabondance de signes et d’intentions accolés à un texte qui tâche le théâtre le rendant parfois grotesque ; il nous arrive de reconnaître davantage la patte d’un metteur en scène que le style d’un auteur. Ici, il n’en est rien : Emmanuel Daumas a su rendre honneur à ce classique tout en l’incluant dans notre siècle.

Cette adaptation est incontestablement réussie, je salue en ce dernier point les acteurs qui ont su, sans décalage, associer à cette langue classique des gestes et des intonations modernes qui me font enfin dire que la voix est réellement le corps d’un théâtre réussi.

Julia Valette

L’heureux stratagème est l’une des pièces de théâtre les moins connues de Marivaux, la Comédie Française a décidé de la représenter pour la première fois au théâtre du Vieux-Colombier. Marivaux avait préféré confier cette pièce en trois actes à la Comédie Italienne car il y trouvait un langage simple et plus approprié pour jouer cette pièce.

Ce désir de simplicité est respecté par Emmanuel Daumas – qui a déjà mis en scène 2 pièces à la Comédie Française – notamment par un décor épuré mais significatif qui permet au public de se concentrer pleinement sur le nœud de l’action : la question de l’amour. La Comtesse, jusque-là amante de Dorante, le délaisse pour le Chevalier. Désespéré, Dorante accepte de jouer un rôle avec la Marquise, du même coup délaissée par le Chevalier, pour tenter de ranimer l’amour de la Comtesse.

Ce jeu de miroir complexes entre maîtres/valets et couples d’amants pose le doigt sur une question essentielle pour Marivaux : la dynamique des sentiments. La scène semble être le terrain d’un laboratoire d’expérience où, entourés par le public réparti sur les deux côtés, les personnages s’offrent au regard de tous : éloge de l’amour “infidèle”, exaspération poignante, confessions tardives… Le marivaudage qui était méprisé par certains intellectuels au XVIIIe siècle pour ses propos considérés comme trop légers, apparaît moderne pour la finesse de son analyse psychologique.

La comédie prend l’aspect d’un drame, où les lourds silences autant que les cris de désespoirs rendent la représentation très intense en émotions. La perte de l’être aimé apparaît comme un enjeu vital que le jeu d’acteur rend parfaitement. Cependant, malgré les souffrances auxquelles l’amour peut parfois mener, il y a toutefois des moments de douceur musicale entre les actes avec une interprétation de You go to my head chanté à cappella, rappelant avant tout l’ivresse du sentiment amoureux…

L’heureux stratagème à la Comédie Française est un spectacle agréable et divertissant, joué par des comédiens excellents dans leurs rôles, tout en constituant un terrain de réflexion pour ceux d’entre nous qui sont les plus friands de marivaudage…

Eveline Su

Pour la première fois au répertoire de la Comédie-Française, L’Heureux Stratagème, pièce écrite vers 1733 par Marivaux, est mise en scène cet automne par Emmanuel Daumas au théâtre du Vieux-Colombier.

La Comtesse, personnage principal et pivot central de l’intrigue, n’entend pas qu’on lui dicte la direction de son amour mais préfère suivre les revirements de son cœur, entraînant à sa suite tous les autres personnages. Elle délaisse Dorante qui aspirait au mariage, pour Damis, le chevalier beau parleur qui délaisse à son tour son amante la Marquise. Les deux amants déçus, Dorante et la Marquise, feignent alors entre eux un amour fort et promis à une union rapide pour piéger leurs aimés et les faire revenir à eux. Les domestiques fonctionnent en miroir imparfait de leurs maîtres : Lisette, promise à Arlequin se laisserait bien tenter à être séduite par Frontin, malgré les protestations de son père Blaise, mais revient plus vite que cette dernière à ses premiers sentiments.

Le choix d’un dispositif de salle bifrontal accompagne et illustre au plus près la variabilité des sentiments que la pièce met en scène, et est ainsi d’une efficacité redoutable. Les acteurs se meuvent lestement aux quatre coins du plateau, se laissant voir toujours sous des angles changeants, différents, au diapason du texte. La proximité des acteurs laisse apercevoir le moindre changement d’expression et semble presque inviter le spectateur à prendre part à la scène. Le décor épuré est à la fois fragile et énergique.

Enfin, le jeu des acteurs est à signaler : tous, magnifiques, incarnent à merveille les subtilités de leur personnage et font virevolter les rebondissements successifs, en arrivant notamment à doter d’un ton résolument contemporain la langue du XVIIIe siècle aux tournures parfois désuètes.

Ce bal d’amour et de désamour marivaudien par les comédiens français et sous l’œil d’Emmanuel Daumas est, en somme, une vraie bouffée de fraîcheur.

Élodie Ruhier

Photographie : Christophe Raynaud de Lage