Tombe / La nuit s’achève / Les Variations de Goldberg

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Une programmation étonnante qui réunit trois univers différents. L’acte premier s’ouvre sur la création de Jérôme Bel “Tombe”, projet déroutant monté autour du ballet de Giselle, qui mêle danseurs professionnels et non professionnels. Bel transcende le public et fait entrer le réel sur scène en brisant la notion de quatrième mur.

Parmi les étoiles de ce ballet se hisse sur la pointe de pied cette jeune femme unijambiste Sandra Escudé, portant fièrement son apparat de danseuse étoile sur son fauteuil roulant. Nous retrouvons également Henda Traoré caissière de supermarché aux côtés de Grégory Gaillard qu’elle entraîne sur les rythmes de tam-tams africains envoûtants. La magie s’opère alors, avec pour seuls accessoires son foulard rouge et son sourire, les voilà partageant la scène de l’opéra Garnier dont elle foule le sol pour la première fois. Le ballet s’achève avec un dernier duo. Benjamin Pech nous annonce avec émotion que sa partenaire ne le rejoindra malheureusement pas sur scène. Une toile blanche à l’instar du rideau se baisse. Nous voilà face à un magnifique duo émouvant dont la répétition est projetée comme sur un écran de cinéma. Il unit cette spectatrice historique âgée de 87 ans qui peut à peine se mouvoir dans les bras de ce danseur étoile sur la musique d’Adolphe Ada. Cette ode à la différence fait de ce ballet un spectacle saisissant par sa simplicité et son ingéniosité.

“La nuit s’achève” de Benjamin Millepied traduit toute la sensibilité et la musicalité de ses chorégraphies. Trois couples se font et se défont sur la sonate “Appasionata” de Beethoven jouée par Alain Planès. Les corps des danseurs sublimés par leurs tenues fluides de couleurs sobres, ondulent telles des flammes sur la scène dont le décor minimaliste et les jeux de lumières ne font que sublimer le travail de Benjamin Millepied. Un couple se détache de ce sextuo: Amandine Albisson et Hervé Moreau tout de blanc vêtu. Dans un pas de deux centraux emprunts de sensualité et d’érotisme, ils illustrent à merveille les tumultes de la passion amoureuse. Le souffle des danseurs ainsi que les bruits de leurs chaussons sur la scène ne font qu’ajouter plus de beauté et de pureté à cette création.

Les “Variations Godberg” tant attendues du public viennent clore cette programmation. Chorégraphiées par Jérôme Robbins, nous retrouvons la douceur et la légèreté des variations de Bach dans ce ballet qui s’ouvre sur un tableau d’époque. Les danseurs revêtent les costumes d’époque, comme en hommage à ce dernier, les danseurs se font une révérence avant d’entamer leur danse. Les mouvements sont légers, allègres, les danseurs virevoltent dans leurs tenues couleurs pastels et procurent une atmosphère joyeuse et badine. Les pas sont ciselés à la perfection. Tout ne semble être qu’harmonie dans le monde joyeux de Robbins et le public le lui rendra.

Anouchka Crocqfer

Aujourd’hui je suis rentrée pour la première fois dans le Palais Garnier, un opéra magnifique dont le plafond Chagall ne peut que nous enchanter. « Les variations Goldberg » est un ballet de Jérôme Robbins du New York City Ballet sur ces variations pour deux clavecins de Bach ici réalisé très habilement au piano.

Le spectacle de trois heures est divisé en trois parties séparées par deux entractes de vingt minutes chacune.

Les rideaux s’ouvrent pour laisser place à une forêt et une tombe. Dans la première partie et en tant que novice de l’Opéra j’ai eu le loisir de rencontrer des gens tout comme moi évoluer sur la scène du palais Garnier. C’est au milieu du décor onirique du ballet romantique « Giselle » que le chorégraphe Jérôme Bel a décidé d’inviter des personnes ordinaires telles que Henda, caissière dans un supermarché. Grégory Gaillard décrit et nous explique le fonctionnement des décors allant jusqu’à dévoiler ce qui se cache derrière celui-ci. Voir ces danseurs d’un jour évoluer sur scène comme Henda illuminée par la poursuite, destiné aux danseurs étoiles, sur un fond de musique Africaine était attachant. Les trois invités m’ont beaucoup touchée et plus particulièrement Sylviane Milley, une vieille femme de 84 ans amoureuse de la danse. Etant à l’hôpital, Sylvianne n’a pas pu venir mais il nous a été montré une vidéo de la dernière répétition faite avec le danseur Benjamin Pech. Le duo et la grâce avec laquelle cette petite grand-mère chétive se met à virevolter dans les bras de Benjamin m’a émue aux larmes. Ce n’était malheureusement pas l’avis de tous car une bonne partie des spectateurs a copieusement hué, s’emportant contre « des programmations comme ça ». Jérôme Bel, connu pour son penchant pour la dance contemporaine et la non-danse a également été hué lors du salut final. Il me semble qu’il a été mis de côté, pour une grande partie des spectateurs, qu’un spectacle quel qu’il soit se doit de nous faire vivre des émotions et que la technique ne fait pas tout.

C’est au milieu d’un décor plus sobre que les danseurs professionnels prennent place sur une Sonate de Beethoven, chorégraphiée par Benjamin Millepied. Les costumes et la chorégraphies allaient parfaitement de pair et les trois couples de danseurs habillés de bleu et de rouge laissaient place à ceux habillés en violet.

La dernière partie, clou du spectacle, se déroule dans un décor encore plus sobre que le précédent et est accompagné de la pianiste d’un grand talent Simone Dinnerstein qui joue sur un seul clavier ce qui avait été prévu pour deux. La danse sur ces « Variations Goldberg » est à la fois très technique mais comporte aussi de nombreux éléments qui ne semblent pas appartenir au ballet standard tel que roulades, roues et rondes. Voir les danseuses défier les danseurs en dansant en couple et voir ceux-ci rétorquer en faisant de même m’ont beaucoup plus et m’ont permis d’apprécier d’autant plus ce ballet qui s’est montré novateur.

Célia Perez Lucet

Tombe

Les rideaux s’ouvrent sur les somptueux décors en toile peinte du dernier acte de Giselle : un château austère, perché sur la roche et surplombant une forêt. Sur scène, rien, hormis une tombe… Le titre est donné. Mais que penser du choix de Jérôme Bel d’avoir intégré sa nouvelle création au sein de l’archétype-même du ballet romantique, lui qui, au cours de sa carrière, a toujours rejeté la force de l’artifice au profit d’une trivialité scénique particulièrement marquée par le nihilisme (plateau brut, dispositif lumineux terne…) ? Une voix de femme s’élève en coulisse, et donne le ton : «Où sommes-nous ?». Un dialogue s’instaure alors, sans que les deux interlocuteurs, paradoxalement, ne s’avancent sur scène. Il s’agit de Grégory Gaillard, coryphée, et d’Henda Traore, la caissière de son supermarché. À ce premier duo, succédera celui de Sébastien Bertaud, sujet revêtant ici le rôle d’Albrecht, et de Sandra Escudé, une Giselle-willi en fauteuil roulant, amputée d’une jambe. Enfin, un dernier duo : Benjamin Pech, danseur étoile, et Sylviane Milley, spectatrice historique de l’Opéra de Paris, âgée de 84 ans.

À travers ce parcours expérimental en trois temps, le chorégraphe s’emploie à déconstruire les conventions du spectacle en déjouant les attentes du public en termes de performance artistique et de formatage des corps. La scène du Palais Garnier perd sa dimension sacralisée : Grégory Gaillard, professionnel initiant Henda à la «boîte noire», dévoile l’envers du décor. Il lui présente tout d’abord Jean-Philippe, le régisseur, avant de la guider au centre de la scène. Vêtus de tenues quotidiennes, ils entament une pérégrination au gré d’un jeu de questions-réponses, émaillé d’anecdotes sur le métier du corps de ballet, la condition du danseur, l’architecture de la salle, mais aussi de réflexions burlesques teintées d’ironie, à même d’ouvrir sur des questionnements d’ordre esthétique, sociologique, voire éthique. Cette approche a, par conséquent, l’avantage d’opérer une véritable transformation du regard du public, en le poussant à la réflexion. Les déhanchements maladroits d’Henda, accompagnée d’une musique – aux accents exotiques – sur son I-Phone, ont-ils leur place sur la scène du Palais Garnier ? Le transport bachique de Grégory Gaillard, venu se joindre à elle, désublime-t-il la danse ? Peut-on encore parler d’«art» après en avoir ôté les mystères ? Cette première performance achevée, le public, circonspect, observe Grégory Gaillard et Henda s’asseoir au bord de la scène, en spectateurs.

Sébastien Bertaud, l’allure sombre en costume d’Albrecht, fait alors son entrée à travers les nimbes, sur l’enregistrement sonore d’un extrait du ballet. Il vient déposer un bouquet de fleurs blanches au pied de la tombe. Une ballerine en Giselle-willi... Roule à toute allure jusqu’à lui, avant de disparaître dans les coulisses. De fait, à la grande stupeur du public, il s’agit d’une jeune danseuse en fauteuil roulant. Un pas de deux engagé silencieusement entre les deux êtres révélera même, dans un bruissement de tulles, sa jambe amputée. Malgré la sensibilité manifeste et la douceur de leurs gestes, nous ne pouvons que souligner notre malaise face à cette performance artistique. Avec ce tableau, Jérôme Bel a pris le parti de nous confronter à un invisible de la scène chorégraphique conventionnelle : un corps amputé. Provocation ? Simple rapport frontal ? Ou «mauvais goût» ? Il semblerait qu’un des maillons essentiels de la condition humaine soit livré sur scène, sans que nous puissions en déceler la véritable portée, de manière objective. Il s’agira peut-être au dernier duo de nous en fournir la clef ? Le couple une fois sorti, le danseur étoile Benjamin Pech, vêtu simplement, s’avance sur scène, micro en main. Au grand dam du public, il révèle qu’il ne pourra assurer cette partie du spectacle, dans la mesure où Silviane, sa partenaire, est actuellement hospitalisée. Il brosse alors le portrait de la vieille femme, venue à l’Opéra pour la première fois avec sa mère, en temps de guerre. Avec sensibilité, il évoque la force du lien qui les unit, depuis son entrée dans la Compagnie. Enfin, en accord avec le chorégraphe, il exprime son choix délibéré de partager avec le public, en l’absence de Silviane, leur travail effectué en studio… Le danseur étoile s’assoit sur scène, tandis qu’un écran s’abaisse, au son de l’extrait de Giselle entendu à l’instant. Tout en observant les déplacements ralentis de Silviane par le poids des années, les regards attendris du danseur… Un nouveau bouleversement s’opère en nous…

Aux interrogations d’Henda sur l’utilité du faste de la grande salle du Palais Garnier, Grégory Gaillard avait répondu : «C’est comme un décor de la richesse… Peut-être pour faire croire aux spectateurs qu’ils sont riches.» Ironiquement peut-être, cette nouvelle création de Jérôme Bel offre un «plaisir nouveau» qui ne peut qu’enrichir les spectateurs, si tant est qu’ils en aient accepté les modalités discursives, voire l’hermétisme. Et nous ne pouvons que regretter la manifestation du mécontentement d’une partie du public.

La nuit s’achève

Pour sa nouvelle création, dédiée à la mémoire de son ami Nicholas Petrides, Benjamin Millepied a trouvé sa source d’inspiration auprès de l’Appassionata de Beethoven, magistralement interprétée lors de cette représentation par le pianiste Alain Planès. «La Nuit s’achève», empreinte des accents tempétueux de la Sonate n°23 op. 57 en fa mineur, que Romain Rolland qualifiait de «torrent de feu dans un lit de granit», est écrite pour six danseurs : Amandine Albisson, Sae Eun Park, Ida Viikinkovski, Hervé Moreau, Marc Moreau et Jérémy-Loup Quer.
La première partie s’ouvre sur un décor épuré, creusé de trois arcades qui allient la pourpre au bleu céruléen. Un couple en mauve, un deuxième en rouge et un dernier en bleu, font une entrée fracassante sur scène, à force de grands jetés, de sauts de chat et de mousselines virevoltantes. Les danseurs semblent rappeler, par leurs gestes et leurs courses effrénées, les tempêtes d’un cœur. Tandis que le motif musical, sombre et tourmenté, se grave peu à peu en nous, la virtuosité scénique nourrit notre imaginaire… Et le charme s’opère. Habitant l’espace entier, hommes et femmes renchérissent de performances artistiques sous nos yeux ébahis. C’est acculés par des cascades de doubles croches et de trilles qu’ils alternent sans répit : pas de deux, solos, diagonales, manèges, qu’ils échangent leurs partenaires, se déchaînent, disparaissent, se retrouvent, puis s’évadent, dans l’éclatement d’un dernier arpège.

L’entrée d’Hervé Moreau et d’Amandine Albisson, vêtus de blanc à la manière des deux amants libertins du Parc d’Angelin Preljocaj, contraste avec l’atmosphère orageuse du premier mouvement. Ils entament, avec douceur, un pas de deux époustouflant par la maîtrise de son exécution. La fluidité et la souplesse de leurs gestes donnent corps à l’harmonie musicale. L’hésitation des premières étreintes, alliée à la prouesse technique, magnifie une certaine forme de sensualité érotique. Nous nous surprenons à vouloir décrypter les signes d’un coup de foudre imminent… Mais voilà que leur danse, enchanteresse, laisse place à l’Amour, incarné par l’échange d’un baiser. Contrairement au final du Parc, Hervé Moreau ne fera pas tournoyer dans les airs sa partenaire, accrochée à son cou, mais la fusion de leur deux corps n’en restera pas moins latente et à fleur de peau, à la manière d’un froissement d’ailes.

Deux autres couples leur succéderont, l’un en noir, l’autre en gris. Allégorie de la partie désirante de l’âme ou retour des éléments déchaînés ? Difficile de trancher. Les danseuses, cheveux dénoués, nous emmènent avec elles dans leur essor, tandis que leurs partenaires les rattrapent, puis se laissent à leur tour emportés. Ainsi la nuit s’achève.

Dissimulé dans les coulisses, Benjamin Millepied, le cœur serré, rejoint alors les danseurs sur scène, à notre plus grande satisfaction. Les applaudissements redoublés des spectateurs témoignent de la qualité de la performance… Et les mains, déjà brûlantes, rendent-elles certainement hommage au directeur de la Danse à l’Opéra National de Paris, dont la démission a été annoncée dans un communiqué, début février. Mais fort heureusement pour le monde de la danse, cette ovation, aux accents d’adieux, n’est en réalité qu’un au revoir, dans la mesure où Benjamin Millepied, loin de se retirer, a déjà annoncé deux nouvelles créations pour la prochaine saison.

Les variations de Goldberg

Les «Variations Goldberg» de Jérôme Robbins signent le dernier volet de ce programme en trois temps. L’œuvre magistrale pour clavier de Johann Sébastien Bach, convoquée ici par le chorégraphe, et prodigieusement exécutée par Simone Dinnerstein pour cette quatrième représentation, s’ouvre sur un thème introductif que viendront décliner dix ensembles de trois variations, jouées sans interruption. «Je voulais voir ce que cela donnerait si je m’attaquais à un monument qui ne m’offrirait aucune prise», avoue Jérôme Robbins dans un entretien.

Au cœur d’un décor voué à l’abstraction, un premier couple de danseurs fait son entrée, en costumes baroques. Il s’agit de Laure-Adélaïde Boucaud et de Bruno Bouché. Ponctuant leurs gestes de fréquents arrêts, la justesse de leurs enchaînements ne va pas sans nous rappeler la scène de séduction entre Ryan O’Neal et Marisa Berenson (Barry Lindon), bien que Stanley Kubrick ait préféré à Bach le Trio n°2 Op. 100 pour piano, violon et violoncelle de Franz Schubert.

La suite du ballet est divisée en deux parties, avec deux groupes de danseurs revêtus de justaucorps bigarrés : maillots pour les hommes, tutus et jupettes pour les femmes. Chacun de leurs mouvements renoue avec un héritage classique académique des plus codifiés. Dépourvue d’intrigue ou de toute forme de récit, la chorégraphie déplie l’éventail des possibles en matière de technicité… Et nous voici comme au beau milieu d’une classe de ballet, en plein échauffement. Un danseur exécute quelques pas élémentaires. Les autres, en ligne droite, les reproduisent à l’identique. Des groupes se forment, puis des duos… Et c’est en vain que nous tentons d’intercepter quelques bribes d’émotion. Nous devons même reconnaître que certains tableaux nous ont paru, par certains aspects, longs et laborieux.

Pour autant, les «Variations Goldberg» ont non seulement le mérite de tisser un fil conducteur entre la danse baroque et le néo-classique américain, mais surtout de démontrer la précision et la qualité d’exécution des danseurs de l’Opéra de Paris. Ainsi dans la seconde partie, les pas de deux, où se mêlent de véritables tours de forces techniques, permettent-ils l’émancipation des danseurs : pureté et fluidité pour Dorothée Gilbert et Josua Hoffait, spontanéité et dynamisme pour Laura Hecquet et Mathieu Ganio, prouesse d’un plongeon inopiné pour Léonor Baulac et Florian Magnenet. Et peut-être devrions-nous faire une palinodie, en rendant à Jérôme Robbins toute la richesse de sa démarche : celle d’éviter un certain maniérisme fastueux au profit d’une danse épurée, juste, variée, et intemporelle.

Ce programme, par son éclectisme et son originalité, a l’avantage d’explorer une danse plurielle dont le processus allie une certaine forme d’académisme à un mouvement conceptuel et expérimental. Il engage ainsi la capacité des spectateurs à s’adapter à toute forme d’hybridité. Et s’il est vrai que ces trois créations ont rencontré un accueil inégal de la part du public, tous s’accorderont sur la performance de la troupe de l’Opéra de Paris, portée à son plus haut degré d’excellence.

Cléa Gillekens

Il est constaté qu’en dessinant cette pièce de ballet, on voulait démontrer que toutes les approches, même les plus radicales, sont possibles et dans ce but l’équipe de production à totalement réussi. L’œuvre était totalement unique dans son ouverture et à inclut une large gamme de personnages, des fois amusants, des fois émouvants. De cette manière, c’était un ballet qui, dès l’ouverture, a vraiment encouragé l’audience à regarder, pas juste pour le plaisir, mais d’une façon plus consciente. La progression de la pièce, de cette ouverture unique à une performance beaucoup plus classique était impressionnant. La progression était aussi impressionnante dans le sens qu’elle encourageait l’audience à considérer la pièce pas juste comme une belle œuvre mais comme une expression culturelle, révélant comment le ballet peut influencer tous genres de gens dans la société.

La progression de la pièce était aussi impressionnante dans le sens qu’elle a permit une grande diversité de style de ballet. Les aspects plus modernes ont contrastées avec les aspects plus classiques et la musique a assuré que la pièce soit très diverse et Émouvante. Des aspects plus intimes, aux scènes plus vivaces, se fut un ballet impressionnant et émouvant qui, à la fois divertissant, et intéressant m’a inspiré à regarder la danse comme beaucoup plus qu’un spectacle, mais une véritable expression culturelle.

Philippa Sheperd

Le 9 février, j’ai eu la chance d’assister au spectacle Bel/Millepied/Robbins à l’Opéra Garnier.

La première partie était une création très originale de Jérôme Bel intitulée « Tombe ». Fidèle à son « approche sociologique » de la danse, il avait choisi de mettre en scène trois duos improbables illustrant chacun à sa façon le thème de la différence. Le premier duo, était composé de Grégory Gaillard, danseur dans le corps de ballet et d’Henda Traoré, baby-sitter et novice de l’opéra. Rendant hommage à tout le personnel technique, Grégory Gaillard présente l’opéra à Henda au milieu du décor l’acte II de Giselle. Le second duo était composé de Sébastien Bertaud et Sandra Escudé, danseuse en fauteuil roulant. Cette seconde performance m’a prouvé qu’handicap et grâce n’étaient pas incompatibles. Benjamin Pech s’est ensuite présenté seul sur scène pour projeter les images de sa dernière séance de travail avec Sylviane Milley, spectatrice âgée de 84 ans qui devait monter sur scène avec lui. Si cette création a suscité de vives protestations chez certains spectateurs, je crois qu’elle était au moins intéressante pour les questions qu’elle pose à notre vision canonique de la danse classique. Jérôme Bel déclarait ainsi “Mon travail propose juste une autre manière d’envisager la danse, mais il n’est pas contre elle.”

La seconde partie du spectacle était une pièce de Benjamin Millepied intitulée « La nuit s’achève ». C’est sur la Sonate 23 op. 57 que trois duos de danseurs se sont illustrés. Jouant d’abord avec les couleurs primaires, B. Millepied se sert des costumes pour créer une harmonie qui pourrait évoquer les tableaux d’Edward Hopper. Amandine Albisson et Hervé Moreau, tout de blancs vêtus proposent ensuite un duo très sensuel. Ils sont ensuite rejoints par deux autres duos de danseurs aux costumes noirs. En toute simplicité, B. Millepied a su s’appuyer sur le talent des danseurs pour produite un spectacle envoutant.

La troisième partie, très attendue, était une composition de Jérôme Robbins autour des variations de Goldberg. Dans une première partie, les danseurs enchaînent pirouettes et cabrioles rappelant les plaisirs de l’enfance. S’en suit l’arrivée spectaculaire d’une trentaine de danseurs qui par des danses en groupes rappellent la cour de Louis XIV. Une dernière partie très impressionnante !

Quelle magnifique soirée à l’Opéra Garnier !

Romane Morichon

Cette soirée à l’opéra présentait un triptyque chorégraphique pour le moins détonant, essayant de concilier des forces différentes et des travaux de qualité variable.

« Tombe » de Jérôme Bel ouvre le bal, si l’on peut dire ainsi, et le titre un brin provocant pour un début d’une soirée qui s’annonce fastueuse est en réalité un clin d’œil au ballet Giselle puisque cette première pièce propose une réflexion sur la pièce classique qu’on ne présente plus. Ce prologue dansé est composé en trois temps et part d’un thème central, celui de réunir un danseur et une personne n’ayant pas d’affinités particulières avec l’effort physique que constitue la pratique de la danse. Bel se propose donc d’amener sur scène une nounou, ancienne caissière de supermarché découverte par un danseur du corps de ballet de l’opéra, une jeune femme à la jambe amputée et enfin une vieille dame de plus de quatre-vingts ans qui assiste depuis plus de soixante ans à la majeure partie des spectacles proposés au Palais Garnier. La démarche a priori puissante et subversive (surtout dans une telle institution où les ballets de factures classiques s’enchaînent) tend à interroger le spectateur vis-à-vis de ses propres attentes et de ce qui sur passe sur scène. Bel espère pouvoir montrer que la place de la danse n’est pas uniquement dans cette sur-esthétisation de la performance parfaite mais que danser est avant tout affaire d’histoire personnelle, tout être pouvant chorégraphier sa vie, mettre en scène ses accidents et désespoirs autant que son origine ou ses mimiques toutes personnelles. Mais ce présupposé se transforme rapidement en provocation naïve – la salle ne se lassant pas de commentaires condescendants et méprisants pendant le spectacle -, cette propédeutique que devait être « Tombe » à des bouleversements chorégraphiques certains se désavoue par son apparente facilité, et se vautre dans une démonstration malhabile de réponses peu convaincantes. La dimension parthique de tout spectacle étant évidemment soulignée met mal à l’aise, partagée entre pitié et raison le spectateur est troublé ; ne sachant plus dès lors si c’est l’imperfection de l’ensemble qui le touche ou si l’émotion fonctionne comme le moyen affreux de justifier une imperfection chorégraphique et théorique ; mais « Tombe » aura au moins la qualité de poser de telles questions, ce n’est qui n’est pas le cas de la pièce de Millepied. Sans saveur, « La Nuit s’achève » reprend des éléments de ballet classique, l’harmonie et la performance sont ainsi valorisées. Mais la modernité trop peureuse et peu efficiente a du mal à s’introduire dans ce champ chorégraphique, même si à certains instants des percées esthétiques ravissent tout et un chacun, des corps traînés, tractés apportent une densité à ce qui n’est qu’une pièce pâlotte ; et ni la scénographie ni les costumes ne proposent un matériau de réflexion plus intéressant. A la rigueur, c’est peut-être la dissonance et les effets de contrastes entre « l’Appassionata » de Beethoven et « La nuit s’achève » qui donnent le plus à penser. Œuvre un brin démagogique, la pièce enjoint le lecteur à la passivité intellectuelle la plus totale.

Les Variations Goldberg constituent sans aucun doute la grande réussite de cette soirée, pièce exigeante pour les danseurs de l’opéra, elle offre le charme désuet des grands ballets en conciliant néanmoins des passages absolument virtuoses tant par leur technique, que par leur pertinence et même leur comique. Cette dernière partie n’est ainsi pas dénuée d’éléments grotesques (roulades ou positions narquoises) qui s’accordent à merveille avec des séquences véritablement sublimes. Robbins nous offre une expérimentation in progress de toutes les formes dansantes : solo, duo, trio etc. et décline à l’infini les possibilités de jeu dans le cadre académique. Déclinaison et variation, deux principes exploités si intelligemment qu’au sortir de cette soirée, la transe dans laquelle nous avait fait glisser Robbins subsiste encore dans le métro.

Timothée Gaydon