Les trois soeurs

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Astiqué et remis à neuf dans la mise en scène de Simon Stone, Les Trois Soeurs de Tchekhov devient une expérience assez troublante. C’est le décor qui frappe en premier. Une maison entière ! Une maison entière, sur scène, avec ses quatre murs et son toit, fermée. Un monde entier sur scène, une bulle coupée du public. On ne voit les acteurs que derrière des vitres, et on ne les entend que grâce à des retransmissions micro.

La mise en scène de Simon Stone renvoie le spectateur à ses pulsions voyeuristes… Sexe, suicide, nudité, solitude, il verra tout des autres, tout ce que font les autres quand ils ne sont pas en représentation devant nous. Le public entier devenu un grand oeil, impuissant mais non pas impassible. Ce dispositif scénique, très lourd, est cependant à mon sens rentabilisé par les effets qu’il produit sur le public, et sur le texte : le fait d’avoir une grande maison de poupée devant soi génère une bienveillance particulière à l’égard des personnages. Elle nous renvoie à l’étroitesse de nos propres vies, tout en nous démontrant que, oui, notre quotidien, nos petits baisers volés sur la terrasse, nos moments de rage sans objet, nos enthousiasmes soudains sont une matière qu’il est possible de sculpter pour en faire de l’art.

 Le texte est la seconde innovation majeure. Il est intégralement réécrit dans une langue contemporaine, et traversé de multiples références : Trump, les vidéos djihadistes, Twitter, tout y est. Parce que sur scène, là, les trois soeurs et leurs amis c’est nous. C’est nos actualités, donc par extension pourquoi pas nos vies, notre quotidien. C’est la première fois que je vois aussi clairement revendiqué, en acte(s), que la vie n’est que théâtre.

J’ai été assez convaincue par l’adaptation de Simon Stone, tout d’abord parce que Tchekhov aimait représenter le présent, et que c’est mon présent qu’on m’a montré. Ensuite parce que faire de Moscou une grande maison présente sur scène fait de ce lieu une réalité palpable, plus à même de susciter l’attachement du spectateur, et de lui faire sentir le poids du temps et une nostalgie semblable à celle éprouvée par les personnages.

Si j’ai des réserves quant à ce spectacle, elles ne concernent donc pas la légitimité des innovations, que j’approuve toutes. Par exemple, alors même que jusqu’ici je n’appréciais pas la présence de micro-HF au théâtre, je l’ai trouvée nécessaire dans ce spectacle. Mes doutes concernent plus le sens de cette esthétisation de certains aspects de ce qui pourrait être notre quotidien. Ce sont les tragédies de la vie qui deviennent belles dans cette pièce, tragédies que les personnages recherchent presque, à coups de non-dits et de silences. Or je ne suis pas certaine que notre capacité à nous inventer des destins tragiques soit ce que je trouve le plus digne d’une esthétisation… Les personnages que je vois sont beaux, mais ils ne font pas le bien. Tout le piquant des Trois Soeurs réside bien dans l’étrange beauté des vicissitudes de l’existence.

Agathe Degret

Je respire. Tous mes muscles se contractent en un soubresaut. Respire. Spasme. Je revois le corps ensanglanté. Le noir. Le silence. La tête et le sang qui coule le long de la vitre. Spasme. Mes ongles dans ma chair. Le cri d’Irina. Spasme.

Les Trois Sœurs m’a bouleversée.

La pièce de Tchekhov m’a bouleversée.

La mise en scène de Simon Stone m’a bouleversée.

Jean Baptiste Anoumon, Assaad Bouab, Éric Caravana, Amira Casar, Servane Ducorps, Éloïse Mignon, Laurent Papot, Frédéric Pierrot, Céline Sallette, Assane Timbo, Thibault Vincon m’ont bouleversée.

Du plus profond de mon être, je tremble. Cette maison qui tourne, toute en verre, comme un aquarium. Ces gens qui se parlent. Vraiment. Pas de face public. Pas de déclamation. Juste des conversations, la vie réelle. Tout s’active d’abord, tout tourbillonne, tout vit. C’est un brouhaha de vacances, quand on ne s’est pas vu depuis longtemps, qu’on s’est manqué mais qu’on s’énerve mais qu’on s’aime quand même. Et puis tout change sans qu’on sache vraiment pourquoi, comment. Quand on réalise que quelque chose ne va pas c’est comme s’il était déjà trop tard. Qu’est ce qu’on aurait pu changer? Et la mécanique se poursuit, irrémédiable, de plus en plus terrible. Entre ceux qui ne voient pas, ceux qui refusent de voir, ceux qui tentent de s’échapper sans y parvenir… Leurs démons les rattrapent tous, ils se rattrapent tous eux-mêmes et sont mis en face de leurs problèmes avec une violence qui frappe et qui fait mal.

Comment applaudir un tel chef d’oeuvre de douleur? Silence. Noir. Spasme.

Comment ne pas l’applaudir? La douleur dans ma main, dans mon âme. Spasme. Tonnerre.

On a du mal à en sortir, à se dire que tout ça n’était pas vrai. Parce que c’est nous sur scène. C’est moi qui parle de Trump et qui devient végétarienne, qui danse sur Rihanna. Moi qui dit, qui tait, qui souffre, qui aime. Moi qui meurt. Moi qui m’écroule.

J’ai été bouleversée.

Juliette Arial

Je suis allée voir Les Trois Sœurs, au théâtre de l’Odéon : une adaptation par Simon Stone de la pièce de Tchekhov. Une adaptation moderne dont le décor sur scène est actuel : c’est une maison que l’on voit, chaque pièce nous est accessible de vue, quand la maison tourne sur elle-même. Le décor, comme le jeu des acteurs, est très réussi. Pourtant, la première partie de la pièce m’a laissée dubitative, une impression d’assister à une comédie contemporaine, loin du chef d’œuvre de Tchekhov. Quel est l’intérêt profond de porter sur scène un quotidien qui semble banal, si ce n’est que cette pièce n’est destinée qu’à divertir ? Le metteur en scène a pointé ce que je pensais confusément dans son entretien livré sur le prospectus (qui nous présente le spectacle) : « En quel sens est-ce de l’art ? ». Simon Stone répond que notre vie même peut être objet d’art. A la fin de la pièce, j’ai eu davantage l’impression que Simon Stone (ou plutôt Tchekhov) avait réussi à faire d’une banalité une drame, une tragédie, à mêler en un tout la vie prosaïque et l’œuvre tragique, sans ligne de fracture. Par ailleurs, j’ai parfois trouvé la mise en scène ratée, quand pour un spectateur placé très loin de la scène, le visage des acteurs n’est pas visible(ce qui a été mon cas).

Hélène Bufort

Les trois sœurs : une pièce intemporelle à l’Odéon

Le 14 décembre se jouait au théâtre de l’Odéon Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, œuvre réinterprétée et réécrite par Simon Stone. Une formidable performance d’écriture, de mise en scène et de jeu d’acteurs.

La vie quotidienne portée sur scène

Sur scène se joue le quotidien d’une famille entre joies, peines, cris et rires. Simon Stone reprend l’idée de Tchekhov selon laquelle « il peut être magnifique et absurde de voir des gens occupés en scène à parler de choses quotidiennes ». L’action tourne autour de trois sœurs. Olga l’ainée incarne la raison, Masha la seconde symbolise la folie et la liberté et Irina la benjamine représente l’innocence juvénile. Dans cette peinture du quotidien, le décor prend place comme un personnage à part entière : une maison vitrée tourne sur elle-même, image du temps qui passe et d’ouverture sur le monde. Mais il installe aussi une séparation entre les comédiens et le public, symbole de deux mondes : l’imaginaire et le réel.

Les mouvements du décor permettent au public de voir la pièce sous différents angles et manières en fonction de la place occupée dans la salle. A l’orchestre, il verra plus aisément le rez-de-chaussée alors qu’au balcon, il aura une vue plongeante sur l’étage. Pour Simon Stone, le décor n’est pas une préoccupation principale, il est simplement l’occasion de « développer un style de jeu ».

Une réécriture : volonté de l’auteur lui-même ?

Simon Stone livre son interprétation de l’œuvre de Tchekhov. Si l’intrigue originale a été conservée, les dialogues ont été intégralement réécrits en français contemporain. « Tchekhov fait commencer toutes ses pièces en indiquant qu’elles se déroulent dans le temps présent, et à cet égard je le prends au mot. Le présent ne cesse jamais » défi relevé par Simon Stone qui réussi à « laisser les personnages se manifester dans la plus grande vérité possible ». Les mots constituent la colonne vertébrale de la pièce, symbole de la relation entre acteurs et spectateurs mais aussi entre les trois sœurs. Olga est une grande liseuse, Macha est auteur, Irina songe à la poésie. André, lui, semble être le maillon défaillant de la famille ses écrits n’aboutissent pas.

Simon Stone propose une réflexion sur la vie à travers des répliques poignantes : « J’étais en train de penser à quand on était petits. Pourquoi est-ce qu’on a du devenir des putains d’adultes ? ». Toute la pièce est bâtie sur l’idée d’une quête du bonheur. Toutefois, la dégradation est la motivation principale de l’intrigue. La pièce s’ouvre sur une fête, tout le monde est présent ; avec l’hiver qui s’installe certaines tensions apparaissent et au final : la maison est vendue, les séparations s’enchainent, les disputes aussi, l’abandon de Macha par Alexandre et le suicide de Nicolas.

Cette pièce est une forme hybride, à la croisée des arts, entre théâtre et essai sur la société moderne. Les dialogues, les jeux et les décors forment un quotidien à l’aspect 100% naturel pour le plus grand bonheur des spectateurs qui se retrouvent immergés dans le monde du théâtre.

Léa Théry

Au théâtre de l’Odéon où il est artiste associé, le metteur en scène Simon Stone nous livre son adaptation du drame de Tchekhov dans un spectacle drôle et poignant. Vivante, d’abord, la maison qui occupe la scène, une « vraie » maison avec un piano, une salle de bain, un barbecue et tout ce qu’il faut d’alcool pour rincer le bocal de tout ce petit monde-là. C’est un joyeux bordel dans lequel on a presque envie de vivre nous aussi : la maison donne à la pièce sa dimension ludique et on peut sans honte y trouver un parfum de Sims, ce jeu vidéo des années 2000… Quand la vie a déserté la maison et qu’il faut la quitter on est d’autant plus triste, on s’y était attaché. C’est aussi sur la maison, sujet mais aussi personnage de la pièce, que se concentre notre empathie et le sentiment de gâchis qui nous prend à la fin de la pièce. La maison tourne sur elle-même et forme des décors concomitants où des personnages qui vivent ensemble ne se voient pas mais laissent voir au spectateur toutes leurs déchirures.

Les comédiens font exister la pièce de Tchekhov grâce à des textes à la fois drôles et désespérés, transposés au monde d’aujourd’hui, celui de Google, Donald Trump et les Kardashian. Une telle adaptation peut effrayer mais elle est intelligente et les textes sont excellents : ça fonctionne, on rit et on ne s’ennuie jamais. La traduction, vivante et juste, ne tombe jamais à côté, et elle est portée par des comédiens qui sont aussi des acteurs de cinéma, ce qui participe sans doute à rendre le texte très actuel. C’est grâce à leur nature de comédiens et à leur interprétation qu’on s’attache aux personnages dont on partage les tourments. On veut rester le plus longtemps possible avec eux, leurs bons mots et leurs lubies pour retarder leur triste destin : s’ils ont parfois de l’espoir, c’est le désespoir qui gagne et les 2h35 de spectacle ne suffisent pas à les détourner de la mélancolie.

Mathilde Gie

Simon Stone présente jusqu’au 22 décembre 2017 son nouveau spectacle « Les Trois Sœurs » inspiré de l’œuvre de Tchekhov au théâtre de l’Odéon.

Du texte original de Tchekhov, Stone ne reprend que la structure. Il entend réécrire l’œuvre du dramaturge russe à travers le prisme de la société du XXIème siècle. Inscrire sa pièce dans le temps présent c’est en effet selon lui rester fidèle au projet tchekhovien. Subsistent tout de même les noms des protagonistes, les trois sœurs, Irina, Macha et Olga ainsi que leur frère André. Tous les quatre se retrouvent en compagnie de leur plus proche entourage dans la maison de vacances de leur enfance. Sur scène, une maison au style architectural moderne et épuré a été intégralement reconstituée ; les murs extérieurs ont été remplacés par d’immenses baies vitrées pour d’une part, permettre aux spectateurs de voir ce qui se passe sur scène et d’autre part, symboliser le voyeurisme de la société. Cette structure tourne sur elle-même à certains moments du spectacle de façon à mettre la lumière sur différentes pièces de la maison à la manière du tournage d’une émission de télé-réalité. A l’instar des candidats de ces programmes de télévision, les personnages de Stone semblent enfermés dans cette maison de verre et soumis au regard du spectateur affublé quant à lui de la casquette d’anthropologue. Ces protagonistes semblent agir «sans filtre» ; leurs conversations ressemblent à celles de n’importe quel individu lambda : la disparition de David Bowie s’entremêle au rejet de la politique de Donald Trump entre deux airs de Britney Spears. La vacuité des discussions tenues entre les personnages participe au projet de l’auteur de « restituer la vie telle qu’elle est » en mettant en scène des personnages « normaux ». Mais, à trop vouloir multiplier les références à la pop culture, Stone actualise parfois de façon grossière la pièce de Tchekhov.

La profusion de paroles débitées par les personnages dissimule tout de même un phénomène de plus en plus perceptible dans les cercles familiaux : la communication y est devenue difficile voire impossible. La vérité est tue, les secrets préservés, les traditions perpétuées ; tout est fait pour sauver les apparences et donner l’impression que le bonheur passé est resté intact. Dans la pièce de Stone, les personnages ne cherchent pas les moments de silence, souvent propices à la réflexion et à la mise à distance du présent, mais persistent au contraire à parler même lorsque c’est pour ne rien dire. Empêtrés dans leurs secrets, ces frères et sœurs ne parviennent plus à s’avouer leurs faiblesses, si bien que la famille perd son rôle de pilier. Conséquence de cette faillite du système familial, André, manipulé et escroqué par une femme sans scrupule et ambitieuse, ne trouve refuge que dans la drogue et l’alcool. Les saisons défilent sur scène en même temps que les problèmes se multiplient et sans que quiconque les prenne à bras-le-corps, laissant des personnages désœuvrés, sans repères. L’échec de ces personnages traduit l’échec d’une société individualiste dans laquelle seuls les moins scrupuleux réussissent.

Oriane Cuenoud

Je me suis rendu à cette pièce en pensant qu’il s’agissait du texte de Tchekhov et non d’une adaptation contemporaine ; toutefois, je ne connaissais pas la pièce originale ni même son argument, aussi je n’avais aucune attente. J’ai donc été surpris au début par le langage relâché et évidemment actuel des personnages, mais assez rapidement ce qui pouvait sembler incongru est devenu naturel et j’ai été embarqué dans le vaisseau de bois que représentait cette maison isolée que je surplombais. La présence de cette structure, au début surprenante et assez inquiétante – comment verrais-je les personnages ? – s’est révélée très intéressante. Les nombreuses baies vitrées et la fenêtre de toit, en plus des rotations de l’édifice, permettaient d’avoir une vue d’ensemble sur ce qui se passait à l’intérieur, et dans plusieurs pièces simultanément. Le spectateur a ainsi une forme d’omniscience qui donne une forme de distance par rapport aux personnages dont les vies semblent d’autant plus ridiculement et tragiquement mesquines. Cela crée aussi un enfermement symbolique de ces derniers, la structure architecturale redoublant l’étouffement de la structure familiale, les baies vitrées donnant l’illusion de sorties possibles qui n’en sont pas réellement. Quand les personnages sortent, ou quand d’autres arrivent, ce n’est bien souvent que menaces immédiates ou différées, telles les conséquences qu’aura l’arrivée du voisin Alexandre.

Je suis sorti de cette représentation avec un sentiment de sidération et d’angoisse. Moi qui suis encore si jeune, et tant de manières de rater sa vie ! Car les relations humaines sont ici ce qui est nécessaire à tous, qu’ils viennent chercher avec acharnement dans cette maison de campagne, mais qui en même temps les tue car elles ne sont que des réminiscences ou des simulacres de ce qui a été, dans l’enfance des personnages, perçu comme du bonheur. Les traditions – Noël, les chansons, la baignade – deviennent des rituels ayant perdu leur efficacité. Sans s’identifier à un personnage en particulier, la familiarité qui ne manque pas d’être ressentie face à l’un ou l’autre des états d’âme mis en scène semble donner raison au choix du dramaturge d’adapter le texte pour le rendre contemporain.

Enfin, la neige du second acte est du plus bel effet en connotant le conte de fées que devrait mais ne peut être cette réunion de famille.

Florian Bru

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