Les idoles / Christophe Honoré / Odéon-Théâtre de l’Europe

« C’est un phare allumé sur mille citadelles »… Pour un soir, Christophe Honoré se fait Baudelaire en proposant une pièce hommage où sont réunies ses idoles, ses icônes, ses phares, tout autant de grands maîtres et de modèles qui l’ont construits autant qu’il les façonne à présent sur sa scène. De la fascination à la projection, nous faisons face à son monde intérieur, une forme de lieu mental où, sans narration, quinze chapitres se succèdent, décousus, où ses pierres essentielles, de Jacques Demy à Jean-Luc Lagarce, en passant par Cyril Collard, transformées, représentées, symbolisées, incarnées, déconstruites, improvisées, se meuvent et nous parlent. Ressuscités pour un soir, ils parlent de ce qu’ils sont, de leur mort, de leur maladie, de leurs œuvres: tous homosexuels, tous morts du sida, tous artistes. En nous parlant de ces autres, Christophe Honoré semble avant tout nous parler de lui, comme en témoigne un prologue émouvant où sa voix se fait entendre, posant dès les prémisses de la pièce le poids de sa propre histoire dans ce spectacle, voix qui reviendra parfois ainsi que l’odeur des crêpes de sa Bretagne natale. Il nous expose, en leur rendant hommage, les sources de son propre art et de sa propre construction : des thèmes, des bouts de vie, des sentiments, des souvenirs, des inspirations, des bribes déconstruites de films et d’ouvrages.

Dans un lieu fantôme où tout devient possible, une sorte de monde mental, de purgatoire, celui de la création balbutiante, de l’imaginaire, de l’épaisseur culturelle, de la fécondité des artistes entre eux, entre pairs et avec leurs successeurs, nous faisons face à une grande prestation des acteurs qui n’imitent pas mais inventent, créent à partir de ces idoles qui ont vraiment vécu et qui aujourd’hui sont mortes, au sein de quinze improvisations, quinze divagations, issues d’un travail d’écriture sur plateau riche et bien réalisé, qui laisse place au jeu dans tous les sens du terme, à cette liberté, cet espace, qui signe l’absence de tout marasme, de toute sclérose et de toute rouille comme on la trouve parfois dans le théâtre bien rôdé.

La scénographie est juste, dépaysante, suggestive : un abri bus égaré, quelques projections, comme un grand entrepôt -l’enfer du Parking de Jacques Demy où errent les âmes?-. Christophe Honoré nous offre des clefs de lectures pour mieux le comprendre, lui et son œuvre, il esthétise sa loyauté envers ses maîtres : on pourrait alors regretter un certain enfermement sur soi, un certain hermétisme qui empêche le spectateur de rentrer dans cette psyché qui n’est pas la sienne, un amas de références culturelles implicites qui semblent parfois viser un public qu’il connaît bien, cultivé, de gauche, qui se complaît dans une culture qu’il maîtrise si bien. Mais ces tendances s’estompent vite puisque quand il nous parle de lui, il nous parle de nous. Nous avons tous en nous un mur où l’on accroche les portraits de nos idoles, un lieu en nous où elles deviennent immortelles, où nous les fantasmons et où nous les faisons parler, encore et encore :
« Car c’est vraiment Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ! »

Anne Fenoy

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Les Idoles de Christophe Honoré est une de ces pièces de théâtre dont on sait que la charge émotionnelle sera lourde de par son sujet. Au-delà du sida et des souffrances qu’il engendre, le fil conducteur de cette pièce est avant tout six hommes, six artistes, qui ont dû apprendre à vivre avec. Ces derniers ont fait face au lourd choix de dire qu’ils étaient atteints ou non par le virus. Certains l’ont caché toute leur vie comme ce fut le cas pour Jacques Demy ; d’autres n’ont pas hésités à dénoncer le manque de moyens pour lutter contre la maladie mais aussi l’exclusion et la honte dont les porteurs du sida sont victimes. Alors la grande question que se posent ces six artistes ressuscités pour l’occasion au théâtre de l’Odéon est : Auraient-ils dû en parler ou garder cela privé ? Comment faut-il réagir face à la maladie ?

Cette pièce d’un grand dynamisme narratif se structure autour des récits de six personnages et de leur discussion sur leurs chemins de vie respectifs. La mise en scène est dans l’ensemble sommaire mais certaines trouvailles artistiques rajoutent une force au dialogue. Par exemple, lors d’une prise de parole de Koltès (dramaturge et comédien mort du sida en 1989), les autres acteurs le filment au travers d’une caméra que l’on retransmet sur un écran au spectateur. Cette mise en abyme ingénieuse permet de donner une réelle beauté à la scène et renforce ce côté intimiste créé autour de leur récit. De même, l’utilisation d’une grosse caisse à son pour recréer une mini scène de danse est astucieuse. Marlène Saldana, dans le rôle de Jacques Demy, utilise l’espace improvisé pour danser de manière endiablée pendant dix minutes. L’énergie qu’elle réussit à transmettre est à couper le souffle.

Cette force physique est aussi présente chez les autres acteurs mais plus dans la forme de leur dialogue. Le discours de ces personnages est cru, parfois très explicite et surtout vrai, car ils n’hésitent pas à dénoncer les ravages du sida dans le milieu homosexuel. Marina Fois, qui joue le rôle d’Hervé Guibert, est elle aussi saisissante par les émotions qu’elle dégage dans son monologue poignant dans lequel elle relate les derniers jours de son ami Muzil, atteint lui aussi du sida. On peut aussi noter que ces deux femmes réussissent magistralement à s’affranchir de leur genre pour incarner ces « idoles ». Alors que ceci aurait pu être une source de trouble pour le spectateur, les actrices nous emportent complètement dans leurs rôles tout en n’essayant pas pour autant de paraitre masculines.

Le seul regret que l’on pourrait avoir face à cette pièce est la difficulté à comprendre toutes les subtilités du spectacle quand on ne connait pas auparavant l’œuvre de ces artistes. En effet, ces derniers sont tous morts aux alentours des années 1990 ; ce n’est donc pas une culture qui fait forcément écho aux moins de trente ans. Cependant, c’est aussi une manière de découvrir les années 1980-90 sous un prisme nouveau en se plongeant dans une époque historique récente dont tous les tenants et aboutissants n’ont pas encore été découverts. Il faut donc voir cette pièce avant tout comme une prise de recul sur le sida dans ces années-là et aussi comme un moyen de comparaison avec aujourd’hui. Les Idoles est une pièce qui à l’image du film 120 battements par minute de Robin Campillo réussit à parler du sida avec force et humanité.

Eva Josselin

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Qui n’a pas un jour rêvé de rencontrer ses idoles ? Qui n’a pas été fasciné par les morts violentes, frappées de tabou, de jeunes comètes qui se désintègrent avant d’avoir atteint leur apogée ? Ici, cette mort violente a un nom et une cause désormais connus : le Sida. Et c’est Christophe Honoré qui nous dévoile son rêve le temps d’une soirée, afin de rencontrer les Jacques Demy, Bernard-Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce ou autres artistes tous morts sous la même étoile, à 59, 41 ou 38 ans.

Dialogue d’abord loufoque entre ces monstres du cinéma, de la littérature ou du journalisme, le spectacle (qui se veut tel, comme le dénote la présence des microphones) hésite entre bizarrerie assumée, humour tendre et émotion et fait doucement surgir la question de la responsabilité de l’artiste. Que faire de son homosexualité et de sa maladie, dans le cas de nos personnages, lorsque l’on est une personne publique ? Doit-on les instrumentaliser, comme diraient les réfractaires à une telle pratique, afin d’attirer l’attention sur une maladie, dont la proportion de malades ne baisse pas, et éveiller ainsi les consciences ? Un artiste peut-il taire son orientation sexuelle ou doit-il user de sa position sociale et parler au nom de ceux privés de voix ? Les six artistes présentés ont tous réagi de manière différente et le débat reste un débat ouvert, aussi parce qu’il demeure extrêmement douloureux. Entre refus de reconnaître son homosexualité (soit par lâcheté, soit par ce que l’on pourrait juger d’anti-narcissisme), affirmation haut et fort et déclaration voulue informelle, il n’y a pas de « bonne méthode ».

Dans ce mélange entre hommage, dialogue et représentation, le spectateur perd parfois le fil mais est bien vite rattrapé par les intenses monologues délivrés notamment par Marina Foïs (Hervé Guibert) et Julien Honoré (Jean-Luc Lagarce). Le spectacle ne manque néanmoins pas d’humour et les respirations comiques équilibrent heureusement cette longue partition. Ainsi, lorsque tous se retrouvent au centre de la scène afin d’imaginer leur admirateur idéal ou « cher inconnu », la douce figure de Bambi Love se dessine au milieu des rires. La scénographie d’usine désaffectée à l’architecture sombre accueille volontiers les pleurs et les désillusions, que l’enthousiasme et l’exubérance viennent souvent adoucir. La réalité de la maladie n’en demeure pas moins omniprésente, que ce soit par la présence des pots de chambre sur lesquels les acteurs s’assoient avec douleur, ou par l’entremise des corps émaciés eux-mêmes. Les voix finissent par s’estomper et l’intermède féerique s’achève, mais si les effluves de la mélancolie nimbent doucement la scène, celle-ci retentit encore de l’urgence de vivre et de la certitude de l’espoir.

Mathilde Charras

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Franchir les portes du théâtre de l’Odéon est déjà un événement en soi et généralement gage de qualité. Vendredi 18 janvier était donc un grand soir pour moi, lorsque je suis allée voir la pièce Les Idoles, mise en scène par Christophe Honoré. A l’affiche, je remarque le nom prometteur de Marina Foïs, actrice dont j’apprécie beaucoup le travail.

Un décor surprenant s’offre directement à la vue du spectateur : une sorte de station de métro abandonnée ou une usine désaffectée. Des écrans de télé style années 1980 placés dans l’angle en haut à droite annoncent les différentes parties de la pièce. Les acteurs arpentent la scène en costumes hétéroclites, tous la cigarette à la bouche, une manière de signifier le monde des artistes et d’évoquer une France pré-lois anti-tabac.

Le spectacle débute sur une adresse au public de Christophe Honoré qui nous raconte en voix-off ses vingt ans, sa quête d’amour à travers l’art et sa rencontre avec l’œuvre de Dominique Bagouet. Il semble que la visée est de déranger les conventions théâtrales : absence du quatrième mur pour débuter, puis, plus tard, interaction avec le public et surtout un rapport surprenant avec l’illusion théâtrale, certains rôles masculins étant ostentatoirement endossés par des femmes. Ce choix déstabilise de prime abord, mais donne finalement lieu à des décalages assez cocasses et apporte de l’universalité à un sujet qui ne regroupe que des figures masculines. Autre bizarrerie, l’utilisation intempestive de micros pour prendre la parole, nous donnant l’impression d’assister à une conférence. Inhabituel au théâtre, ce parti pris contrarie le spectateur au départ mais, peu à peu, ce dernier se laisse bercer par ce ballet de micros volés, échangés, restitués, abandonnés.

Les Idoles convoque six personnalités du paysage culturel français (dramaturges, réalisateurs, journalistes), Cyril Collard, Bernard-Marie Koltès, Jacques Demy, Hervé Guibert, Jean-Luc Lagarce et Serge Daney et imagine une rencontre post-mortem entre ces personnages. Leurs points communs sont leurs professions, toutes plus ou moins reliées, mais aussi leur homosexualité et surtout leur décès, causé par le SIDA. Autour de cette maladie sont tour à tour abordés entre autres les thèmes du déni, du traitement des médias, l’engagement pour la lutte, le tout replacé dans les contextes individuels des personnages. Chaque personnalité conte son vécu, son ressenti, argumente, proteste.

Mais le sujet quoique précis n’est pas restreint. Ce sont avant tout l’amour et la perte d’êtres chers qui surplombent la pièce. Dans un monologue d’une rare intensité Marina Foïs, interprète de Guibert, relate la déchéance physique d’un ami à mesure que la maladie consume ses dernières forces. La mort, l’amour et la postérité forment un triptyque qui maintient l’attention du spectateur tout le long. Cette pièce est également un document historique vivant : on en apprend sur les courants de pensée des années 1980-1990, période d’apparition et de prise de conscience du SIDA en France, mais aussi sur les personnalités représentées.

Christophe Honoré nous un offre un spectacle sous forme d’hommage, tout en interrogeant l’opinion établi et sans contourner les polémiques. Sans doute, le travail d’improvisation et de documentation qui a eu lieu lors de la création de la pièce, est ce qui donne cette vérité si sensible au jeu des acteurs. La pièce est rythmée, diversifiée, alternant moments musicaux, danses, vidéos projetées, avec de longs monologues seul en scène, évitant fièrement l’écueil du pathos inhérent à ce genre de thèmes. Le spectateur en ressort chamboulé.

Alwina Najem-Meyer

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Photographie : Jean-Louis Fernandez