Les gens dans l’enveloppe

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Un vent de nostalgie a soufflé sur la salle de concerts de la Cité de la musique pendant la représentation « Les gens dans l’enveloppe », spectacle mis en scène par Alex Beaupain d’après le livre d’Isabelle Monnin, mardi 3 octobre 2017.

L’évènement musico-littéraire est une invitation dans un univers de photographies familiales. En 2012, Isabelle Monnin, écrivaine et journaliste, fait l’acquisition d’un lot de deux-cent-cinquante photos décadrées d’une famille qu’elle ne connait pas. Après douze mois, elle voit jaillir dans son esprit une idée éminemment singulière : raconter l’histoire des gens dans l’enveloppe, puis, une fois le roman achevé, essayer de les trouver. Elle crée ainsi une œuvre hybride qui combine splendidement bien roman et enquête de terrain. Son ami d’enfance, Alex Beaupain, pose la cerise sur le gâteau en mettant en musique ce bijou littéraire. L’écriture romancière douce et poétique d’Isabelle Monnin se mêle merveilleusement bien à la musique authentique et émouvante d’Alex Beaupain, l’un des plus talentueux auteurs-compositeurs-interprètes de la nouvelle génération. Une expérience multi-sensorielle inoubliable.

La famille du roman est une famille ordinaire à qui manque la mère. Sous la plume magique, Isabelle Monnin invente un jeune couple, Michelle et Serge, leur jeune fille, Laurence, et la grand-mère, Simone. Poussée par un besoin insatiable de liberté, Michelle, n’apparaissant jamais sur les photos achetées, part en Argentine. Abandonné, Serge élève seul sa fille qui attend en vain à côté du téléphone sans nouvelle de sa maman aimée. Et puis, il y a encore la grand-mère, quittée peu à peu par ses forces, qui se prépare à la mort. Le manque et de la souffrance sont au cœur de cette œuvre émouvante. Les photographies sont l’illustration d’une vie malgré tout.

La scénographie très épurée repose uniquement sur la lumière et sur les photographies affichées à l’arrière-plan qui immergent le spectateur dans la nostalgie familiale. Le concert est jalonné de certains extraits du livre, d’entretiens réalisés avec les gens de l’enveloppe et de chansons bouleversantes. Trois comédiennes-chanteuses d’exception donnent chacune corps et voix à une génération différente : Françoise Fabian (Simone), Clotilde Hesme (Michelle) et Clara Luciani (Laurence). Elles sont accompagnées au piano par Alex Beaupain lui-même, qui chante également, et un quatuor à cordes et une formation pop (guitaire-basse-batterie).

L’œuvre interroge le rapport entre banalité familière et aventure humaine singulière. Original et touchant, Isabelle Monnin livre la preuve éclatante que chaque vie relève d’une intrigue et vaut d’être racontée. Elle nous laisse à une question significative : les gens « ordinaires » existent-ils ?

Un vrai coup de cœur. Un bijou romanesque et musical. Après le livre-disque et le spectacle, nous attendons avec impatience le film.

Maike Brakhan

La Cité de la Musique accueillait lundi 3 octobre 2017 la première des trois représentations parisiennes du spectacle mis en scène par Alex Beaupain, Les Gens dans l’enveloppe, l’adaptation scénique du roman éponyme.

L’idée de monter ce spectacle germe depuis 2012. Cette année-là, la romancière Isabelle Monnin achète par simple curiosité sur un site internet un lot de deux-cent-cinquante photos d’une même famille qu’elle ne connait pas. À partir de ce matériau, elle décide d’écrire un roman avant de mener une enquête pour retrouver la trace de cette famille. Dans la foulée, l’auteure expose son projet à son meilleur ami, l’auteur, compositeur et interprète Alex Beaupain qui lui soumet l’idée de joindre à ce livre un album de chansons inspirées de la fiction. Publié en 2015, ce livre-disque est récompensé d’un double-disque d’or et d’un bel accueil médiatique. L’aventure aurait pu s’arrêter ici mais le duo avait à cœur de transformer ce livre-disque en spectacle vivant.

Pour sa première mise en scène artistique, le chanteur Alex Beaupain a fait le choix d’une scénographie sans décor, ni costume. Pour donner corps aux êtres de papier de Monnin, il a fait appel à trois artistes reconnues, Clara Luciani, Clotilde Hesme et Françoise Fabian, incarnant respectivement la fille, la mère et la grand-mère du roman ainsi qu’à une formation de musiciens venue interpréter les chansons de l’album.

Les Gens dans l’enveloppe est un spectacle sur la mémoire, un spectacle du passé et du présent. Beaupain et Monnin nous convient à un voyage dans le temps en nous faisant parcourir l’album photo de cette famille. Ces photos qui nous apparaissent nous donnent à voir des instants choisis à jamais figés sur papier glacé, et à partir desquels Monnin élabore des hypothèses de lecture. Par la force du hasard, elle vise juste et devine des noms, des histoires. Dans des entretiens audio réalisés par Monnin, la famille a accepté de revenir sur ces événements passés, avec pudeur et sincérité pour raconter “sa” vérité.  Une manière de jumeler le passé avec le présent, la fiction avec la réalité.

La beauté de ce spectacle réside dans la sincérité de la démarche d’Isabelle Monnin et d’Alex Beaupain. Tous deux ont voulu donner la parole aux membres de cette famille. Une parole brute, parfois balbutiante, captée comme à l’insu de ces protagonistes,  qui révèle les blessures d’une famille dans laquelle l’amour ne se montre pas mais se ressent individuellement, secrètement. Les paroles les plus sincères sont empruntées au chanteur Christophe : ce sont finalement ces « mots qu’on dit avec les yeux » qu’il est question de se dire pour la première fois à travers ce spectacle.

Oriane Cuenoud

Les gens dans l’enveloppe envoute la salle des concerts de la cité de la musique

Mardi 03 octobre avait lieu la première des Gens dans l’enveloppe, un spectacle musical d’Alex Beaupin d’après le roman-enquête d’Isabelle Monnin publié chez J-C. Lattès en 2015.

Une œuvre hybride à la croisée de l’écriture et de la musique

Ce spectacle retrace, entre musique, chansons et photos, l’histoire d’une famille à travers trois générations de femmes, interprétées par Clara Luciani, Clotilde Hesme et Françoise Fabian, respectivement Laurence, Michelle et Simone. Cette œuvre hybride donne naissance à un spectacle tout en douceur et rempli d’émotions. Les chansons décrivent le quotidien d’une famille, via trois points de vue : celui de Laurence qui, abandonnée par sa mère Michelle, « attend que quelqu’un revienne, la rassure et puis l’emmène loin du val de Clerval », Michelle, la mère qui « s’est lassée, d’attendre […] s’en est allée » avec son amant, et Simone, la grand-mère qui « a tout perdu, tellement qu’elle ne sait même plus si encore elle est ici ou si c’est déjà fini ».

Des voix au service de la narration

Les voix de Clara Luciani, Clotilde Hesme et Françoise Fabian content l’histoire des gens dans l’enveloppe en alternant lecture et chansons. Alex Beaupain au piano, compositeur des titres du spectacle, signe là sa première mise en scène. Il joue le rôle du narrateur avec Clerval, mélodie refrain du concert. Seules deux chansons, choisies par les femmes de la famille, ne sont pas signées de sa main : Laurence interprète Emilie et le grand oiseau et Michelle chante Les mots bleus. En ce qui concerne la musique, un subtil accord entre classique (violoncelle et violon) et pop (batterie et basse) accompagne ce quatuor sur scène.

Echo entre réel et fiction

Le décor dépouillé met en valeur les voix. De simples lumières violettes et roses orangées s’animent sur le fond de la scène, au rythme des chansons. Les interprètes sont mis en avant par des projecteurs émanant du dessus. Des photos de l’enveloppe défilent sur le fond à la manière d’une soirée-diapositives familiale. Tout cela guide le spectateur à se concentrer sur le principal : les voix qui constituent le cœur du spectacle aussi bien à travers la chanson que la lecture et l’enquête.

Une œuvre autour des questions de mémoire et de perte

« En juin 2012, j’achète sur internet un lot de 250 photographies provenant toutes d’une même famille. De cette famille, je ne sais rien. » disait Isabelle Monnin. La romancière et journaliste décide d’écrire un roman d’après toutes ces photos, mettant en scène une famille dont elle ne sait rien. Elle choisit, après avoir écrit une partie de fiction, de partir à la recherche de cette famille qu’elle connait sans connaître. Elle retrouve ces gens à Clerval, un village du Doubs. De cette rencontre est né son « roman-enquête » comme elle aime l’appeler, une œuvre à mi-chemin entre la réalité et la fiction et qui s’est écoulée à plus de 60.000 exemplaires.

Léa Théry

Famille, souvenirs, création artistique… Autant de qualificatifs résumant l’aventure menée par Isabelle Monin, journaliste et écrivain à l’initiative du projet. En 2012, la romancière entre en possession d’un lot de 250 photographies de souvenirs familiaux, achetées sur internet et reçues dans une grosse enveloppe blanche. Une famille de la France rurale des années 70, de parfaits inconnus dont elle retrace le quotidien et imagine l’identité dans un livre publié en 2015. Peu après la rédaction de l’œuvre, afin de confronter fiction et réel, Isabelle Monin mène l’enquête pour retrouver la famille des photographies perdues.

Deux ans plus tard, le spectacle “Les gens dans l’enveloppe” prend forme. En collaboration avec le compositeur Alex Beaupain ayant créé, à partir du support littéraire, des compositions originales éditées sur un disque, l’idée du spectacle est concrétisée à la Philharmonie de Paris : fusion littéraire et musicale mêlant chant, voix, musique, audiovisuel et enregistrement vocal.

La scène est en place, vide d’artistes mais prête à les accueillir, les instruments sont silencieux. Un quatuor à corde, un piano et une formation pop (guitare-basse-batterie) composent l’espace. La mise en scène témoigne d’un parti pris épuré, une sobriété esthétique mais efficace, focus sur les protagonistes placées en quinconce au devant de la scène, la fresque familiale peut commencer. Lumière est faite sur l’histoire ainsi que sur les conteuses.

Alex Beaupain seul n’aura su se démarquer vocalement du duo féminin (Clara Luciani et Clothilde Hesme) en entonnant diverses mélodies semblables à des comptines pour enfants. Pourtant il aura choisi comme compagne la chanteuse “nouvelle vague” Clara Luciani, faisant partie sur scène du trio intergénérationnel d’actrices-chanteuses interprétant tour à tour la mère (Clothilde Hesme), la grand-mère (Françoise Fabian) ainsi qu’elle même (la petite fille)

Autour des personnages qui prennent forment sous la voix et le corps des actrices, se disséminent les récits de vies, drôles et graves, suivant les générations. Les supports sont variés, il semble que le spectateur assiste à une réunion de famille. Derrière la scène sont projetées les photographies des “gens dans l’enveloppe” transformés en personnages de fiction sous la plume d’Isabelle Monin. De temps à autre la voix de l’auteur résonne sur une bande sonore, celle qui retrace son enquête en parallèle du livre.

Pourtant, force est de constater que la réalisation a voulu octroyer à Fabian et Hesme dont on ne cache plus les talents dramaturgiques, la tribune pour une prestation vocale, sans que cela ne soit vraiment convainquant.

Au final c’est autour d’une certaine virtuosité dans l’assemblage, (au regard d’une qualité simple qui n’est pas toujours assumée, mais qui peut plaire au spectateur par son côté spontané) que le spectacle s’accorde.

Des parcelles de vies qui seraient restées dans l’oubli sans l’initiative de la romancière. « Si quelqu’un sait coudre, qu’il les assemble » finira-t-elle par dire lors de son apparition à la fin du spectacle, comme pour tendre vers le spectateur le prisme d’une création infinie nommée par l’imagination.

Estelle Magnieux

Un spectacle hybride

3 octobre, Cité de la musique. Entrée dans la salle. Brume agréable et envahissante. L’esprit calme, je m’assois au premier rang. La salle se remplit rapidement, la brume devint presque envoûtante. La lumière ne fut plus.

Une photographie est diffusée sur le mur. Il n’y a pas de décors. Les artistes rentrent dans l’obscurité de la scène pendant que des voix commencent à communiquer en off. L’une d’entre ces voix appartient à Isabelle Monnin, journaliste et auteur du roman-enquête Les gens dans l’enveloppe.

Un jour par hasard, Isabelle Monnin atterrit sur une annonce proposant deux-cent-cinquante photos de famille. Après les avoir reçues, l’idée d’écrire une histoire à partir de ces photos de famille lui ai venue. Puis, après l’écriture du roman, son côté journaliste a pris le relais, sa curiosité et sa persévérance l’emmenant jusqu’à Clerval où elle a rencontré certains membres des “gens dans l’enveloppe”.

Ce livre est divisé en deux parties, l’une ‘roman’ et l’autre ‘enquête’. Le roman a été écrit avant les investigations, les recherches, car l’auteur ne voulait pas être influencée par la réelle histoire. Il raconte trois formes d’abandon dont les femmes sont coupables et victimes, c’est-à-dire l’abandon par la mère, l’abandon de l’amour et l’abandon de la vie, les trois âges de la vie d’une femme. Il est important de souligner que le personnage central de ce livre n’est pas l’une de ces femmes, mais un homme. Michel, dit « Serge », un fils abandonné par sa mère, un mari abandonné par sa femme, et un père abandonnant ses responsabilités familiales à travers l’alcool.

Le spectacle d’Alex Beaupain livre une autre forme de narration. Sur scène se présentent trois chanteuses comédiennes incarnant : « Laurence », la petite fille ; « Michelle », la mère ; « Simone », la grand-mère, un bassiste, un guitariste, un quatuor à cordes et Alex Beaupain au piano.

La représentation commence par une chanson “À Clerval”, qui sera répétée quatre fois tout au long du spectacle avec à chaque fois différentes variations musicales. Les dix chansons originales du spectacle sont de variété française.

La scénographie reposait avant tout sur des jeux de lumière, et la dramaturgie suivait un tempo bien particulier : des photographies accompagnées d’enregistrements, d’interviews, puis un scénario accompagné d’une chanson. Tout cela tournait de manière harmonieuse et pertinente. Les chanteuses-comédiennes Clara Luciani et Clotilde Hesme interprétaient avec justesse et crédibilité les personnages et les chansons. Par ailleurs, Françoise Fabian incarnant « Simone » faisait quelques fautes notables concernant le texte et le déroulement du spectacle.

Enfin, pour souligner la forte symbolique mêlant le romancé et le réel, la vraie Laurence et ses enfants interprètent « Émilie Jolie » de Philippe Chatel. Suzanne, la Michelle du roman, chante « Les mots bleus » de Christophe avec Alex Beaupain. Quant à Michel, il termine le spectacle en lisant les dernières lignes du roman concernant son personnage « Serge ». Tout cela fut enregistré au préalable, les « gens dans l’enveloppe » n’étant pas sur scène directement.

De grands moments d’émotions jaillissaient, tant venant des interprètes que du public.

Emilia Trifunovic

Ce spectacle intitulé Les Gens dans l’enveloppe nous fut présenté le mardi 3 octobre 2017 à la Philharmonie de Paris. Sur la scène, nous attendaient un petit nombre d’instruments, des vents, des cordes, une percussion et le piano d’Alex Beaupain, l’auteur et compositeur du spectacle. Ce dernier comprenait des projections visuelles, des enregistrements, des lectures et des chants incarnés par trois comédiennes chanteuses Clara Luciani, Clotilde Hesme et Françoise Fabian. Cette performance est une extension du livre éponyme écrit par Isabelle Monnin.

En effet, tout part de son idée de départ très originale : en 2012, elle achète sur Ebay un lot de photos de famille dont elle ne connait strictement rien. Pas de nom, pas de localisation.

Étant romancière, elle va tout d’abord imaginer une histoire sur ces visages. Puis, elle va mener une enquête pour retrouver ces personnes, en accord avec son second métier de journaliste. Cette aventure entre la fiction et le documentaire durera trois ans et donnera naissance à un livre-disque.

Son ami d’enfance, Alex Beaupain écrivit parallèlement douze chansons originales distribuables en trois parties, pour les  trois comédiennes, pour les trois générations de personnages : la grand-mère, la mère/le père et la fille. Le spectacle Les Gens dans l’enveloppe nous présentait donc l’union de ces deux productions artistiques.

L’origine du mot personnage viendrait de « persona » qui signifierait «masque». Cette idée va être le point de départ d’un processus de réécriture déployé devant nos yeux.

Partant d’une réalité, cinq couches interprétatives viennent s’y superposer. Tout d’abord, les photos sélectionnent une partie de la vérité. Ensuite, le récit tente de reconstruire par l’imagination un substitut de réalité. Puis, les chansons choisissent de sublimer seulement certains détails. Mais, les véritables personnes posent un regard sur ces captures du passé. Finalement, nous présenter tout cela dans une performance scénique demande de nouveau un choix et constitue une cinquième interprétation de cette réalité. Ainsi, un même matériau a généré une série de métamorphoses, guidés par des points de vue, tous s’influençant entre eux.

Tisser des histoires sur des photos, c’est travailler depuis une réalité lacunaire, comprenant ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas, mais aussi une réalité triée et idéalisée qu’il faut pouvoir dépasser. Cette destruction de la photo va être le point commun entre la fiction et les témoignages des personnes qui, lors de leurs entretiens, expliquent une autre vérité que celle qui fut immortalisée, effort qu’on observe aussi dans les chansons.

Une belle idée fut expérimentée : celle de demander aux personnes de chanter la chanson qu’ils préfèrent. C’est ainsi en duo que la comédienne a chanté cet enregistrement. J’ai alors eu l’impression vertigineuse de me trouver à la croisée de tout ce que voulait exprimer cette performance : méditer sur le «masque» et ce qu’il exprime à autrui, cette surface qui peut s’explorer sur des territoires artistiques aussi différents que la musique, l’écriture, ou la mise en scène. Oscar Wilde, dans Le Déclin du Mensonge disait bien de l’art qu’il est «à la fois la surface et le symbole».

Clémence Serio

En 2012, la journaliste Isabelle Monin fait un pari improbable : raconter l’histoire d’une famille à partir de photographies trouvées sur Ebay. Puis elle décide de confronter son récit à la réalité : de cette enquête hybride entre écriture, histoire et journalisme, sort un livre. Mais le projet ne s’arrête pas là, en septembre 2017 à la Philharmonie de Paris est présenté un spectacle. Bientôt, c’est un film qui est prévu.

Avec Alex Baupain, elle met en musique ces histoires, réelles et fictives, présentées ce soir en un spectacle qui mêle les genres : concert, documentaire, film…. Les voix synthétiques et réelles s’entremêlent et se font écho. Les premières, enregistrées, qui nous semblent les plus éloignées de nous sont pourtant les plus ancrées dans notre réalité quotidienne : elles sont celles d’Isabelle et des membres de la famille de Laurence (autour de la petite fille de la première photo) . Au contraire, celles qui nous parviennent directement, sans filtre sont celles de l’histoire inventée de la famille. On tend à en oublier ce qui est inventé et ce qui provient du réel.

L’ensemble est discontinu, désorganisé, comme a dû l’être l’esprit de la journaliste durant les longs mois d’écriture et de découvertes. Cette discontinuité dans le récit est justifiée par une toute petite phrase en fin de spectacle, qui questionne : peut-on réellement connaître une personne, une famille au travers des mots ? Elle affirme que non, et nous invite, spectateurs, à construire notre propre histoire de cette famille de la Dourbe. Par cette simple phrase elle remet en question tout son travail de journaliste et d’historienne (enquêtrice) ; et même le travail de ces professions en générales : peut-on connaitre les gens au travers de quelques lignes ?

Néanmoins, cette œuvre discontinue tient la route grâce à l’immense complicité entre les acteurs ; sourires, gestes de tendresse, regards croisés tissent cette histoire, entourée d’une belle mise en scène qui prône l’individualisation des figures. À chaque prise de parole, les spots n’éclairent qu’une unique personne, pour chaque chanson, la scène se teinte d’une couleur qui fait écho aux paroles. Ainsi, quand Clothide Hesme (la mère) entonne avec Alex Beaupain Les mots bleus, la scène prend bien évidemment une atmosphère bleutée.

La même attention à l’individualisation se retrouve dans la présentation finale des artistes et des musiciens à la toute fin du spectacle : chacun, lorsque son nom est énoncé, voit se projeter derrière lui, sur le grand écran une photo issue de l’album de famille personnel.

Mais pour rendre hommage à ce spectacle, il faut que je vous parle de Laurence. Laurence, c’est la petite fille jouée par Clara Luciani, elle s’appelle Laurence à la fois dans la fiction et dans la réalité. Clara joue le rôle d’une enfant, cachée derrière sa longue frange brune, on n’en devine que les grands yeux noirs. Elle semble timide, boudeuse, mais au fond d’elle-même elle a une grande gueule, et pense plein de choses qu’elle ne dit pas, parce qu’on ne la comprendrait pas. Mais l’enfant bougon disparaît lorsqu’elle chante Emily Jolie, sa bouche s’agrandit en un sourire qui la fait rayonner et illumine sa tristesse quotidienne. Car cet enfant collectionne les « moments » et la collection la plus fournie est celle des moments d’ennui ; elle collectionne aussi du bois et des bâtons qu’elle cache sous son lit, car ce sont des choses « très importantes » et non des « cochonneries » comme son père lui dit.

Son histoire à cet enfant, c’est celle d’un abandon. En fait, c’est l’histoire de toute la famille. Elle est abandonnée par sa mère, comme son père l’est par sa femme., comme il l’a été auparavant par sa véritable mère et son véritable père. La mère elle-même s’abandonne, même si c’est à l’amour et à la vie.

Vie, qu’elle semble avoir ôtée à son mari et surtout à sa fille après son départ, alors que la petite Laurence remplit sa vie d’inanimé : un téléphone qui devient son meilleur ami, sa collection de branches et de feuilles, même ses camarades de classe, elle les organise, les classe, les hiérarchise, les vide de sens. Elle les connait mieux que personne, mais elle n’est pas leur ami. A nouveau, l’on peut lire une critique sous-jacente des milieux journalistiques et historiques, qui classent et vident de sens les personnages.

L’on peut donc distinguer deux mouvements majeurs à cette œuvre : la remise en cause de la connaissance des personnes par l’écriture critique, et son corollaire : l’individualisation des figures.

Cette dernière se ressent particulièrement dans la passion perceptible des comédiennes à incarner leurs doubles, créant ainsi une atmosphère fluide, qui coule et facilite le suivi du récit.

Pourtant, à chaque fois que la « grand-mère » » prend la parole, on sent une tension, une crispation dans l’air ; les regards ne se font plus joueurs mais fixes, comme porteur d’une pression, d’une appréhension de la faute ; l’atmosphère ne se délie qu’avec les applaudissements du public, semblant apporter la confirmation attendue et jamais demandée explicitement. Crispation volontaire ou non ? Elle rajoute au réalisme du récit, Laurence étant très critique vis-à-vs de sa grand-mère qu’elle trouve si distante. Elle appréhende chacune de leurs rencontres.

En clair, Isabelle Monin avec son œuvre Les gens dans l’enveloppe, signe un pari qui semble porter ces fruits puisqu’il reçoit l’acclamation du public. Par ailleurs, développant la même œuvre sur trois médiums différents, elle permet à tout un chacun de se poser des questions sur l’importance du support, et sur le rôle de la création dans la diffusion du savoir. Elle explore jusqu’au bout le processus de création et de réalisation. Elle inscrit son œuvre dans une lignée d’autres qui se questionnent sur l’importance et la réalisation d’œuvres d’art, ainsi que sur le nécéssaire recul qu’il faut prendre face à un point de vue unique.

Cassandre Lyotier
Illustration : Alex Beaupain