Les fantômes du vieux pays / Nathan Hill

“Il avait toujours l’impression qu’elle taisait certaines choses, certaines choses qui l’empêchaient d’être tout à fait présente à sa vie.”

C’est ce que Nathan Hill nous propose dans son premier roman intitulé Les fantômes du vieux pays :les histoires croisées de plusieurs personnages qui ne sont pas tout à fait présents dans leur vie. Suite à la médiatisation d’une attaque aux gravillons sur un gouverneur en campagne, Samuel, un jeune professeur de littérature et aspirant écrivain, découvre que la terroriste n’est autre que Faye, la mère qui l’a abandonné un matin alors qu’il n’avait que dix ans. Il va se retrouver à explorer le passé de cette mère pour des raisons plus ou moins honnêtes et louables, mais surtout afin de  comprendre pourquoi elle l’a laissé. Dans cette quête, celle de la vérité, vont venir interférer d’autres personnages, adjuvants ou opposants de Samuel, ainsi que des fragments de leur vie, qui vont lui permettre de reconstituer l’histoire de sa mère et donc la sienne. Tous tentent de garder la tête hors de l’eau et de continuer à survivre tant bien que mal dans la société américaine des années 2010. 

La société américaine n’est d’ailleurs pas épargnée par l’auteur. Il nous offre, de manière plus ou moins explicite selon les reproches, un panorama des dérives de l’Amérique : le capitalisme, avec le développement immobilier à outrance, la gentrification de certains quartiers et la métaphore du désendettement qui clôt le livre ; le consumérisme avec la diatribe de Faye contre les supermarchés et leurs « dix-huit sortes de spaghettis » identiques ainsi que la multiplication sans fin des magasins et « l’illusion du choix » ; un système scolaire défaillant qui échoue à donner l’envie d’apprendre aux étudiants et à leur inculquer les valeurs morales de base ; les institutions corrompues, et notamment la justice dévoyée ; les violences policières et les abus de pouvoir contre l’opposition… Nathan Hill ne fait pas d’impasse. Et bien que les représentations de ces dérives prennent place en 1968, 1988 ou en 2011, elles sont d’autant plus frappantes qu’elles nous semblent  malheureusement plus d’actualité que jamais. Ces dénonciations restent néanmoins subtiles : il garde la critique à distance, en la mettant dans la bouche de ses personnages ou en laissant la narration la prendre en charge implicitement. Il s’en sert néanmoins pour nourrir la profondeur de ses personnages. Chacun d’eux font les frais de certaines de ces dérives. 

L’auteur développe également une généalogie, du grand-père au petit fils pour montrer les déterminisme et les répercussions des événements et drames familiaux sur chacun. Il balaye ainsi les générations pour montrer l’évolution de la société américaine, du traditionalisme de l’immigrant qui essaye de s’intégrer jusqu’au désoeuvrement entraîné par l’échec du capitalisme comme mode de vie, en passant par l’incontournable désir de libération des jeunes de 68. Les légendes norvégiennes de Frank Andresen, le grand-père de Samuel, permettent de lier les générations et matérialisent les traumatismes dont chacun hérite et décentre un peu l’histoire des États-Unis, la rend un peu plus universelle.

Nathan Hill parvient à nous promener à travers différentes périodes sans nous perdre et sans que celles-ci ne soient qu’un cadre narratif. Il y a une vraisemblance de chacune d’entre elles qui nous happent alors dans le contexte social, politique et moral de la décennie en question. Ces retours dans le temps permettent également d’opposer deux époques et de comparer deux situations. On observe les difficultés de Faye, qui hésite entre un désir de liberté et se conformer aux normes sociales de l’époque. La situation de Bethany, l’amie de Samuel, une vingtaine d’années plus tard, fait écho au dilemme de la première. Les deux jeunes femmes se marient autant pour fuir, échapper à une angoisse, un mal-être profond, que par conformisme. Cette fuite par l’engagement se solde évidemment par un échec dans les deux cas. 

Ainsi, les problématiques abordées dans ce roman sont très variées et explorées en profondeur. Les sujets sont sensibles, graves mais traités avec justesse. Nathan Hill nous confronte, entre autres, à l’hypersensibilité et au traumatisme de l’abandon avec Samuel, à une angoisse opaque qui contamine la moindre étape de la vie avec Faye, le poids d’un secret et la façon dont celui-ci nous précipite vers une situation qu’on ne souhaitait pas… L’addiction aussi ou encore la différence et l’inadéquation au monde qui en résulte avec Pwnage, dont on peut très bien comprendre la crise de colère au magasin bio, qui semble être programmé pour le faire culpabiliser d’autant qu’il fait d’effort. Chaque personnage à sa profondeur, son ou ses drames personnels et Nathan Hill nous permet de voir comment un événement peut en entraîner d’autres, entraîner des décisions plus ou moins bonnes et impacter toute une vie, voir la vie des autres, comme avec l’abus subi par Bishop, le meilleur ami de Samuel à l’école primaire, qui va également marquer profondément ce dernier et influer ses choix futurs. Les différents personnages et leurs intrigues communes et personnelles sont extrêmement bien gérés, aucun n’est superflu, sauf peut être Laura Postdam, l’étudiante récalcitrante et ambitieuse à sa façon de Samuel, bien qu’elle permette d’entrevoir l’absurdité d’un système scolaire qui participe à la perte de valeurs d’éthique. Tous ont une vraie profondeur, une personnalité complexe et unique qui permet à l’auteur d’embrasser un panorama de problématiques variées et de parler à un public très large. Les personnages sont abondamment développés et complets et évitent ainsi les stéréotypes, sauf peut-être Pwnage qui n’y échappe pas totalement : image de l’américain en surpoids et inactif que son addiction au jeu-vidéo tue à petit feu.

Enfin, ce jeu vidéo du Monde d’Elfscape à une place clef dans le récit. Il apparaît d’abord comme un moyen d’échapper à une société qui s’effondre, à la pression économique de 2011 qui s’accumule en filigrane tout au long du roman, et aux problèmes personnels. Un monde de solidarité, de valeurs qui rempli un peu la vie de Samuel et beaucoup celle de Pwnage, qui leur permet d’échapper au monde réel, hostile et menaçant, à leurs responsabilités surtout. Un monde de substitution qui va se dégrader peu à peu jusqu’à se révéler aussi matérialiste et impitoyable que le réel. Ce qui va en rester finalement seront les liens d’amitié créés entre les joueurs, qui seront peut-être les relations les moins problématiques du roman, les plus honnêtes au moins.

Le style paraît au premier abord assez lourd, peu digeste. On se demande d’entrée de jeu comment l’auteur va réussir à faire tenir en haleine les lecteurs et à garder leur intérêt éveillé pendant pas loin de 950 pages avec un simple lancer de pierre, certes cocasse mais qui laisse présager un récit judiciaire peu attrayant, d’autant plus lorsque l’auteur en question semble enclin aux phrases et aux descriptions à rallonge, avec la main lourde en juxtaposition d’adjectif. On se demande ensuite comment ce jeune homme qui préfère se perdre dans un jeu vidéo va bien pouvoir faire avancer l’histoire. 

C’était sans compter sur les jeux de flashback et les changements de personnages qui balayent la monotonie. Une structure complexe mais superbement maitrisée pour un premier roman. Les retours dans le passé ne nous en apprennent jamais trop pour qu’on y devine la suite mais toujours assez pour ne pas avoir l’impression que l’histoire stagne. 

La mise en scène, et plus généralement la thématique, de « l’histoire dont vous êtes le héros » pour les retrouvailles de Samuel et de Bethany, son amour d’enfance, permet de mettre en exergue la complexité de la vie et des choix qu’elle nous offre en ne proposant justement qu’une possibilité. C’est d’ailleurs un des enjeux majeurs du livre : faire un choix et assumer ce que cela implique pour nous et les autres. Les personnages ont du mal avec la prise de décision effective comme Pwnage qui repousse incessamment l’adoption d’un nouveau mode de vide ou Samuel qui, enfant déjà, avec ses jouets par exemple, a du mal à se décider, pesant constamment les conséquences de tel ou tel choix avec angoisse. Ainsi, beaucoup se laisse porter : « À force de choisir la facilité, chaque jour qui passe, la facilité devient une habitude, et cette habitude devient votre vie. ». Ils se résignent à la vacuité de leur vie et de leurs tâches, se contente de leur situation et s’enferment alors dans une routine de laquelle ils ne peuvent plus s’échapper où ne le veulent plus, trop angoissés par la vie. A l’inverse, ceux qui prennent des décisions, comme Faye ou son père Frank, doivent vivre avec le poids des répercussions sur eux-mêmes et leurs proches. Les personnages font face à un dilemme sartrien, s’enfermer dans la mauvaise foi jusqu’à la rupture qui peut être fatale ou embrasser leur liberté et les responsabilités qui vont avec. 

Enfin, le style, qui pouvait paraître un peu ampoulé d’abord, trouve finalement son rythme et dévoile tout son potentiel et sa puissance, notamment lors des descriptions des morceaux écoutés ou joués par Bethany que Nathan Hill arrive à matérialiser et qu’on imagine presque danser devant nos yeux grâce aux mots. 

Compte tenu de mes impressions à la lecture de la première partie qui m’avait rendue plutôt réticente, ce livre fut donc une véritable surprise. Il nous entraîne à travers l’Amérique et les époques, dans un tourbillon de problématiques variées, mais qui sont toutes traitées avec une justesse touchante, peignant ainsi le portrait d’une société dans laquelle il est difficile d’évoluer sans se laisser écraser, dans lequel nos dettes nous rattrapent toujours, mais où il n’est pas impossible de trouver l’espoir d’une vie meilleure. 

Margaux Radepont

______________________________________________________________________________

Et si nous ne connaissions pas si bien les êtres qui nous sont chers ? Qu’est ce qui nous construit, nous fait avancer en tant qu’individu ? 

Ce sont les questions de départ du premier roman de Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays. Sorti en août 2016, ce roman-fleuve nous entraîne à la poursuite de deux destins croisés. Celui de Samuel, professeur de littérature peu exalté par sa fonction et plus porté sur les jeux vidéos que sur les relations sociales, et Faye, sa mère, qui l’a abandonné à l’âge de onze ans. 

Le jour ou Faye est incriminée pour avoir lancé des gravillons sur un candidat à l’élection présidentielle, Samuel renoue contact avec cette mère qu’il a si peu connue. S’engage alors une quête des origines, quête identitaire pour Samuel comme pour sa mère avec en toile de fond deux des grands mouvements protestataires qui ont secoué l’amérique contemporaine. D’un côté les protestations étudiantes de Chicago en 1968 contre la guerre du Vietnam, de l’autre le mouvement Occupy Wall Street, en lutte contre l’hégémonie de la finance mondiale. 

On suit avec plaisir et curiosité le récit de ces deux individualités, l’un dans sa tentative de rattraper des occasions manquées tant dans sa vie amoureuse que familiale, l’autre tentant de sortir d’un mutisme dans lequel elle a trouvé refuge pendant tant d’années, loin des siens. 

Le roman donne à voir des fantômes, issus du folklore norvégien, mais également ceux auxquels nous sommes tous confrontés dans nos propres vies : fantômes d’un amour déchu, de rêves qui se fanent et d’occasions manquées. Nathan Hill questionne les grands thèmes de la solitude et de la désillusion du rêve américain avec en point commun des hommes et des femmes épris de liberté et de justice. 

L’écriture déliée de ce jeune auteur prometteur fait du roman un véritable page-turner, et nous emporte dans ce tourbillon de trajectoires humaines, avec à la clef un vrai dénouement fort et inattendu. Le style descriptif est presque cinématographique, immersif dès les premières pages. Profondément humain mais jamais mièvre, Les Fantômes du vieux pays questionne notre rapport à nos vies, la quête de soi mais également les gloires et peines outre-atlantique dans la tradition du grand roman américain. 

Jeanne Capeyron

Categories: Littérature