Les Damnés

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Du 29 septembre au 10 décembre 2017, Ivo van Hove présente la pièce de théâtre Les Damnés, interprétée par la troupe de la Comédie-Française dans la salle Richelieu, place Colette. Une adaptation du film réalisé par Luchino Visconti, l’un des grands noms du XXe siècle, qui lui vaut l’Oscar du meilleur scénario 1969.

Un sol orange vif s’étend au milieu de la scène, le feu de la sidérurgie, la tourmente, des ambitions, des obsessions, des passions, qui entraînent l’une des familles les plus importantes d’Allemagne dans la folie. L’intrigue est menée par un couple d’amants, Friedrich Bruckman (Guillaume Gallienne) et sa maîtresse Sophie von Essenbeck (Elsa Lepoivre) proches des SS, ils organisent un complot pour s’emparer des usines familiales. Mais très vite, cette idée les pousse dans leurs failles les plus dangereuses, jusqu’à ce qu’il soit trop tard : leurs revendications politiques les opposent aux membres de leur famille, Konstantin von Essenbeck, SA interprété par Denis Podalydès, et Herbert Thallman (Sébastien Pouderoux) qui lutte contre le national-socialisme. Ces conflits familiaux reflètent ceux qui divisent l’opinion publique dans une Allemagne en crise, vivant ses heures les plus sombres. L’ascension politique, la fortune, la réussite et les complots mènent le pays et la famille von Essenbeck dans un terrible engrenage à la fois psychologique et moral. Un dangereux équilibre entre revendications politiques, jalousies et jeux de rôles qui tueront presque la totalité des puissants membres de la famille.

La pièce dure plus de deux heures, sans entracte, le rythme est soutenu et intense. La scène est toujours occupée, sur le praticable, ou bien sur les cotés où trônent des lits, l’inceste, des tables équipées de miroirs, la transformation et des cercueils, la mort. Les comédiens sont filmés, et présentés sur grand écran dans les moments les plus forts, ce qui permet aux spectateurs de rentrer dans leur intimité, au moment où l’Histoire les broie et ne laisse plus aucune place à l’individualisme. Les caméras suivent les comédiens et étendent l’espace de la représentation au delà de la scène, dans les couloirs de la Comédie-Française, dans le public et jusque dans la rue. Des fois, des images d’archives sont projetées afin de suivre les rebondissements et la chronologie qui évolue en fonction des événements historiques, l’incendie du Reichtag, la nuit des Longs Couteaux, Dachau.

Les costumes sont soignés, brillants, les femmes sont en robes longues, les hommes en costumes. Quelques fois, les comédiens se mettent à nu, plaçant les spectateurs au coeur de leur intimité et de leurs cauchemars. Les lumières sont vibrantes, vives, la scène prend des allures de bain de sang lors des nuits de fin juin 1934, c’est à partir de ce moment que le sol est recouvert de noir, une fracture, la famille plonge alors dans la terreur. D’ailleurs les comédiens sont à fleur de peau, les émotions explosent, ils crient, s’entrechoquent, s’entretuent, s’embrassent, se battent et se débattent au fil des événements historiques, des positions politiques. Les liens qui les unissent sont parfois attendrissants, souvent malsains, ils se détestent, s’aiment mal, ces troubles les mènent aux portes de la folie et de la mort.

Les spectateurs sont quelquefois filmés et projetés sur grand écran au cours de la représentation. Les cris des personnages, le sang, le sexe, l’inceste, la nudité, l’amour les gênent, les inquiètent et parfois les émeut. Les scènes sont longues, pesantes, belles et sombres, elles mettent les spectateurs face au danger, à la violence et à la mort. La salle est vivante et tisse des liens intimes avec les personnages au fil de la pièce, de l’instauration du régime nazi, des événements et des disputes, de l’amour et des meurtres. Le spectateur est plongé au coeur de l’histoire de l’un des plus puissants pays d’Europe, d’une famille des plus importante d’Allemagne et des passions les plus intenses. De ce fait, il est sensibilisé, choqué et tourmenté par l’histoire d’un pays qui pourrait être le sien, et d’une famille aux apparences normales à laquelle il est facile de s’identifier.

Rosa Vecchione

Entrés dans le théâtre, nous ne savions pas exactement ce que nous allions voir. Le livret remis par l’ouvreuse dit que la tragédie Les Damnés était d’abord un film du réalisateur Visconti dont le scénario sert de base au metteur en scène Ivo van Hove. La troupe de la Comédie-Française allait nous montrer une riche famille d’industriels pendant la prise de pouvoir des nazis dans l’Allemagne de 1933. Nous allions assister à un long cauchemar.

D’abord, saluons l’intelligence de la pièce, sa technicité, sa maîtrise. Toute critique viendrait se heurter à cette intelligence. Par exemple, quiconque serait répugné par l’écran, au centre de la scène, entendrait que l’écran a significativement sa place. En effet, l’œil est fasciné par l’écran comme le fidèle par l’image. C’est sensé. Cependant, les différents usages de la caméra, utiles pour appuyer le propos, demeurent un obstacle pour l’atteindre sensiblement. Il est possible que le théâtre et le cinéma n’aient rien à se dire, tant leurs systèmes sont radicalement différents. De fait, la présence des caméramans sur scène ne peut être ignorée : ils deviennent des personnages-objets. Cette ambiguïté des techniciens à la fois objet, en ce qu’ils sont posés là, et à la fois personnage, en ce qu’ils parlent par le code cinématographique, crée rapidement une distance entre le spectateur ennuyé et la pièce. Donc, la parole de l’écran (un “Deum est machina”) échoue sur scène.

En effet, le scénario devient inerte dans le théâtre. Alors essentielle à la tragédie, la parole commence dans Les Damnés avec l’inanité (dialogues de téléfilm), se poursuit avec l’insensé (expression du ça et du cauchemar), se termine avec le silence (scènes en musique, longues minutes sans mots). C’est pendant ce silence, durant lequel personne ne fait rien, que nous avons le temps de penser : « sans la stricte langue, point de théâtre ». En ce sens, la multitude de références sur lesquelles s’appuie la pièce (Shakespeare, Artaud, Pasolini…) couvre avec grand bruit une obsession trop entendue, nommable : expressionnisme du rien. Ce bruit est le second obstacle au plaisir théâtral. Ce bruit, que nous comprenons comme le bruit de l’enfer (bagarres, cris, coups de feu, chants nazis, cendres, liquides noires et rouges) est autant d’artifices qui touchent la tête et non le cœur. L’excès derechef, vient contredire l’émotion. Pour preuve les spectateurs ont souvent ri des scènes faites pour émouvoir. Le spectateur est écarté, perdu. C’est le troisième obstacle : le mélange des genres (ridicule, sublime), des arts (cinéma, lyrique), et des intentions contraires (participation et désengagement du spectateur) rendent la pièce confuse.

Sortis du théâtre, après une vague migraine, les spectateurs adhèrent à la pièce comme à une expérience de l’esprit, une longue gesticulation, informe, abstraite. La confusion, même chorégraphiée, est moins efficace que la clarté, et l’intelligence sans la simplicité dessert l’émotion. Cette tragédie bavarde sur elle-même, quand elle devrait créer au dedans des êtres un grand silence, simple, digne : voilà enfin la différence entre la grande tragédie et les Damnés, c’est la différence entre un cyprès et une colonne de béton.

Adoul Marvin

Les Damnés est une pièce écrite sur la base du film de Luchino Visconti de 1969 et mise en scène à la Comédie-Française dans la prestigieuse salle Richelieu par Ivo Van Hove, figure majeure de la scène théâtrale internationale. L’histoire raconte la tragique montée du fascisme en Allemagne durant les années 1930 à travers l’histoire particulière des grandes aciéries dirigée par la famille von Essenbeck. Entre pro-nazis et résistants, complots, soif de pouvoir et amour, la famille se décime rapidement. Et le tout nous plonge dans une ambiance à la fois sombre, inquiétante et érotique, mise en valeur par le divin jeu d’acteur de Guillaume Gallienne et de Denis Podalydès.

C’est une pièce qui ne laisse pas indifférent, par la noirceur de son histoire et la brillante mise en scène. Ivo Van Hove s’est investi pleinement et prend le parti moderne et ambitieux de faire se côtoyer à la comédie française le cinéma et la théâtralité. C’est ainsi que dès le début de la pièce des caméramans filment depuis les coulisses des premières conversations, des visages haletants, des discours poignants des uns et des autres, retransmis en direct sur un écran géant situé au milieu de l’arrière scène. Un parti-pris audacieux mais qui déstabilise le spectateur : que regarder ? les comédiens ou l’écran ?

Autre choix de mise en scène intéressant : toute la partie des coulisses est visible sur le côté gauche de la scène, ce qui, une fois encore, étonne, on voit les comédiens se changer et se faire maquiller sous nos yeux. Le spectateur perd ses repères du théâtre classique, on a l’impression que ce fameux 4e mur tombe comme le masque des personnages tout au long de la pièce. Sur le coté droit, c’est là que les damnés rejoignent l’enfer où cinq tombes sont ouvertes pour les morts qui viendront au fur et à mesure de la pièce les remplir.

On voit devant nous se développer un univers entre le sensuel et l’intimité, de nombreux nus mimant les rituels des damnés avant d’être conduits dans leurs cercueils. Et entre le tragique et le sanglant où personne n’aurait guère envie d’y vivre. C’est un spectacle monstrueux, choquant qui montre toute la brutalité et la violence d’une époque meurtrie par cette abominable idéologie qu’était le nazisme !

Une pièce devant laquelle on ne reste pas indifférent : elle fait l’effet de l’onde de choc d’une bombe, entre musique classique, chants et métal hardcore allemand. C’est toute une progression dramatique qui mène à une apothéose terrifiante. On supprime l’amour et la sensualité du début, pour laisser place à une épouvantable rafale de mitraillette, qui dans son bruit assourdissant me laissa quelques instants dans le doute : était-ce un attentat ?

Une violence qui ne me laisse donc pas indifférent et qui semble malgré les immondices commis pendant la Seconde Guerre mondiale, se perpétrer encore et encore…

C’est une pièce à voir de toute urgence avant le 10 décembre, fin des représentations !

Oscar Landi

D’après le film de Luchino Visconti (La Caduta degli dei, 1969), Les Damnés, mise en scène par Ivo van Hove, raconte l’histoire de la famille von Essenbeck pendant les années avant le début de la Seconde Guerre mondiale. L’accession du nazisme crée des lignes de fracture qui divisent les membres de la famille entre ceux qui soutiennent les nazis et ceux qui les détestent. Mais avec le temps, cette division devient de plus en plus brumeuse. Les questions politiques se transforment en questions sexuelles, morales, et existentielles. L’intrigue de la pièce devient aussi de plus en plus fragmentée: au lieu de raconter l’histoire de la famille en termes des événements politiques, l’adaptation de van Hove constitue des scènes qui se suivent, apparemment sans lien, les uns après les autres, racontant de petites luttes interpersonnelles entre les personnages. À la fin de la pièce le nazisme a triomphé, mais la vraie “damnation” dont le titre parle est, peut-être, la damnation personnelle et morale d’une famille qui s’est déchirée.

Bien que l’intrigue de la pièce soit captivante, la mise en scène de van Hove est probablement l’élément le plus choquant. À l’arrière de la scène se trouve un grand écran où les spectateurs peuvent voir une émission en direct des personnages, fournie par un caméraman qui les suit partout. Mais ce qui est troublant, c’est que van Hove ne se donne aucune peine de le déguiser; le caméraman flâne au hasard, et l’écran à l’arrière nous montre quelque chose comme un documentaire d’amateur lorsque la pièce se déroule. Parfois cette fonction a l’air de trop avant-garde, comme si van Hove voulait exagérer les différences entre l’histoire originaire de Visconti et sa propre adaptation théâtrale. Par contre, elle nous fait aussi penser aux effets de la surveillance constante qui était une arme très efficace des nazis, et qui contribue à diviser la famille. Et elle nous fait enfin penser au théâtre lui-même: si le film est une façon de surveiller, le théâtre l’est aussi.

Whitney Sha

Après un passage remarqué au festival d’Avignon en 2016, Les Damnés prennent leurs quartiers dans la salle Richelieu de la Comédie-Française jusque début décembre. La pièce est mise en scène par Ivo van Hove. Ce dernier va plonger le public dans l’ascension macabre d’une famille d’industriels, les von Essenbeck, lors de la prise du pouvoir par les nazis en 1933 en Allemagne.

C’est sur une scène vide de présence humaine que s’ouvre le rideau pour la première scène. Et pourtant, le spectateur ne peut s’empêcher de remarquer l’écran au fond qui diffusera au fur et à mesure des images captées en direct tandis que la troupe jouera devant nous cette tragédie familiale. Une manière de plonger dans l’intimité de chaque personnage et de nous faire voir l’envers du décor qu’on ne pourrait observer de notre fauteuil dans la salle. Le ton est de suite donné avec des cercueils vides sur un côté, des lits d’un autre, des miroirs éclairés et ce grand espace au centre, éclairé d’une lumière chaude où nous assisterons à cette fresque sinistre. Ivo van Hove, par ce choix de mise en scène, choisit d’entraîner avec lui le public dans cet environnement de tension, de trahison, de quête de pouvoir et de violence. En décidant de mettre sur scène une caméra qui filmera au plus proche chaque faits et gestes de chacun des acteurs, le sentiment d’être enfermé au sein de cette famille donnera aux spectateurs cette sensation d’appartenance comme si, lui-même était acteur dans cette maison qui se déchire.

La pièce en elle-même a une structure intéressante puisqu’on pourrait la séparer en plusieurs actes qui se concluent tous par la mort d’un des personnages. Cela lui donne un rythme effréné dans lequel le public se retrouve embraqué, faisant monter une certaine tension et terreur alors que les cercueils se remplissent peu à peu jusqu’à se retrouver qu’avec deux personnages restants.

Avec l’entrée du parti d’extrême-droite au Bundestag il y a quelques jours en Allemagne et la question des jeunes qui se radicalisent, Les Damnés s’implante dans une actualité qu’elle-même dépeint. Alors que l’incendie du Reichstag à Berlin vient d’être annoncé, certains membres des von Essenbeck décident de s’allier au parti nazi tandis que d’autres rentrent en résistance et cherchent à s’enfuir du pays pour ne pas avoir à suivre ce régime. Les différents membres de la famille vont, à partir de là, révéler leur vraie nature et exprimer leurs opinions différentes jusqu’à s’entretuer entre eux. Un climat de terreur s’installe au sein du foyer entre ceux qui résistent et ceux qui cèdent face à la pression et à la soif du pouvoir qui se traduit par la violence.

Jean-Victor Joseph

C’est avec une pièce à la fois perturbante et fascinante qu’Ivo van Hove, metteur en scène des Damnés, nous entraine au plein coeur d’une Allemagne secouée par la montée du nazisme. Jouée par les talentueux acteurs de la Comédie-Française, cette pièce s’inspire directement du grand classique du cinéma réalisé en 1969 par Luchino Visconti, Les Damnés. Maintes fois qualifié de « spectacle monstre », elle retrace l’histoire tragique d’une riche famille allemande propriétaire d’importantes aciéries, les von Essenbeck. Nous sommes le 27 février 1933, l’incendie du Reichstag est annoncé, la famille, elle, fête l’anniversaire du doyen, Joachim. Ce dernier, en partageant sa volonté de se rapprocher du National Socialisme, installe une discorde générale qui va gangrener toute la famille, jusqu’à la mener à sa propre fin.

Dès la première réplique, van Hove nous expose le caractère ambivalent de sa mise en scène. A la fois comme pièce de théâtre et comme film, sans doute en référence à Luchino Visconti. En effet, c’est avec son utilisation originale de la « scène » que tout se joue. Il n’utilise pas seulement le champ visible du spectateur mais également largement le hors-champ, les couloirs du bâtiment voire l’extérieur du théâtre. On se retrouve alors face à une scène vide, sans acteur, où toute l’action qui se déroule dans ce hors-champ est relayée sur un écran géant qui nous transporte dans une salle de cinéma. C’est assez surprenant au début, puis on s’y adapte, en voyant à quel point cela rythme, fluidifie le jeu, et le déroulement du temps. On s’imprègne alors totalement de la scène qui se passe sous nos yeux. Aucun détail ne nous échappe, les dialogues se succèdent, comme dans un film où la caméra portée, présente durant toute la durée du spectacle, crée de véritables juxtapositions d’actions, et de scènes qui se passeraient au même moment et qui nous sont présentées successivement, sans coupure.

Petit à petit, tout nous semble dériver. Bien que totalement ancrée dans l’époque par les costumes (je pense aux uniformes SS et SA), la scène, au décor dépouillé, devient le théâtre d’épisodes plus surréalistes les uns que les autres. Des hommes en noirs, des corps nus qui se tortillent, des morts hurlants, des cercueils, le fracas du gong. Et ce son agressif de locomotive qui résonne à chaque meurtre, accentué par une lumière aveuglante. Tout nous mène dans un monde glauque, d’angoisse, de tension et nous dérange profondément. La nudité participe à cette surréalité. Tout comme les personnalités diverses, voire aliénés des personnages et leurs actions, qui choquent le spectateur. Je pense notamment à une scène, quasi orgiaque, qui m’a particulièrement troublée, se terminant dans un bain de sang. Le chaos, le diable se meut sur scène et étend sa noirceur au décor tout entier.

Enfin, l’angoisse atteint son paroxysme par le coup de feu final, la salle entière est touchée et expire face à la monstruosité nazie. Les totalitarismes tuent. Ils sont une folie intemporelle, qui décime les familles, les peuples, les hommes.

Laura Wagner

Le spectacle a eu lieu à la Comédie-Française, salle Richelieu. La mise en scène est d’Ivo van Hove. La Troupe est celle de la Comédie-Française, qui comprend 17 comédiens pour ce spectacle. On y trouve Sylvia Bergé, Eric Génovèse, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Guillaume Gallienne, etc…

Il s’agit d’une adaptation du scénario du film culte de Visconti, recréé sous nos yeux avec un dispositif novateur qui fonctionne comme un curieux mélange des genres sur lequel nous reviendrons plus bas.

L’histoire se déroule en 1933 en Allemagne et recrée la chronique d’une riche famille d’industriels pendant la prise du pouvoir par les nazis.

Les dissensions entre les divers membres de la famille s’accentuent progressivement et vont crescendo, jusqu’à l’élimination quasi-totale de celle-ci. Parmi ces membres, il y ceux qui collaborent pour assurer la pérennité de l’entreprise d’aciérie, ceux qui veulent prendre la tête de celle-ci en usant de manigances et de trahisons, ceux qui tentent de fuir l’oppression ; c’est ainsi une véritable tragédie qui se déroule sous nos yeux.

La représentation est rythmée par le signal provenant du centre de la scène qui accompagne l’exécution d’un personnage. L’ensemble des comédiens et des techniciens se retrouvent face au public, dans une lente procession du mort vers un cercueil. Il y en cinq au total, le spectateur s’attend ainsi à une ponctuation et une interruption régulière de la pièce selon ce rituel. Selon les mots d’Éric Ruf, le condamné traverse le Styx du plateau devant l’ensemble des protagonistes qui se présentent à nous tels un chœur antique.

Une tragédie antique, c’est bien l’impression qui se dégage à l’issue de la pièce. Une famille maudite se déchirant au gré de ces passions, comparable aux Atrides, nous renvoie à l’universalité du propos des Damnés, déjà recherché par Visconti.

Les moyens mis en œuvre favorisant une immersion totale du spectateur sont multiples, notamment cet effet de double représentation via l’usage de caméras qui suivent les personnages et qui se fondent parmi eux. En coulisse, nous voyons les détails des expressions, les conversations anodines ou bien celles qui visent le complot, les jeux enfantins et érotiques. Les caméras filmant en plongée nous montrent l’appareil bureaucratique de l’Etat, figé. Par ailleurs, l’écran projette des extraits  historiques, trois au total, de moments très particuliers comme les autodafés.

Il permet aussi une superposition de séquences filmées et de séquences réelles, comme la scène de l’ivresse avec Denis Podalydès, très marquante par ailleurs dans son jusqu’auboutisme de décadence.

Ainsi, le caractère provocateur du spectacle, la souffrance de ces vivants et de ces morts, filmés en caméra frontale, le final explosif du fils Martin tirant sur le public et habillé des cendres de ses pairs, laisse le public en état de choc. Cela suscite réflexion sur la montée des tensions internationales et de la nécessité d’un retour au pacifisme, mais aussi sur la position d’un peuple face à l’autoritarisme ouvert ou dissimulé d’un Etat, de l’industrialisation outrancière et de la dévalorisation humaine qui s’ensuit, etc…

Alice Bord

En sortant d’une exposition, d’un film ou encore d’une pièce de théâtre, il me paraît difficile de juger dans l’immédiat une prestation. Pourtant le jeudi 19 octobre en sortant de la Comédie-Française après 2h30 de théâtre, j’étais complètement chamboulée et déconcertée. Les Damnés, mis en scène par Ivo Van Hove, est un huis-clos maléfique et magnifique. Dans un décor qui peut évoquer un jeu de dames où les personnages auraient le rôle de pions, on nous présente d’abord à travers des gros plans, projetés en temps réel sur un grand écran placé sur la scène, les membres de la noble famille allemande Von Essenbeck avec une sensation d’intrusion ou de voyeurisme puisque ces derniers sont encore dans les coulisses. Nous sommes en 1933 et la scène d’ouverture se déroule lors de la soirée d’anniversaire du grand père. Un événement historique vient alors perturber la petite fête familiale, à Berlin : le Reichstag est en feu. C’est le début de la pièce mais surtout le début de la fin pour cette famille qui va subir une auto-destruction tragique. À partir de là, le spectateur est bloqué, coincé face à cette ” célébration du mal”, ne pouvant plus s’échapper et notre sort est semblable aux personnages enfermés vivants dans leurs cercueils. Nous aussi, nous voulons fuir ou hurler mais nous sommes pris au piège dans la machine infernale et dramatique, réduits au silence pour ne pas perturber nos voisins.

Nous voilà donc assis dans notre beau fauteuil, à assister avec malaise et horreur aux abominations les plus cruelles dont l’homme est capable : trahisons, inceste, pédophilie, viol, meurtres… Pire encore, nous sommes ” complices” car, avec les effets de la caméra, nous devenons des pauvres témoins passifs de ces secrets terribles, sans pouvoir rien faire pour arrêter cette monstruosité. Ivo Van Hove rappelle la grande Histoire avec des événements réels tel l’incendie du Reichstag, le camps de concentration de Dachau et avec l’exploitation des images d’archives mais il dépasse très vite l’horreur de la montée du nazisme pour amener à une réflexion plus universelle et atemporelle : la graine du mal présente et innée chez l’homme. Avec l’aide de procédés visuels (la caméra et l’écran) mais aussi avec des jeux auditifs (le volume très élevés, les cris d’une foule imaginaire qui s’élèvent alors que seuls deux acteurs sont présents sur scène, etc), la mise en scène provoque chez le spectateur une sensation terrassante d’angoisse et surtout cette impression incroyable d’y être. Sensation renforcée quand les comédiens brisent le quatrième mur, s’immisçant dans le public et plus précisément quand Sophie Von Essenbeck quitte non seulement la scène mais le théâtre même et de se retrouve, dans notre présent et dans notre réalité, au milieu des passants pressés et vacant à leurs occupations quotidiennes sur la place Colette. D’ailleurs peu de codifications théâtrales traditionnelles sont respectés : ici, pas d’unité de lieu, de temps ou encore de règle de bienséance. Le sexe et le sang sont omniprésents. Les Damnés donne une vision absolument apocalyptique de la famille où les liens du sang n’ont plus la même signification car des liens il ne reste que du sang. Les héritiers tuent le père. Le fils souffrant d’un complexe d’oedipe irrésolu, désirant sa mère, finit par la violer et la tuer. La tension ne cesse de monter avec la progression de la pièce pour se terminer dans une acmé de terreur, non sans rappeler l’actualité, qui finit par nous inclure éternellement dans ce crime contre l’humanité puisque ni les personnages, ni le public ne s’en sortent indemnes quand le rideau s’abat.

Gabrielle de l’Estoile

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