L’Elixir d’amour / Donizetti – Laurent Pelly

“Più la vedo e più mi piace” (“Plus je la vois et plus elle me plaît »)

L’Elixir d’amour de Donizetti, qui a fait ses débuts en 1832 au Teatro della Canobbiana (Milan, Italie), semble présenter une histoire assez facile à résumer : dans un petit village italien, Nemorino, un pauvre jeune homme, tombe amoureux d’une fille aussi charmante que capricieuse, Adina ; la venue d’un officier (Belcore), qui a l’intention d’épouser la belle, exhorte Nemorino à acheter, avec le peu d’argent dont il dispose, un élixir d’amour (vendu par un charlatan, Dulcamara) qui lui permet de piquer de jalousie la protagoniste.

L’arrivée vrombissante du Dulcamara représente non seulement un élément comique mais le vrai moteur de l’action : en effet, l’élixir d’amour – qui donne le titre a l’œuvre mais qui en réalité est seulement une bouteille de Bordeaux ! – donné par le docteur à Nemorino, est le pivot autour duquel tous les événements tournent. Entretemps, la situation semble dégénérer : le mariage s’approche et Nemorino, pour obtenir l’argent nécessaire pour acheter un autre flacon d’élixir, devient soldat. Ce dramma giocoso en deux actes est plus qu’une histoire bizarre : en effet, on peut remarquer d’un côté le développement du personnage d’Adina, indépendante et supérieure, cultivée et intelligente (l’image de la femme qui lit est un motif récurrent dans la littérature) mais qui, à la fin, est adoucie par le geste héroïque du garçon ; de l’autre côté les nuances aussi pathétiques, parfois tragiques,de Nemorino, qui pourrait bien rivaliser avec les personnages des tragédies.

 Une mise en scène enivrante et qu in’a pas pris une ride, celle de Laurent Pelly, présentée à l’Opéra Bastille ; une production née il y a douze ans, qui n’a pas l’intention de vieillir et qui est réussi à gagner le cœur du public, aussi grâce à des chanteurs aux grandes qualités théâtrales. En Adina,la moldave Valentina Nafornita qui joue, sans difficulté, le rôle de la fille piquante et volage ; son timbre radieux et son enthousiasme sont un vrairégal pour les oreilles et les yeux. Face à elle, le délicieux ténor italien,Vittorio Grigolo, dans la peau de Nemorino, s’avère être un véritable « bête de scène », indéniablement doué : en effet, sa voix vaillante dans tous les registres et ses chorégraphies amusantes prouvent son aisance sur scène. Dans le rôle du docteur Dulcamara un hilarant Gabriele Viviani, qui porte une grande énergie et qui convainc les spectateurs souriants. Le canadien Étienne Depuis incarne parfaitement Belcore, le soldat fanfaron, qui se prépare en outre pour le rôle de Don Giovanni en juin 2019. Enfin, la dernière artiste et non la moindre, Adriana Gonzales joue Giannetta: issue de l’Académie de l’Operade Paris, elle nous montre toute sa fraîcheur.

Un spectacle planifié dans les moindres détails :  les chœurs énergiques et un orchestre de l’Opéra passionné, sous la direction de Giacomo Sagripanti. Dignes de mention les décors de Chantal Thomas : des bottes de foin, le restaurant « All’incrocio » et des tables et chaises de pique-nique pour le mariage plongent le public dans la campagne italienne des années 50.

Giorgia Giaccardi

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Le rideau se lève, la stupéfaction commence. Sur la scène sont empilés des ballots de paille de sorte à générer une vaste pyramide à l’aspect monumental : les acteurs y vont y viennent, animent cet amoncellement d’un souffle vital qui jamais ne faiblira. Des Moissons du Ciel nous plongeons dans les moissons du cœur. Un jeune homme aime de tout son cœur une jeune femme qui ne peut résister à plus fortuné que lui: le canevas est bien connu, on sait comment la chose se terminera, mais le parcours musical proposé vibre de mille et une trouvailles scéniques et interprétatives pour donner vie à L’Élixir d’amour. Plutôt lui redonner vie par un soin constant accordé à l’adaptation qui se doit de parler à un public contemporain ; si le texte reste le même, sa tonalité change parfois parle biais de la scénographie. L’opéra nous parle tout en parlant dans sa langue historique.

Rien n’est jamais surchargé. Là où la mise en scène proposée par Fabio Sparvoli en 2011 avait tendance à figer ses acteurs dans des décors saturés de campagne, Laurent Pelly pense le décor comme acteur à part entière et dont la charge significative change à mesure que les actions se succèdent : une pluie d’étoiles traduit le désenchantement du protagoniste principal, l’échelle incarne sa montée intérieure, d’abord grisé par le succès en devenir, ensuite meurtri par le retour à la réalité qu’il doit subir. L’intervention d’une camionnette sur scène trouble autant le spectateur que l’acteur en amenant avec elle l’élément perturbateur. Ce qui fascine réside justement dans l’allégresse constante que le metteur en scène distille à chaque instant au gré des nombreux retournements, dans la légèreté d’une alchimie parfaite entre une Italie délicieusement surannée, des acteurs bouleversants évoluant dans les décors les plus merveilleusement bucoliques que l’Opéra Bastille ait accueillis. Surtout – et c’est là sa plus grande force –, l’opéra repose sur une dynamique millimétrée qui parvient à donner l’illusion d’un jeu naturel et crédible tout en accentuant le burlesque de certaines situations : nous croyons en ces personnages et en leurs enjeux, nous les aimons. Tout se passe comme si sur scène s’élaborait la formule magique d’un philtre capable d’ensorceler quiconque y est exposé. Ou comment rejouer Gaetano Donizetti en délivrant un véritable Élixir d’amour. À l’instar du docteur Dulcamara nous connaissons l’artifice à l’œuvre devant nos yeux. Sauf que l’artifice a rarement été aussi délectable. L’Elixir d’amour est une merveille.

Mathieu Condette

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Le jeudi 22novembre, à 19h30, j’ai assisté à l’opéra L’élixir d’amour (L’Elisir d’amore), de Gaetano Donizetti, mis en scène par Laurent Pelly, qui se jouait à l’opéra Bastille. L’histoire se déroule dans une petite ville de la campagne italienne.Le personnage principal, Nemorino est un jeune homme pauvre, désespérément amoureux de la belle Adina cultivée et courtisée par le sergent Belcore, au grand malheur de Nemorino. Un jour cependant, l’entrée du docteur Dulcamara dans la ville fait sensation. Cet homme, en bon escroc, promet monts et merveilles aux villageois en leur proposant toutes sortes de remèdes aux pouvoirs instantanés et fulgurants selon lui. Nemorino, mu par le désespoir, lui achète un philtre d’amour (en réalité il s’agit d’une simple bouteille de vin rouge)pour conquérir le cœur de la belle, qui s’est finalement promise au sergent,pour provoquer la jalousie de Nemorino. Ce dernier réussira à la séduire, mais non pas tant à cause du philtre qu’à cause des véritables sentiments amoureux de la jeune femme envers lui.

Cet opéra m’a beaucoup plu car il met en scène, d’une façon très poignante, la passion amoureuse, avec notamment la référence récurrente au sort funeste de Tristan et Iseult, qui s’aimèrent et moururent ensemble grâce à un filtre d’amour. Les airs composés par Donizetti sont d’une majesté absolue, notamment la complainte amoureuse chanté par le personnage de Nemorino vers la fin de la deuxième partie de l’opéra, qui a suscité une vive émotion partagée par toute la salle. Nous ne pouvons que contempler, impuissants, le désespoir du jeune homme, parfaitement traduit parsa voix aux notes languissantes. En outre, dans cette scène, il y avait un intéressant jeu de lumières : Nemorino, debout sur la paille, est en effet au centre de la scène, éclairé. Alors que dans toutes les autres scènes il est sur le côté, à part, timide, – tantôt rampant sur la scène, tantôt fuyant – il occupe ici tout l’espace, de sa voix et de sa personne, que souligne son ombre projetée sur le sol.

Il me parait important de m’attarder ensuite sur le chœur des villageois, véritable moteur essentiel à la progression de l’action. Les chœurs ne laissent pas aux spectateurs le temps de se lasser. Parfaitement travaillés, les voix d’hommes et de femmes retentissent à l’unisson. Ce chœur fait le lien entre les différentes scènes de l’opéra. Les villageois et villageoises sont ensuite un habile détournement de l’attention du public, qui a l’impression étrange d’une mise en abyme. Cet élément peut être gênant dans la mesure où le spectateur est tenté de relâcher son attention, se mettant en retrait par rapport au chœur sur scène. Cependant, le rôle du chœur des villageois reste très traditionnel et ils provoquent maintes fois rires et gloussements dans la salle.

L’humour est particulièrement notable dans cet opéra, qui reste après tout assez léger. La caricature fonctionne à merveille pour provoquer rires et sourires. Parmi les personnages,nous retrouvons les classiques stéréotypes : le timide éconduit par sa belle,le sergent orgueilleux mais tourné en ridicule, et faux docteur savant, avareet grotesque.  Sans parler du chœur, qui incarne la foule ignorante, peureuse et naïve, qui se laisse aisément séduire par les prétentions du docteur et fait queue devant son illustre savoir !…

Véritable petit bijou, je conseille cet opéra à qui veut passer un moment plaisant et amusant tout en vibrant aux notes de Donizetti.

Ixia Costea

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Léger, drôle, mais tellement beau.Tels sont les adjectifs qui nous viennent en bouche en sortant de l’Opéra Bastille ce jeudi 22 novembre. Le pari est risqué : L’Elixir d’amour est compliqué à monter, ce genre particulier, sorte d’hybride entre grands opéras et opéra-comique, descendant de la commedia dell’arte, requiert une maîtrise et un talent d’acteur que seuls les meilleurs peuvent atteindre. Pari réussi. Tout y est : un décor qui représente très bien l’Italie rurale de la moitié du siècle dernier, la maîtrise vocale de la part de tous les chanteurs,notamment le ténor Vittorio Grigolio, l’interprète de Nemorino, le rôle principal masculin, qui surpasse la plupart des ténors contemporains par sa maîtrise du bel canto. Le chœur, véritable intermédiaire entre le public et les rôles principaux, contredisent, aident, accompagnent les solistes, tant dans le chant que dans le jeu ils remplissent parfaitement leur rôle. 

La mise en scène de Laurent Pelly a su ravir le public, mêlant sérieux et humour. En effet, tous les personnages sont tantôt sérieux, tantôt dans un comique qui ferait rire le plus cynique des êtres humains, que ce soit à travers les nombreux apartés, permettant une réelle connexion avec le public, ou la farce,qui incarne le comique descendant de la tradition de la comédie italienne. Les personnages sont caricaturaux (l’amoureux un peu naïf, le docteur charlatan,etc.) mais sans jamais être dans l’excès. La direction d’acteurs est donc réussie, car le degré d’humour choisi est très juste, sans en faire trop, mais en faisant assez pour réussir à passer une bonne soirée. 

Au-delà de l’humour et de la farce, nous pouvions aussi trouver des scènes qui représentent le réel, le vrai, les sentiments humains, et cela reflète le génie de Donizetti, pour avoir su créer un opéra léger mais sérieux, et le génie des talentueux chanteurs, pour avoir su le représenter à la perfection. 

 Raymi Bouquet

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Photographie  : Guergana Diamanova