LECTURE : La maîtresse de Carlos Gardel / Mayra Santos-Febre, 2019 – Editions Zulma

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Elle n’a presque plus de vie, Micaela, mais il lui reste encore le souvenir. Alors, dernière de ceux qu’elle a connus, elle se souvient. Héritière du savoir des femmes de sa famille, c’est elle qui fait le lien entre la tradition séculaire, ancestrale des guérisseuses traditionnelles et la science médicale moderne, laquelle fait ses premiers pas à Puerto Rico. Mais ce lien entre les deux savoirs ne saurait être équilibré. La science est une ogresse qui mesure, calcule et absorbe tout ce qui lui permet de faire grandir son étendue plantureuse. Alors Micaela – ultime gardienne du secret de l’écorce de gingembre que l’on mélange aux feuilles de pouliot pour prévenir les maux de ventre, de la feuille de plantain à laquelle on ajoute une racine de dartrier (contre les calculs) et du cœur-de vent, remède autant magique que mortel – devra faire un choix. Il y a d’un côté sa grand-mère malade qui lui a tout appris, son île magnifique de Puerto Rico, suintant la malaria avec ses gosses aux ventres gonflés de parasites ; de l’autre, une science aseptisée pleine de promesses et d’avenir par-delà les mers. 

Il y autre chose dans les souvenirs de Micaela : une passion jamais éteinte. Gardel, El Morocho del Abasto, c’est l’icône du tango argentin, une star mondiale, sublime, aux chants envoûtant le cœur des hommes souffrants. Gardel, El Rey del Tango, c’est une voix chaude qui chante le mirage du retour, et auprès duquel on se console de ses propres illusions, dans la langueur d’un tango. Elle et lui deviennent amants et le récit de l’un se mêle avec les souvenirs de l’autre dans une danse langoureuse empreinte de la mélancolie des regrets. 

Mayra Santos-Febre offre dans ce roman une subtile description d’un flottement qui ne se comprendrait qu’une fois le temps passé. C’est le récit d’un départ, des rives de l’enfance vers l’inconnu de l’âge adulte. Toute l’intelligence de l’autrice est de présenter la chose comme une lente évolution qui prend plusieurs formes. Il y a le corps qui change, les choix qui apparaissent. Les passions, aussi, qui entraînent les abandons. Et une femme qui se souvient, à l’aube de son crépuscule, des jours où elle a grandi, faisant d’elle bien plus que la maîtresse de Carlos Gardel. 

— Lucas RYSER

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