L’école des femmes / Molière – Stéphane Braunschweig

La pièce de Molière L’Ecole des femmes est mise en scène actuellement au Théâtre de l’Odéon, par Stéphane Braunschweig. 

L’intrigue est simple. Arnolphe a une crainte : être trompé. Pour cela, il a élevé dans la plus parfaite innocence une jeune fille, Agnès, donnée par une paysanne pauvre lorsqu’elle était petite. Celle-ci n’est jamais allée dans le monde, elle ne connait qu’Arnolphe et les deux paysans qui la gardent, Alain et Georgette. Désormais en âge de se marier, elle s’apprête, sans le savoir, à épouser celui qui l’a élevée.

Quand on va voir L’Ecole des femmes, on part souvent avec un a priori positif : l’histoire est comique, et lorsqu’il s’agit de Molière, tout est toujours amusant… La bêtise d’Arnolphe, la rencontre entre Agnès et un beau jeune homme nommé Horace, les échanges entre les deux paysans, le quiproquo : tous les ingrédients de la comédie Moliéresque sont là.La pièce s’ouvre sur une image saisissante : Arnolphe et son ami Chrysalde… font du vélo elliptique. C’est le pari pris par Stéphane Braunschweig : faire jouer cette pièce du XVIIe siècle dans un décor moderne : Georgette est en survêtement, Agnès porte un jean, Horace promène avec lui un sac de sport. La première surprise passée, les comédiens commencent : le contraste entre le texte de Molière et la mise en scène moderne peut sembler étonnant au début, mais très rapidement, on comprend qu’elle n’éclipse en rien la prose de Molière. Au contraire : elle la révèle et l’actualise. C’est, à mon sens, tout l’intérêt de cette représentation : montrer que Molière n’a pas pris une ride.

Le but de cette pièce reste le même que celui de Molière : faire rire. Mais le metteur en scène met en avant toute l’horreur de l’intrigue. Si on la reprend, on peut la reformuler ainsi : un homme séquestre une jeune fille pour la marier de force, en l’empêchant toute sortie vers le monde extérieur. Stéphane Braunschweig exacerbe le côté terrifiant de la situation, parfois mis de côté au profit du rire et du comique. Il montre tout le malaise qui reste dans la vie d’Agnès, en en faisant une jeune fille dont le traumatisme est de plus en plus exacerbé au fil des actes. Quant à la mise en scène, elle suggère l’horreur de la situation : libre au spectateur de réfléchir à ce qu’il se passe entre les actes, entre une jeune fille aveuglée de confiance et un homme qui ne veut que l’asservir…

On ressort donc de cette pièce à la fois amusé par la verve de Molière et par le jeu excellent des acteurs ; mais on ne peut pas s’empêcher de réfléchir à la situation d’Agnès. La parabole avec la condition féminine se fait aisément, et l’aspect glaçant ressort presque après coup, comme une amertume dans le comique de la pièce.Et on ne peut que remercier le metteur en scène et les comédiens d’avoir aussi bien soulignés que Molière reste, malgré ses 400 ans et quelques années, toujours aussi actuel. 

Clarisse Benoit

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Après s’être attaqué au Misanthrope et à Tartuffe, Stéphane Braunschweig (directeur du théatre de l’Odéon) revient en novembre 2018 avec une autre pièce de Molière, L’Ecole des femmes, interprétée par Claude Duparfait (son acteur fétiche) dans le rôle d’Arnolphe et Suzanne Aubert dans le rôle d’Agnès.

Les rideaux se lèvent sur une salle de sport, dans laquelle Arnolphe et son ami Chrysalde s’activent sur des vélos,tout en philosophant sur l’amour et l’infidélité. Arnolphe, cadre dynamique en costard-cravate, confie sa crainte maladive d’être cocu et nous parle d’Agnès, une jeune orpheline achetée à l’âge de 4 ans qu’il garde recluse et ignorante pour en faire son épouse. La mise en scène oscille entre le grotesque et le tragique, sur un fond d’humour noir cinglant qui fait écho au phénomène «Metoo », au harcèlement sexuel et à la marche contre les violences faites aux femmes. C’est ce qui rend les répliques d’autant plus troublantes car elles prennent un sens plus fort et résonnent davantage en nous. Braunschweig en fait une pièce moderne, autant au niveau de la forme que du fond. Cette pièce ne pourrait pas être davantage d’actualité. Braunschweig souligne l’ambiguïté et les contradictions en tension au sein des personnages. C’est d’ailleurs la richesse du théâtre de Molière, qui est peuplé de personnages profonds,névrosés, grotesques. Ce qui fait l’attrait de cette mise en scène c’est la double dimension de l’œuvre, qui oscille entre les rires et l’effroi. L’exemple le plus marquant, à mon sens, concerne la très célèbre réplique d’Agnès « le petit chat est mort » qui prend une connotation tragique, alors que celle-ci a toujours été interprétée comme la preuve de la naïveté et de la candeur d’Agnès. Son ironie remet en question tout ce que l’on croyait savoir de la pièce et traite intelligemment de l’épineuse relation hommes/femmes et de la place de la femme dans la société du XVIIIe siècle, qu’Arnolphe résume en ces termes :

« Votre sexe n’est là que pour la dépendance :
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité;
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne;
L’une en tout est soumise à l’autre, qui gouverne […] »

Célia Hambli

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L’École des femmes du metteur en scène Stéphane Braunschweig, représentée au théâtre de l’Odéon le 21 novembre 2018, s’empare de la pièce classique de Molière pour transposer les problématiques de la relation des sexes, de l’émancipation de la femme et de l’angoisse masculine face à une indépendance féminine, face au cocuage tout autant qu’au plaisir, dans le monde d’aujourd’hui.

La mise en scène de la pièce, d’un côté contestée,de l’autre côté louée pour son modernisme et son esprit contemporain, est effectivement très moderne. En témoigne non seulement la distribution, avec Assane Timbo dans le rôle de Chrysalde, qui interprète ce rôle d’ailleurs à merveille, mais aussi les choix d’accessoires et de contextualisation accordent aux répliques classiques reprises dans un cadre moderne un sens tout à fait nouveau. Le rideau s’ouvre sur Arnolphe et Chrysalde au gymnase, en train de s’entraîner au vélo elliptique. La scène est reprise lors de la « promenade » d’Arnolphe avec Agnès (Acte II, sc. V). Outre cette contextualisation inhabituelle, le metteur en scène s’empare de l’espace scénique pour souligner l’émancipation progressive d’Agnès, qui, au premier acte, se trouve enfermée au fond de la scène, derrière de doubles murs en verre qui reflètent la volonté d’Arnolphe d’élever l’orpheline loin du monde. Au cours de la pièce, les différents murs sont successivement enlevés ; et la dernière scène, scène du dénouement heureux où le mariage des jeunes gens, Agnès et Horace, est assuré, a lieu sur une scène vide, dénuée d’obstacles et ainsi symbolisant la destruction des murs qu’Arnolphe s’est efforcé d’élever autour de sa future épouse.

Suzanne Aubert interprète le rôle d’Agnès avec une très grande finesse. L’initiale ingénuité et naïveté de la jeune fille qui a subi l’éducation abêtissante d’Arnolphe, couchée sur son lit en train de découper des vêtements, fait progressivement place à un comportement plus conscient ; ses éclats de rire face aux « Maximes du mariage » qu’Arnolphe lui présente en sont un premier indice, et l’évolution progressive voit son apogée dans la lettre à Horace, où la réticence de la voix transmet le sentiment d’une première conscience de son ignorance forcée. Sa fuite finale à travers la salle (Acte V, sc. IX), où elle est suivie de Horace, est la seule déviation de la pièce telle qu’elle fut écrite par Molière, qui n’indique pas que le couple quitte la scène. Par cette fuite, le metteur en scène met la touche finale à une Agnès finalement indépendante, libérée non seulement d’Arnolphe, mais aussi des contraintes sociales ; le mariage final n’est qu’esquissé, son exécution véritable et l’accord d’Agnès restent dans le suspens. Par son émancipation finale, Agnès devient la porte-parole du féminisme.

Andrea Possmayer

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Fine comédie 

C’est une chose formidable que de faire du théâtre classique à l’époque contemporaine. Le metteur en scène est en effet affranchi du carcan des bienséances de l’époque, et toute la force du texte peut éclater aux yeux(ébahis) du public. Stéphane Braunschweig réalise dans cette École des femmes ce dévoilement avec subtilité. Il ne s’agit pas ici de réécrire le texte, d’en conserver seulement l’intrigue et les ressorts comiques ni de le faire mentir, mais bien de montrer ce qu’il nous dit vraiment, ou du moins ce qu’il pourrait nous dire. La chair n’est plus dissimulée, les larmes et le sang non plus. Cette mise en scène moderne emprunte aussi au cinéma lorsqu’à l’aide d’un magnifique jeu de vitrages elle permet notamment au spectateur d’observer ce qui se passe derrière les murs, et satisfait par là sa secrète aspiration à voir ce qui n’est que suggéré dans le texte. Cependant Stéphane Braunschweig ne cherche pas à extraire le texte de toute temporalité. Ici, Arnolphe est un cadre sportif, Horace un jeune homme branché, les serviteurs des français moyens, tous ces rôles volontairement caricaturaux. 

Mais que racontent donc cette chair, cette sueur, ce sang et ces larmes ? La pièce n’a pas été écrite dans une perspective militante féministe – contrairement aux apparences. Il n’est pas ici question de faire un plaidoyer pour la femme, mais plutôt de dresser le portrait glaçant d’un homme, Arnolphe, qui ne sait plus que faire pour donner à sa vie une épaisseur. Ce bourgeois se convainc que son salut réside dans un système de valeurs complètement artificiel, et qu’il ne parvient pas à faire vivre. Mais son désespoir l’aveugle, et le conduit à des actes de plus en plus malheureux. On commence par rire de lui lorsqu’on découvre qu’il a changé son nom pour y adjoindre une particule, mais l’on rit jaune, car il est réellement persuadé que ce ridicule «de la Souche» lui confère quelque statut. Sa folie prend une nouvelle dimension quand il décide de littéralement briser la vie d’une jeune fille naïve, Agnès, pensant se prémunir des inéluctables moqueries du mari cocufié. L’entrée d’Horace, jeune homme tout aussi simple mais sincèrement épris de celle-ci, amour réciproque,le pousse plus loin encore dans sa démence, et nous échappons de justesse au drame grâce à l’intervention deus ex machina d’Oronte, le père d’Horace,qui veut le marier à la fille de son ami Enrique, qui s’avère être… Agnès ! Cependant ce dénouement heureux ne saurait altérer le vrai message de la pièce, message redondant dans l’œuvre de Molière : prenons du recul pour ne pas laisser nos errements métaphysiques et nos angoisses détruire autrui.  

Ce message est cyniquement souligné par le superbe jeu grotesque et tragique de Claude Duparfait en Arnolphe, ainsi que par la candeur déconcertante de Suzanne Aubert dans le rôle d’Agnès, le tout dans une mise en scène très esthétique.C’est donc un excellent spectacle. 

Simon Fourmann

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Photographie : Simon Gosselin

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