Le traitement

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C’est un jeudi soir de février, lorsque la fatigue des fins de semaine commence à se faire sentir, que le charmant théâtre des Abbesses nous présente, une avant-dernière fois, la pièce « Le Traitement » du britannique Martin Crimp. Le metteur en scène Rémy Barché nous plonge dans le New-York des années 90 avec cette effervescence à la gloire et au cinéma, ses quartiers malfamés, et une minutie des tendances toutes fraîches de l’époque tels que les bars à sushis ou encore, plus classiques, les taximen newyorkais.

C’est l’histoire d’Anne, jeune fille sortant tout juste d’une relation difficile tant moralement que physiquement ; elle était séquestrée par son mari. La jeune femme tente sa chance de faire de sa vie un scénario de film. Elle rencontre alors le couple Jennyfer et Andrew, producteurs de cinéma, complices, à la recherche d’une histoire hors du commun et tragique. Au fil de la pièce, le couple quinquagénaire remanie l’histoire de la jeune fille à des fins plus commerciales jusqu’à ce que la fiction devienne réalité.

Une soirée théâtrale avec un lever de rideaux nous mettant tout de suite en appétit. La première scène est un dialogue long et absorbant avec pour seul objet meublant la scène une chaise et une femme, racontant son histoire à une caméra. Son discours sait nous captiver, nous faire vivre l’horreur lorsque celle-ci reprend les phrases de son persécuteur « il dit ».
La pièce peut être découpé en 3 partie, dans des endroits différents de New-York grâce aux planches se déplaçant sur la scène, montrant le paysage de la Big Apple à travers le bureau du couple de cinématographes, d’un taxi et son conducteur aveugle, ou encore dans un restaurant japonais.

Le rôle de la femme, celle de la soumise, non-libre de ses gestes, naïve à travers le personnage d’Anne a une place majeure. Sa relation secrète et honteuse avec Andrew est le dénouement et la réalisation ultime de la fiction que les deux scénaristes avaient élaborée.

De la fiction à la réalité, du récit au vécu, c’est une pièce captivante et moderne que Rémy Barché nous propose, de quoi faire une pause et s’engouffrer dans le New-York faussement prometteur et tout aussi maudit de Martin Crimp.

Rindra Rakotondrasoa

Messager de l’amour donne le ton : juchée pieds nus sur un piédestal dont elle ne peut descendre sans aide ou sans se blesser, Suzanne Aubert incarne Galatée, marionnette façonnée par la violence d’un Pygmalion qui la retient prisonnière. Son jeu d’actrice, qui met en tension texte et langage corporel, reflète toutes les subtilités du déni des violences conjugales. Une voix la pousse dans ses retranchements, mais elle reste piégée dans l’éternelle répétition du même cycle : rayonnante lorsqu’elle narre les bonheurs mitigés de la lune de miel, elle refuse de poursuivre, « disjoncte » comme une poupée électrique dès qu’elle aborde les phases de dénigrement et d’humiliation. Tout recommence à zéro.

C’est ce préambule-électrochoc qu’a choisi Rémy Barché pour sa mise en scène du Traitement du britannique Martin Crimp. On sait alors que l’épure noire des décors et la fluidité des dispositifs scéniques seront là pour laisser place à l’ironie du texte, à l’humour corrosif, et renforcer par contraste la violence bien huilée de l’histoire et de sa représentation.

Au cœur de la spirale infernale : Anne – interprétée par Victoire Du Bois au naturel désarmant. Après avoir fui son mari qui la maintenait sous cloche en lui peignant le monde sous des aspects terrifiants, elle répond à l’annonce d’un couple de producteurs new-yorkais qui lui font raconter son histoire pour la porter à l’écran. Jennifer (Catherine Mouchet) et Andrew (Pierre Baux), Merteuil et Valmont postmodernes et envoûtants, dont l’une souffle simultanément le chaud et le froid – « Cooooool… » – et l’autre gobe toute entière sa proie en une syllabe traînante – « Aaaanne » – instrumentalisent la jeune femme et son récit, à l’aide de Clifford (Thierry Bosc), vieil auteur pervers oublié, afin de modeler son calvaire selon leurs propres fantasmes de dégradation sexuelle qui feront son succès. Mélangeant fiction et réalité, ce qu’à leur sens il manque au témoignage d’Anne, ils le lui font subir pour la rendre conforme à leurs désirs misogynes, teintés de mépris de classe et de racisme.

La pièce, dont la traduction d’Élisabeth Angel-Perez conserve l’inquiétante familiarité de l’écriture de Crimp, est bien trop riche et dense pour être disséquée en une page. Et une thèse ne répondrait pas à l’urgence des thématiques qu’elle aborde. Est harponnée ici une figure devenue banale à faire peur, et que les médias comme les « arts » d’aujourd’hui nous incitent à devenir, celle du voyeur comme complice : celui qui se repaît du spectacle de la violence et reste à en jouir, passif, au lieu d’intervenir pour la faire cesser. Ainsi Crimp nous force à questionner sans jamais la nommer, à travers le faire-semblant du théâtre, l’industrie cinématographique la plus lucrative au monde : la pornographie, nourrie de misère et de viol, dont l’ensemble engrange aux États-Unis plus de bénéfices que Hollywood entier.

Écrit en 1992, l’écho que Le Traitement prend en pleine affaire Weinstein, et alors que les mouvements #MeToo, #TimesUp et #MaintenantOnAgit incendient la toile, lui donne une vibration phénoménale. On en sort soufflé, comme après une déflagration dévastatrice dont on commence à peine à découvrir l’ampleur.

Harmony Devillard

Du 8 au 23 février 2018 la troupe d’acteurs du Jeune Théâtre National présente Messager d’Amour et Le Traitement, deux textes de Martin Crimp mis en scène par Rémy Barché, produits par la Compagnie Moon Palace au théâtre des Abbesses. L’auteur est considéré comme l’un des dramaturges les plus captivants du temps, à travers ses pièces il traite de la violence et de la pureté des relations humaines, de leurs créations et de leurs places à travers le corps et l’espace.

Ici, c’est l’histoire d’Anne, interprétée par Victoire du Bois qui est exposée : elle répond à la demande d’un couple de producteurs de cinéma (Pierre Baux et Catherine Mouchet). Vides, ils portent un grand intérêt à l’histoire de sa relation avec son mari, Simon (Baptiste Amann). Elle raconte qu’il la séquestre, la bâillonne sans jamais la toucher afin de la préserver de la crasse du monde extérieur et de conserver la pureté de leur relation. Vrai ? Peu importe. La pièce dure trois heures vingt, car l’histoire d’Anne est précédée par le monologue de Suzanne Aubert, qui explore l’intimité d’une relation, de sa temporalité, son intensité à travers le corps, la pureté de l’amour qui peut s’exprimer entre deux individus. C’est cet amour, préservé du monde et de sa saleté, qui s’illustre en Anne.

Dès l’arrivée des spectateurs, la jeune femme est assise en hauteur, elle flotte au milieu de la scène en robe longue. Filmée, comme un interrogatoire, la pièce est noire et elle expose le paradoxe de sa relation amoureuse, privée de tout, elle ne doit pas parler à l’homme qui la tient. Les « mauvais jours », elle n’arrive pas à y penser, recommence l’interview autant de fois qu’elle se reprend, à trop vouloir la protéger, la conserver, l’homme en a fait un objet vide de sens et de sentiment, sa pureté s’est transformée en néant. La temporalité est bouleversée, comme les sensations, le futur n’existe pas et l’espace est transformé : l’homme s’éloigne et devient un point qui disparait au loin. C’est le cas des décors de la deuxième pièce qui sortent du fond de la scène et disparaissant à nouveau dans la pénombre, car la scène est peu éclairée. Moderne et mobile, c’est le New York des années 90 qui est représenté. La fumée a une place particulière, présente dans tous les tableaux, peut-être une façon de brouiller la clarté de l’écran en arrière-plan, qui présente la ville américaine, ou bien de démontrer l’angoisse des personnages qui fument constamment sur scène. Des gros plans sont réalisés sur le visage d’Anne : ils permettent aux spectateurs d’entretenir une proximité avec la jeune fille, qui semble sensible, fragile. Elle manque de repaires, bouleversée par des relations qui s’expriment de façon trop sombre en elle. Mais ce vide constant entonne et attendrit les personnes. Andrew tombe profondément amoureux d’elle et de sa fragilité. L’homme semble attiré par la dangerosité des relations qui se veulent pures, par le mystère qui se développe autour du personnage d’Anne : insouciante ou malsaine, victime ou manipulatrice ?

Rosa Vecchione

Jusqu’où peut aller notre quête de sens ? Jusqu’à déposséder l’autre de soi-même ? Dans Le traitement, Anna est une jeune femme qui a été séquestrée de nombreuses années par son mari. Il ne voulait pas qu’elle s’approche trop près de la violence du monde, il voulait qu’elle conserve sa pureté et son innocence. Un jour, elle s’est enfuie – et c’est dans cette ville énorme et bruyante qu’est New York qu’elle a trouvé un semblant de refuge. Elle y rencontre un couple de producteurs qui, fascinés par son histoire veulent la lui faire raconter et en faire un film. Au départ, elle pense que le récit de son enfermement, de cette vie subie – où elle ne pouvait rien faire, rien décider- sera un exutoire presque idéal pour faire le deuil de ces années où son existence lui a été retirée. Elle raconte les choses en les laissant parfois en suspens, sans donner tous les détails. C’est trop difficile à raconter ou impossible. Mais ces ellipses ne plaisent pas aux producteurs – le récit doit être un récit où tout doit être dit. Ils inventent alors, en partenariat avec les acteurs choisis pour interpréter le rôle d’Anna et celui de son mari, tout ce qu’Anna ne dit pas. A nouveau, la dépossession de soi, l’impression de n’être qu’un outil de travail comme un autre, qui n’a pas d’importance réelle.

Le texte de Martin Krimp est d’une violence insidieuse et extrême, et incite à une réflexion forte sur la part de réel dans nos vies, et la nécessité de nous nourrir aussi de certains imaginaires. Rémy Barché, qui nous présente la mise en scène a choisi d’utiliser la vidéo pour montrer une ville où l’on se perd et où la renaissance ne peut se faire que difficilement. Les phrases du texte, aussi – qui se baladent sur les écrans, comme pour mieux s’imprimer en nous, et les visages en gros plans des comédiens, donnent à voir une utilisation de la vidéo presque parcimonieuse, renforçant la brutalité d’un texte moderne, précis dans son analyse des mécanismes de destruction de l’individu tant sur le plan physique que psychique. C’est une représentation éprouvante qui nous est donnée à voir, pas seulement parce que ce qui se joue sur scène est rythmé et grave, parfois plein d’espoir puis soudainement d’une noirceur insoutenable, que l’humour y est aussi présent- mais aussi et surtout parce que les mots de Martin Krimp, dans cette mise en scène sobre et puissante de Rémy Barché nous forcent à nous demander ce qui, du réel ou de la fiction a le plus de sens à nos yeux? Et où est la frontière entre les deux ?

Margaux Daridon

Armé de mon traitement de texte, je rédige dans l’urgence une critique de la mise en scène du texte Le Traitement de Martin Crimp par Rémy Barché. Je n’ai compris qu’une fois arrivé au théâtre des Abesses, le soir du jeudi 22 février, que la pièce proposée fonctionnait comme un diptyque.

Le Messager d’amour, texte inédit du dramaturge anglais , précède effectivement Le Traitement. A peine entrés dans la salle, nous distinguons Suzanne Aubert, comme suspendue dans l’obscurité. Le buste seulement éclairé par un faisceau de lumière que reflète sa robe dorée, la jeune femme apparaît sur le siège d’une conscience tourmentée. Depuis celui-ci, elle délivre le récit d’une relation des plus troublantes. Le spectateur apprend ainsi qu’ “IL” préside un quotidien protocolaire dont les règles sont le silence et la réclusion, qu’ “IL” entend ainsi la préserver de la corruption du monde réel, qu’ “IL” apporte avec lui la “fleur” pour les beaux jours, et le “fouet” pour les mauvais. Ce monologue interne d’une intensité dramatique rare, cette parole heurtée, hantée par la crainte d’une réprimande, laisse progressivement la place à une voix seconde questionnant le sens, et les détails de cette relation invraisemblable.

C’est avec une voix semblable – se faisant sans doute l’écho des attente d’un spectateur avide de fait divers – qu’Andrew et Jennifer procèdent à l’interrogatoire d’Anne, dans la scène qui ouvre Le traitement. L’hypothèse d’une déposition de plainte pour mauvais traitement est cependant vite écartée. En effet Andrew et Jennifer sont des réalisateurs new-yorkais qui se désignent eux-mêmes comme des chercheurs de “réel”, et leur curiosité voyeuriste vis-à-vis d’Anne, de sa vie pour le moins sordide, est tout à fait dépourvue d’une empathie véritable. Le décalage entre la gravité de son récit et la désinvolture avec laquelle les deux “facilitateurs” le reçoivent suscite même dans la salle quelques rires grinçants. Au fil de la pièce, la personne d’Anne s’altère au contact d’un monde artificiel (que les multiples déplacements de décors mobiles rendent tout-à-fait sensible), s’aliène au contact du scénario d’un dramaturge lui-même abusé par le deux producteurs, disparaît derrière un personnage, dont Nicky – secrétaire ambitieuse – s’empare. La mise en garde de Simon, compagnon d’Anne, contre le monde corrompu de l’art et de la bourgeoisie devient performative et donne à la pièce un aspect tout à fait tragique. Dans un article de présentation publié sur le site de la comédie de Reims, il est écrit à juste titre que Le traitement questionne les rapports entre la vie et sa transformation, son traitement par l’art. Il est aussi écrit que le texte questionne le rapport entre la ” vérité et sa falsification”. Cette seconde considération me laisse perplexe, car enfin, comme l’écrit brillamment Georges Péros dans une Vie ordinaire, la “vérité tente tout le monde“, elle n’est que le fruit du regard que portent les autres sur le “vécu” qui lui ” se tient caché” comme une expérience personnelle tout à fait irréductible qui par bonheur, ou par malheur “nous appartient”.

Sylvio Cast
Illustration : D.R.