Le tour du monde du roi Zibeline / Jean-François Rufin

En parcourant le monde aux côtés d’Auguste Benjowski et de sa femme Aphanasie, le lecteur du tour du monde du roi Zibeline, ballotté des glaces de la Sibérie au salon de Benjamin Franklin, de la moiteur de Madagascar à la vie trépidante de Paris, voit ses désirs d’exotisme comblés. Grâce à ce roman, Jean-François Rufin entend réhabiliter un aventurier du XVIIIe siècle, adulé en Pologne et décrié en France – un personnage fascinant, mais très controversé.

Auguste incarne une véritable figure de voyageur, qui n’est resté en vie qu’au prix de nombreuses concessions ; l’éducation idéaliste de son précepteur Bachelet, en conformité avec les principes voltairiens, a seulement atténué, non pas transformé, le tempérament dur et parfois cynique qu’Auguste tient de son père. L’évolution de ce couple imprégné de la philosophie des Lumières est finement analysée. En effet, les deux héros doivent confronter l’utopie à la réalité, à l’épreuve des sociétés découvertes au cours de leurs interminables voyages ; adopter, sous les coups de la nécessité, une politique parfois opportuniste, voire machiavélique. C’est ainsi que Jean-François Rufin évite heureusement l’écueil de la mièvrerie et du moralisme.

L’alternance des deux voix des protagonistes rythme le récit et lui confère un réalisme saisissant. En revanche, la seule dissonance historique marquante de ce roman pourrait justement être le couple formé par Aphanasie et Auguste. L’’auteur a prêté d’ailleurs prêté à ce dernier une fidélité qu’il n’a pas eue dans la réalité, et une conception de l’amour dont la modernité est à la limite de l’anachronisme. Mais Jean-François Rufin admet avoir intégré dans son roman une part de poésie qu’on ne saurait lui reprocher, car elle permet de mieux incarner Auguste et Aphanasie, de leur donner de l’étoffe.

Enfin, et ce n’est pas le moindre mérite de l’œuvre, Jean-François Rufin a su rendre à la perfection le style souple et riche d’un roman du XVIIIe siècle. Le passage d’Auguste et Aphanasie à Paris est d’ailleurs l’occasion de découvrir une fascinante Julie, qui semble tout droit sortie des Liaisons dangereuses… C’est, entre autres, grâce à cette dernière que l’auteur fait ressentir le climat inquiet, bouillonnant, d’une Europe en pleine mutation, alors que la France, dont les rênes morales et politiques ne sont plus fermement tenues, est à la veille de la Révolution.

Claire de Mareschal

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« Tirer de l’oubli et (…) faire de Benjowski un personnage plus authentique et plus positif que n’ont voulu le faire croire les historiens coloniaux », telle est la mission que s’assigne Jean-Christophe Rufin dans Le Tour du monde du roi Zibeline paru en 2017 aux éditions Folio. L’objectif est atteint.

Auguste Benjowski et sa compagne Aphanasie rendent visite à Benjamin Franklin afin de lui conter leurs aventures, relevant tant de la mission d’ordre public que de la sphère de l’intime. D’ordre public d’abord car nous suivons le noble d’Europe centrale à travers ses pérégrinations et son entreprise coloniale, depuis l’Europe de l’est jusqu’à Madagascar, en passant par les confins sibériens, l’Asie du sud-est, la France, ou encore les Amériques. Intimes ensuite, car plus qu’un carnet de voyage, ce livre est la découverte du monde par un homme et une femme ; découverte du monde, ou plutôt des mondes, de l’autre, de l’amitié, de l’amour filial comme passionnel, des codes diplomatiques et sociétaux.

Le Tour du monde du roi Zibeline est d’abord un roman d’aventure, voire d’apprentissage. On y suit le héros, de sa naissance à ses heures les plus tragiques. On le voit enfant fragile, étudiant appliqué, militaire motivé, prisonnier calculateur, capitaine de vaisseau admiré, noble rangé, colon stratège, roi éclairé, fils puis père, ami comme amant fidèle, ennemi juré. L’auteur prend le parti de s’éloigner de la réalité et de peindre un personnage toujours fidèle à ses engagements. Si cela donne rondeur et complexité au protagoniste puisque ce dernier est dès lors mis face à des choix cornéliens qui le poussent à confronter ses idéaux à la réalité du terrain, les sentiments, notamment familiaux et amoureux, sont, quant à eux, un peu dénaturés car simplifiés.

Malgré la mise en scène des amours d’Auguste, c’est avant tout un roman historique que propose Jean-Christophe Rufin. Un profond travail de documentation (l’Académicien s’est notamment appuyé sur le journal de Benjowski) apporte précision et clarté au récit. Les cartes qui retracent les voyages d’Auguste et qui ferment le livre sont autant d’éléments permettant de suivre le trajet de notre héros et de l’accompagner dans sa formidable aventure. Une histoire des idées est également dépeinte. Le roman donne effectivement envie de relire les grands auteurs des Lumières français comme étrangers. Nourri des œuvres de Diderot, Voltaire, Locke, ou encore Condillac, Auguste n’a de cesse de convoquer leurs philosophies et visions du monde au cours de ses voyages et découvertes de nouveaux peuples, ce qui confère à son histoire les traits d’un véritable traité sur la tolérance et l’ouverture aux autres. Rufin propose là la peinture d’une époque, de la fin du règne de Louix XV et du début de celui du Louis XVI, et présente une Europe et de nouveaux territoires, les uns comme les autres de tensions.

Le style de Jean-Christophe Rufin est à la fois fin et accessible. La parole est donnée simultanément à Auguste et à Aphanasie, ce qui permet l’adoption de deux points de vue internes à l’histoire, confère du rythme à l’œuvre et met en miroir deux vécus d’une même expérience. Cela est suffisamment bien fait pour qu’il n’y ait pas de redite entre les deux récits. Un bémol, toutefois, réside le classicisme de la répartition des rôles, les passages sentimentaux et sociétaux étant le plus souvent contés par Aphanasie, ceux sur les voyages et aventures diplomatiques par Auguste. Cela tient sans doute de la stricte répartition des rôles dans la société du XVIIIème siècle et ne masque en rien la modernité du personnage féminin. Le couple et ses aventures sont ainsi présentés avec authenticité et bienveillance. Nous le disions : l’objectif de Jean-Christophe Rufin est atteint.

Aurore Denimal