Le Temps Scellé

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Le temps d’un soir, au crépuscule, j’ai assisté au Temps scellé au Théâtre de la Cité Internationale, pour vivre une pièce de danse contemporaine. Là, j’y vais sans à priori, sans connaissance de cause, seulement avec un certains plaisir de venir apprécier une représentation dans une salle à taille humaine, à la marge des grandes scènes parisiennes.
La salle est sombre, avec comme seul décor la présence d’enceintes disposées de sorte que le plateau soit encerclé par le son. C’est un gospel qui va monter petit à petit dans la salle, de plus en plus fort jusqu’à l’hypnose avec la même boucle, obsédant, très agréable, me donnant presque l’impression de vivre une performance d’un musicien. Par-dessus ce son envoutant, une danseuse, dans une tenue XL, va se mouvoir telle une esquisse, dans des gestes doux, lancinant, en vivant le rythme de la musique. C’est un solo, d’une danseuse libre, que je ne saurais classer dans aucun type de danse.
La lumière s’affaiblit, et revient lentement, avec une danseuse, là je ne sais plus si c’est la même ou une autre, c’est de la magie, j’ai l’impression d’avoir rêvé. La boucle sonore change, et va crescendo vers une autre transe, accompagnée de la gestuelle fluide, enivrante, naturel. La dernière séquence est la rencontre des deux êtres, sur le mélange des deux boucles sonores, il n’y a que par alternance la rencontre des corps par les gestes qui toujours dansent d’une façon désordonné. La fin est une apothéose de puissance, de l’énergie transmise par la musique et les danseuses.

Dans la scénographie inexistante, pur, j’ai pu me fondre dans le mouvement, vivre un moment de contemplation avec un fond sonore qui m’a transporté loin de ma réalité. – Clément François


« Plus on se vide, plus on se remplit, on se sent plein. Se concentrer, c’est s’ouvrir et non se fermer. » C’est avec ces mots que Nacera Belaza décrit la philosophie qui accompagne sa danse et qui indique une relation exceptionnelle entre le danseur et le public.Je fus témoin de cette expérience le 5 avril 2012 au théâtre de la Cité Internationale où le duo invita le public à compartir ce sentiment. La chorégraphe Nacera Belaza dansa d’abord toute seule, puis dansa Dalila Belaza, avant que les deux danseuses se réunissent enfin dans une danse commune. La présentation de quelques quarante minutes très intenses fut suivie par une rencontre lors de laquelle les deux danseuses révélèrent quelques-uns de leurs secrets au public afin que celui-là comprenne mieux l’attitude des danseuses ainsi que sa propre réaction à cette exceptionnelle manière de danser.

Pourquoi est-elle tellement exceptionnelle, cette danse ? Jamais je n’avais vu une danse tellement naturelle qui imite à la fois les mouvements naturels du corps humain et les mouvements éternels de phénomènes naturels tels que la mer et le vent. C’était la première fois que je vis des danseurs qui ne concevaient pas la scène comme lieu de spectacle, d’exhibition et de revendication où le danseur présente son corps. Non, au contraire, pour Nacera Belaza la scène est un lieu de lâcher prise, où le danseur crée une ouverture dans laquelle le spectateur peut entrer.
Mais la danseuse comment arrive-t-elle à créer cette ouverture ? D’abord, par le caractère naturel de la danse qui s’exprime à la fois par les mouvements ondulants, doux, spontanés et fluides et par les costumes. Les danseuses portèrent leur tenue de travail dans laquelle elles se sentent à l’aise, qui ne laisse pas apercevoir les formes précises de leurs corps qui permettraient de reconnaître les danseuses. Ces tenues grises et larges invitent le spectateur à se laisser aspirer par le mouvement. Ensuite, les danseuses pratiquent une philosophie de lâcher prise ce qui signifie que leur danse est un art non-figuratif qui ne cherche pas à transmettre une action ou un sujet mais un sentiment. Les danseuses y arrivent en se libérant des certitudes du corps et du cerveau, en considérant leur corps comme une entièreté où le visage et la tête ne jouent pas de rôle supérieur au reste du corps. Ceci les mène à un état d’équilibre où elles se délibèrent d’elles-mêmes. On est soi et on se quitte d’un seul coup. C’est une forme de catharsis. Ici intervient un troisième principe qui consiste en une symbiose entre la musique, la lumière et la danse. Ce principe est particulièrement dominant au début de la pièce où l’obscurité s’éclaircit prudemment, similaire au moment de l’aube. Des sons à peine audibles s’accroissent peu à peu et la danseuse se réveille avec les mouvements d’une somnambule. Au fil du temps, les mouvements deviennent plus rapides et accentués ce qui correspond au volume croissant de la musique. Néanmoins, la danseuse n’a pas de relation affective ni à la musique ni à l’autre danseuse, elle évolue en parallèle avec son propre souffle. Le corps danse gospel, une complainte de la condition humaine. Les trois principes atteignent leur apogée dans l’interaction de la danseuse avec l’espace. La danseuse devient l’espace et le son, l’espace-même est le premier partenaire de la danseuse qui ne danse jamais seule, mais avec l’espace et la musique. Même la deuxième danseuse ne sera incluse que dans la perception sans être appréhendée. Le tout mène à une dilatation du temps, une perte du sens de l’heure, une recherche de l’éternité. Cet effet pourrait peut-être expliquer le titre de la chorégraphie : Le Temps scellé.
Tous ces éléments rendent possible le lâcher prise et la symbiose entre les danseuses et les spectateurs. Tous disparaissent dans la musique et l’espace.

Ce qui rendit cette soirée extraordinaire et magnifique ne fut pas seulement le spectacle (qui n’en était pas un) mais aussi la rencontre qui le suivit, la conversation avec les danseuses. Les observations des spectateurs faisaient preuve d’une stupéfaction qui résulte du lâcher prise. Parfois, les spectateurs disaient qu’ils ne comprenaient même pas leur réaction émotionnelle, qu’ils n’auraient jamais pensé que la danse puisse avoir cet effet pareil à un voyage hypnotique. Les danseuses avaient donc atteint leur but et nous sommes tous sortis de la salle comme ensorcelés, à la fois reconduits à nos racines et en même temps libérés. – Thea Göhring


En ce début d’avril, je me suis rendu au Théâtre de la Cité Internationale. Je ne m’attendais à rien ; je n’avais pas lu le descriptif. Trois quart d’heure après, je suis sorti en ayant admiré les mouvements de torse, de bras et de tête formant une abstraction dynamique. Composé de trois séquences, deux solos et un duo, Nacera Belaza et sa sœur Dalila se fondent dans l’espace sonore et visuel où elles tendent à disparaître. Cette rencontre fortuite débute dans la pénombre. Une silhouette méconnaissable passe de la transparence à l’opacité lentement sous un fond de gospel. Les lumières sont glaciales, le tableau présente un spectre. Celui-ci s’agite, de plus en plus vite. Il ralentit, disparaît, et laisse sa place au suivant. Durant cette représentation, les variations de rythmes et leurs alternances progressives sont prédominantes. Les flux et reflux aux changements imperceptibles fascinent et nous troublent à ne plus comprendre quand viendra la fin. Le temps se confond et nous emportent dans une brise en disparition, où la musique s’amplifie dans ma tête à l’infini. Le décor est vide, ce sont les deux corps et la musique qui s’emparent de la scène. Les gestes sont amples et le son très puissant. La lumière vise et éclaircit ces deux silhouettes qui s’échappent ainsi de ce noir qui englobe tout l’espace. Les vêtements sont amples et dissimulent le corps afin de saisir l’essence des mouvements. Nous sommes pris dans un vide à la fois remplit, où plus aucune limite n’est à saisir. Les mouvements sonores et corporels sont tout, et l’on s’y perd.
Les gestes semblent insensés. La performance est radicale. Nous sommes face à une transe contrôlée, c’est cela que le temps scelle. La musique devient folle, le temps n’a pas de mesure, les corps se ressemblent et s’assemblent, le noir n’a pas
de place.

Dans Le temps scellé , nous sommes enfermés dans un infini, Le temps a pu sembler long en quarante cinq minutes, mais j’ai apprécié l’expérience envoûtante de l’abstrait et l’exploit chorégraphique. – Vincent Moracchini