Le maniement des larmes

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C’est sous la forme d’un hommage, et non par amour de la technique pour elle-même qu’il faut nommer les figures de style qui nous font aller au théâtre. Je n’ai pour ma part pas pu résister à l’envie d’assister au troisième volet de la trilogie BLEU-BLANC-ROUGE consacrée à « l’a-démocratie », écrite, mise en scène et jouée par Nicolas Lambert, au théâtre de Belleville. Le maniement des larmes, titre lumineux pour un sujet bien sombre, paronomase inquiétante et bien peu implicite, évoque déjà la tragédie inhérente à la vente des armes. Armes, larmes voilà de belles sonorités, pourtant c’est sans doute le mot maniement auquel Nicolas Lambert attribue une place centrale dans sa pièce. Écrit et mis en scène à partir d’un travail préalable de recherche, d’assemblages composite d’enregistrement interceptés, de communications téléphoniques orales ou écrites de personnalité politiques, de reportages et d’interview , le travail d’orfèvre de Nicolas Lambert s’attache à cristalliser par la dramaturgie le mouvement perpétuel du maniement des larmes, à le figer en instants, à en distinguer les acteurs, à montrer les discours qui le dissimulent. Effectuant des va et vient entre le contexte des attentats de Karachi -épisode dont on suspecte le caractère punitif et mafieux suite à une rétro-commission orchestrée par Edouard Balladur lors de sa campagne -et les relations et politiques et économiques ambivalentes qu’entretint Nicolas Sarkozy avec le colonel Mouammar Kadhafi, la pièce met en scène et nomme les différents protagonistes responsables, c’est-à-dire impliqués à quelque degré que ce soit dans la vente des armes lors de ces deux actualités. Nicolas Sarkozy, Thierry Goubert, Edouard Balladur apparaissent alors sur scène, et , comme on pense assister à une pure fiction théâtrale, ce sont devant nous les comédiens d’une triste réalité qui s’expriment et qui, manifestant un rapport malléable à l’éthique, nient tours à tours leurs implications dans la vente illicite d’armes à certains pays, dissimulent la nature des relations politiques et économiques d’intérêts avec entretenues avec ceux-ci en prétendant les intégrer au « concert » des nations, dénient le financement illégal de campagnes etc. Les investigations de Nicolas Lambert laisse peu de place à l’artifice scénique et littéraire et montre avec une crudité certaine ces hommes cyniques et omnipotents qui, balayant d’un revers de main agacé mais serein les suspicions des journalistes laissent sur eux rouler des larmes qui ne se crevèrent à Karachi, et partout où furent vendues les armes françaises. Sachant pertinemment que l’exercice du pouvoir, la volonté de puissance d’un homme d’état, poussent celui-ci à se salir les mains, ceux-ci transmettent les larmes encore fermées de victimes à d’autres intermédiaires ne rechignant pas aux basses besognes. Tous incarnés par Nicolas Lambert, ces personnages représentent un seul et même avatar celui qu’Edouard Balladur nomme si bien le « Machiavel en démocratie». Le tour de force de la pièce se situe bien là, dans cet unique acteur portant en lui de nombreux comédiens, dans cette interprétation polyphonique et pourtant si uniforme des manipulateurs de larmes. Pièce politique s’il en est, Le maniement des armes est le fruit d’un travail rigoureux, elle montre, donne à voir au spectateur l’étendue de son consentement, son ignorance des lois. On apprend en effet qu’un décret de loi enlève au parlement, c’est-à-dire aux députés élus par le peuple, tout droit de regard et de décision sur les modalités de commercialisation des armes qui restent dévolus au ministère de la défense. L’a-démocratie, sous-titre de la trilogie BLEU-BLANC-ROUGE reste à ce titre à méditer pour le spectateur sorti de sa torpeur citoyenne.

Sylvio Cast

Dans la petite salle du théâtre de Belleville, Nicolas Lambert, accompagné seulement d’une musicienne et d’un technicien, nous donne à voir une pièce éminemment politique, dont il est à la fois le dramaturge, le metteur en scène et l’interprète. Il joue tour à tour les rôles les plus variés, incarnant des personnalités aussi diverses qu’Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy ou Anne Lauvergeon. Il ne s’agit pas de fiction, mais bien de faits et uniquement de faits : Nicolas Lambert nous rapporte mot pour mot des paroles prononcées lors de discours officiels, d’interviews données à la radio et même de conversations téléphoniques privées. Les archives et les personnages défilent sous nos yeux à un rythme effréné, et peu à peu les différentes pièces du puzzle s’assemblent sous nos yeux : l’attentat de Karachi du 8 mai 2002 n’aurait-il pas quelque rapport avec le financement de la campagne d’Edouard Balladur de 1995 ? La libération des infirmières bulgares n’aurait-elle pas quelque lien avec les opérations d’Areva en Lybie ?

Nicolas Lambert nous propose un travail engagé, très documenté et qui est en même temps une véritable prouesse d’acteur. Tels des délinquants endurcis, les hommes politiques se trouvent mis face à leurs contradictions, sans que jamais les preuves, même accablantes, ne suffisent à les faire avouer. D’Edouard Balladur, nous ne finirons par obtenir que des confessions toutes générales, selon lesquelles il est préférable de confier les basses besognes à qui il plaît de s’en acquitter, et à qui est compétent en la matière. L’ensemble du spectacle est ponctué par des conversations téléphoniques entre les intermédiaires que sont Ziad Takieddine et Thierry Gaubert. Celles-ci possèdent une grande force comique : il s’agit de conversations entre deux hommes qui savent qu’ils pourraient bien être sur écoute, échanges brefs, et qui consistent surtout à se proposer de se rappeler sur un autre téléphone. Alors, c’est comme si plus ces individus cherchaient à dissimuler leurs méfaits, plus ceux-ci éclataient au grand jour, leurs silences les désignant tout autant que leurs paroles. L’urgence, aussi, les pousse sans cesse à la faute.

Le Maniement des larmes est aussi une véritable exhortation : la pièce invite le spectateur à exiger plus de démocratie, en particulier dans le domaine de l’armement, dont le peuple est exclu. A la fin du spectacle, Nicolas Lambert nous invite à reprendre possession de la chose publique et à nous interroger sur la pertinence de la dissuasion nucléaire et de la course à l’armement que la France promeut sur son territoire et à l’étranger. Il nous annonce également que nous pourrons voir dès le mois de décembre au théâtre de Belleville les deux prochains volets de sa trilogie d’investigation Bleu blanc rouge – L’A-démocratie intitulés Elf, la pompe Afrique et Avenir radieux, une fission française, en lien respectivement avec le pétrole et le nucléaire civil.

Stéphanie Morel

Le mardi 18 octobre 2016 je me suis rendue au Théatre Belleville pour assister à la pièce Le Maniement des larmes, de Nicolas Lambert, auteur/metteur en scène/acteur.

Le Maniement des larmes s’avère être la troisième pièce d’une trilogie Bleu-Blanc-Rouge, portant le sous-titre “a-démocratie”. Chacune tend à dénoncer un travers de la France : bleu – pétrole, blanc – nucléaire et rouge – armement (d’où le jeu de mot rigolo du titre). En arrivant dans la salle on se retrouve face à deux personnes sur scène, assis à une table, sans que la pièce ne soit débutée. On comprend par la suite qu’il s’agit de Hélène Billard, musicienne de la pièce, et du responsable de la lumière, du son et de la vidéo, Frédéric Evrard. Ils jouent également un rôle puisqu’ils lancent la réplique à Nicolas Lambert tout au long de la pièce. Le Maniement des larmes s’attache à dénoncer la politique d’armement de la France, à partir d’évènements judiciaires et de ce qui en découle, l’affaire Karachi mais aussi Kadhafi. On nous apprend ainsi que la France est le troisième exportateur d’armes dans le monde et on démêle de toutes ces histoires de corruption le double jeu des politiques. Pour ce faire, Nicolas Lambert  imite (de manière très ressemblante et drôlement) les hommes politiques concernés et certaines figures médiatiques, d’Edouard Balladur à Jean Jacques Bourdin. La manière dont Nicolas Lambert choisit de rendre compte de ces différentes affaires judiciaires est prenante. Il ne les fait pas se succéder les unes après les autres et ne les traite pas par ordre chronologique mais les entrelace sans pour autant nous perdre entre les différents protagonistes qu’il imite. Les scènes se succèdent ainsi très naturellement et facilement,  on passe d’une conférence de presse de Nicolas Sarkozy à une séance d’écoute des appels passés entre Ziad Takiedine et Thierry Gaubert avec une extrême et surprenante fluidité. Ce qui était également troublant et qu’on pouvait se demander durant toute la représentation c’était la véracité des propos tenus. A la fin de la pièce Nicolas Lambert le confirme et l’écrit dans un écran projeté, permettant d’indiquer de quelle manière on passait d’une scène à une autre. C’est ainsi que ces deux heures passent à une allure folle. Le point le moins positif serait surement et justement la masse d’information que Nicolas Lambert a pu dénicher pendant ses années d’enquête. En effet si on ne connait rien à ces affaires on ne peut suivre et on ne peut apprécier à sa juste valeur cet imposant travail. Les imitations hilarantes et terriblement ressemblantes ne peuvent de même être appréciées si on ne connait pas bien les imités. Cette pièce est ainsi réservée à un certain public (averti certes). Néanmoins on ne peut sortir de cette salle sans se sentir averti sur ce qui se passe réellement dans la politique d’armement de la France. La mise en scène, épurée, repose entièrement sur le jeu de Nicolas Lambert, ses mouvements sur scène et ses changements de personnages. On reconnaissait à la fin quand il empruntait le personnage de Nicolas Sarkozy à la lumière tamisée qui n’éclairait pas entièrement son visage, ou bien à la place qu’il prenait pour imiter Jean Jacques Bourdin sa façon de se tenir assis sur une chaise les coudes sur la table.  De plus Nicolas Lambert sait se rendre à la disposition de ses spectateurs, leur accordant quelques minutes après son spectacle pour leur parler directement, la petite salle conviviale et agréable du Théâtre de Belleville permettant une telle proximité. En conclusion, pour le travail impressionnant d’enquête de Nicolas Lambert, pour son jeu prenant, sa sympathie naturelle et surtout les thèmes contemporains et choquants abordés, la trilogie Bleu-blanc-rouge est à conseiller et à aller voir au plus vite.

Naïma Nassaralah

Le Maniement des larmes constitue le volet « rouge » de la trilogie de Nicolas Lambert, entamée avec Bleu : Elf, la pompe Afrique et poursuivie avec Blanc : Avenir Radieux, une fission française. Cette dernière partie, à la fois conclusive et indépendante, est tout entière tournée vers la question de l’armement, nucléaire avant tout, mais aussi conçu de manière plus large, pris dans les rouages politiques et politicards des commissions, rétrocommissions, pots de vin et volontés de puissance propres au fonctionnement des Etats occidentaux, qui dissimulent derrière la bien-pensance de principes étiquetés démocratiques et moraux (la liberté des peuples, en premier lieu, devenu le versant éthique d’un libéralisme généralisé) des procédés en tout point semblables à ceux prescrits par les régimes adverses ; aveuglés par une « fabrique du consentement », comme dirait Chomsky, les peuples des régimes occidentaux (dans la pièce : la France en premier lieu) se dotant d’une bombe et commerçant avec des régimes antidémocratiques voire totalitaires et bellicistes se trouvent privés d’un droit de question eu égard à la politique de leurs dirigeants, lesquels font s’immiscer les armes jusque dans les sphères les plus nationales et a priori autonomes de la République : les élections présidentielles de 1995 (E. Balladur), la diplomatie et la libération d’otages par une Première Dame (N. Sarkozy), jusqu’à faire se rejoindre, dans un dernier discours glaçant emprunté à M. Valls, innovation, progrès, nucléaire et liberté – « nous ne savons plus qui nous dissuadons », avait pourtant prévenu (martelé) Rocard.

Seuls sur scène pendant deux heures et trois actes parfaitement calibrés, Nicolas Lambert et ses deux acolytes enchaînent à un rythme haletant les saynètes dont les coordonnées sont affichées sur le mur du fond (date, lieu, heure, noms), et à grand renfort de sauts dans le temps ; ainsi se constitue une histoire, celle de l’armement français, de 1995 à nos jours, dans ses champs les plus administratifs (audition d’Anne Lauvergeon, AREVA, de Balladur, certaines questions à l’Assemblée Nationale) comme dans les plus privés (la discussion de la fille de T. Gaubert à sa mère après une perquisition au domicile familial, préparant le divorce et le déchirement du couple). Le talent virtuose du comédien, prêt à endosser n’importe quelle voix, n’importe quelle allure (des faciles Sarkozy et Bourdin aux plus rarement imités Balladur ou Rocard), happe le spectateur, et permet l’entière adhésion à cette histoire, entièrement tirée de faits réels, où l’irresponsabilité et l’aveuglement n’a d’égal que le rocambolesque presque ridicule des situations – témoin les rires dans la salle, parfois farcesques, mais le plus souvent jaunes.

Le texte mis en scène n’est pas une fiction ; rien n’a été réécrit ou aménagé ; Nicolas Lambert n’a fait qu’orchestrer une histoire à partir de documents, de rapports d’entretiens, de discours, afin de questionner le spectateur sur son rapport à cet armement républicain dont on nous vante les mérites sans faire le deuil conséquent d’un certain nombre de valeurs (terme usé jusqu’à la moelle et totalement vidé de son sens), de pratiques plus humaines, moins technocrates, plus pacifiques. Véritable pièce politique dans ses enjeux, coup de force théâtral dans sa performance, et œuvre d’utilité publique quant à son impact, Le Maniement des larmes est une fresque tragique et comique qu’il est fort bon de découvrir, surtout quand nous en sommes les protagonistes cachés, trop souvent oubliés.

Louis Tisserand
Photo : Erwan Temple