Le langage des cravates

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Le langage des cravates est une pièce dont rien que la mise en scène met mal à l’aise… Pari réussi pour Sophie Gazel, avec cette ambiance “d’hôpital”, froide et constituée uniquement de blanc et d’acier. On découvre très rapidement qu’il s’agit d’une salle d’attente d’entreprise. Des frissons parcourent mon corps, qui semble vouloir rejeter cet univers aseptisé, et quitter la salle de spectacle. Je décide cependant de rester. Une femme arrive, puis un homme. Ils ont tous deux l’air très professionnels, stricts, coincés dans leurs costumes bas de gamme. Un troisième personnage arrive, un RH me semble-t-il. Là, le spectacle devient appétissant car burlesque… L’homme et la femme semblent emprisonnés dans leurs rôles, chercheurs d’or au sein d’entreprises non humanisées… Ils font des pieds et des mains pour convaincre le RH de leurs compétences, allant jusqu’à utiliser des techniques de programmation neuro-linguistique… L’une d’entre elles consiste à imiter la personne à qui l’on s’adresse pour mieux la persuader… Le comique de geste est à son comble. Les spectateurs rient jaune face au réalisme des situations comiques. La scène tourne au ridicule, jusqu’à ce que les trois personnages se rendent compte de la situation : ils sont tous trois venus passer un entretien d’embauche ! La pièce tourne en dérision la crise économique qui touche particulièrement le travail. La violence de la situation est ici reflétée par l’intensité de l’absurde, à travers paroles et gestes. Les personnages sont perdus, rient, pleurent, dansent, dorment, se méfient les uns les autres, s’aiment, se haïssent… Ils finissent par ne plus quitter la salle d’attente, qui devient leur lieu de vie… Cette entreprise s’incarne en eux, et, complètement aliénés et éloignés de leurs vies privées, ils n’existent plus. La dictature de nos modes de vies contemporains est mise en exergue dans cette pièce satirique, que l’on quitte avec un goût amer…

Mélanie Michou

« Enfant, j’ai découvert Jacques Tati, Jour de fête et Mon oncle qui m’ont [marquée] suffisamment pour qu’adulte je cherche dans cette direction en terme de langage théâtral » ; voilà la déclaration de l’auteur et metteur en scène du Langage des cravates, Sophie Gazel, dans la “note d’intention” de son œuvre. Mais ne s’improvise pas Tati qui veut, et l’on en fait les frais en assistant à la représentation de cette pièce : si les premières minutes, où l’on perçoit en effet une résurgence du comique silencieux mais expressif propre à Tati, sont plaisantes, on commence bientôt à s’ennuyer ferme, et la représentation – une heure seulement – paraît interminable. Quelques gloussements dans la salle, mais rien de très enthousiaste – il faut dire que les spectateurs sont peu nombreux.

Des crises d’hystérie régulières et consternantes ponctuent l’attente des trois candidats convoqués à un entretien d’embauche par un DRH qui n’est jamais venu. Rien d’étonnant, dans un univers où les murs et les meubles sont d’un blanc sidéral et les vestes trop serrées. L’on regarde, abasourdi, des acteurs bruyants, bondissants, déchaînés, qui délirent sur scène sans parvenir à nous désennuyer. Nul besoin de toutes ces plaisanteries obscènes qui sont loin de rendre les acteurs plus sympathiques. Voir les deux hommes se rincer l’œil en lorgnant la mini-jupe ou le décolleté que leur collègue ne se prive pas de leur montrer avec une lourde et factice inconscience, tout en en faisant profiter les malheureux spectateurs – ce n’est pas précisément le genre de scène bouffonne et dégradante que l’on apprécie de la part d’un auteur, a fortiori si c’est une femme. Pourtant, c’est un ressort fondamental du comique douteux du Langage des cravates.

La critique convenue de la société de consommation, et des méthodes actuelles de recrutement en entreprise, nous offre miséricordieusement les rares passages comiques de la pièce, lors de la diffusion de fausses publicités prônant l’efficacité des employés par des moyens absurdes et pourtant presque réels, ou de la récitation, par les candidats, de parcours prestigieux, qui prennent alors des airs d’inventaires à la Prévert – faibles moments de grâce qui évoluent invariablement en transes aberrantes.

C’est donc de la contre-utopie que relève Le langage des cravates, qui accumule les poncifs de ce genre littéraire : comme dans 1984, l’étau se resserre autour des candidats, qui sont surveillés par des caméras ; l’on nous ressert encore une fois le fameux topos de l’emprisonnement qui de contraignant devient consenti – c’est sur ce final sans surprise que s’achève la pièce. La vacuité littéraire et scénographique de la pièce ne parvient pas à relever ce canevas trop classique.

L’auteur et les comédiens, en définitive, n’atteignent pas les objectifs qu’ils s’étaient proposés : la mise en scène, extravagante et outrée, ne provoque pas la prise de conscience annoncée chez le spectateur, qui en ressort ennuyé et vaguement écœuré. L’humour se voulait grinçant, il n’était que poisseux. En un mot, c’est une pièce que son absurdité trop assumée rend hermétique et, de ce fait, parfaitement inefficace.

Claire de Mareschal

Deux hommes, une femme, et cet éclairage cru. Dans une pièce blanche, des chaises, une table, et ces inconnus qui attendent l’hypothétique venue d’un recruteur pour un entretien d’embauche.

C’est en une heure que la pièce de Sophie Gazel révèle ses subtilités et déploie son humour mordant, caustique, qui déconcerte autant qu’il amuse. Si Le langage des cravates n’est pas sans rappeler En attendant Godot, dans cette distension du temps, ni même Les Chaises, dans son décor comme dans les exubérances qu’il permet à ses personnages, c’est bien un air de Jacques Tati qu’on retrouve sur scène, comme l’affirme la metteuse en scène.

Le décor est froid, clinique ; le cynisme guette chaque réplique. Le langage ne permet pas d’expliquer, ni de comprendre ; il illustre les gestes et les soubresauts de ces trois lurons. Derrière les techniques japonaises de management, la musique sournoisement relaxante et les publicités enjôleuses, la folie guette, mais où se cache-t-elle vraiment ?

Anna, Esteban et Raoul sont drôles à faire peur. Ils veulent ce poste, sont appliqués, consciencieux, jouent parfaitement leur rôle. Il suffit pourtant d’un écart, d’une surprise, d’une blague salace, d’un journal plié ou d’une climatisation défaillante pour que la machine s’emballe. Surgissent alors l’absurdité, le rire jaune ; s’offrent au regard la bestialité, la faim, l’envie pressante, les corps en mouvement et les boutons de chemise qui sautent. On pourrait croire à un exhibitionnisme vulgaire, mal placé, mais il sert le rythme et le déroulement de la pièce.

Au-dehors ? Le chaos, le vide peut-être. Seule existe cette salle d’attente dans laquelle sont reclus les trois prétendants au poste ; l’alarme terrifie, terrorise, dès qu’un personnage touche à la poignée magique. C’est cette même poignée qui ouvre la pièce, la fait surgir du néant, lorsqu’Anna, la première, entre, prend place sur une chaise, et entreprend de mettre un peu (plus) d’ordre dans sa coiffure. Engoncés dans une veste trop serrée, prisonniers d’un CV imperfectible, il ne reste qu’un Huis Clos tout à fait contemporain pour dévoiler l’incompréhension profonde et la soif de soumission au pouvoir de ces compagnons d’infortune.

Aussi amusés et décontenancés que vous puissiez sortir de la salle, n’oubliez pas vos cravates.

Bertille Rouillon

Le langage des cravates au théâtre de Belleville : une critique du monde du travail ?

Le lundi et le mardi uniquement, et ce jusqu’au 19 décembre, le théâtre de Belleville accueille sur scène Matthieu Beaudin, Pablo Contestabile et Véronic Joly dans une création originale de Sophie Gazel : Le Langage des cravates. Dans un décor d’une simplicité étonnante, les trois personnages nous transportent dans le monde du travail à travers un jeu burlesque.

Un décor onirique : entre rêve et cauchemar

Le théâtre de Belleville apparait comme un lieu magique. En effet, dès l’accueil et la billetterie, un décor bleuté, orné de doré nous transporte vers un autre monde. La salle du théâtre, très intimiste, ne comporte que 96 places et permet une proximité spectateurs/acteurs intense. Le décor utilisé pour Le Langage des Cravates représente une salle d’attente aseptisée, tout de blanc meublée. Des chaises, deux tables, un porte-manteau bancal et une plante verte constituent le seul décor sur scène.

Le monde du travail nous est décrit à travers trois personnages burlesques qui rappellent l’univers de Jacques Tati. Mais cette pièce en huis-clos en devient quelque peu angoissante à certains instants. Elle montre au public l’omniprésence du travail et de la compétition dans notre monde actuel. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour obtenir un emploi ? Sophie Gazel a choisi pour thème « les nouveaux modes de management, les algorithmes absurdes qui sont aux commandes de nos vies, la dictature des statistiques, la suprématie des diplômes qui valorisent les connaissances et les savoirs au détriment du savoir-faire et des valeurs humaines […] ». Tout cela est mis en scène par Sophie Gazel qui dépeint à travers des situations comiques et pathétiques l’univers d’une entreprise. Écriture de la pièce « en Espagne en 2012, alors que le pays faisait face à la violence d’une crise économique et sociale sans précédent ».

L’écriture « comme un assemblage ludique, qui fait la part belle au rire, à l’humour décalé ainsi qu’à notre capacité à savoir rire de nous-mêmes »

Le bruit joue un rôle capital dans la pièce : musique, pubs, paroles, cris tout s’entremêle parfois jusqu’à l’extrême pour aboutir à un capharnaüm, inaudible pour le public. La performance vocale de Matthieu Beaudin reste tout de même à souligner. Le burlesque est présent mais parfois malheureusement trop présent et le public en vient à être noyé dans une surdose d’informations. La musique, les cris, les paroles, les gestes des comédiens, tout cela pour mettre en lumière une certaine folie, folie produite par le huis-clos qui a pour but de faire monter le stress.

Cette pièce est donc une formidable mise en scène dans le sens où sans aucun mot, les acteurs arrivent à toucher le public et à les faire rire. Mais à vouloir trop en faire, ils peuvent perdre leur attention. Et si la simplicité était le maître mot ? Une pièce intéressante pour la performance physique des comédiens, capables d’émouvoir le public mais quelque peu gâchée par le « too much ».

Léa Théry

Une salle d’attente au mobilier blanc immaculé, une poubelle et une plante verte. Un bureau, des chaises, et une table basse…

Nous voici plongés dans un décor froid et neutre lors d’un rendez-vous d’embauche, où règne concurrence et espoir.

Cette pièce écrite et mise en scène par Sophie Gazel en 2012 dépeint la situation critique de l’entreprise, la pression que chacun de nous peut ressentir afin d’obtenir un poste.

Le comique de geste triomphe dans l’humour absurde.

Une musique instrumentale de type « spa », relaxante, semble hors contexte au premier abord.

Le spectateur ressent d’emblée le malaise dans une salle d’attente. Une femme en tailleur entre sur scène, Anna (Véronique Joly), et se voit ridiculisée grâce à son jeu d’acteur par son angoisse.

Un homme fait ensuite son entrée (Matthieu Beaudoin), profil type de l’homme en « costard-cravate », sacoche de bureau, gadgets « made in Japan » : Raoul. Une tension palpable s’installe entre les deux concurrents.

L’apparition fracassante d’Esteban (Pablo Contestable) perturbe l’action et fait entrer le spectateur dans l’illusion des deux premiers personnages : sa gestuelle et son style vestimentaire laissant croire qu’il est lui-même le « PDG ».

Anna et Raoul font leur preuve en copiant chaque faits et gestes d’Esteban, allant jusqu’à lui énoncer leurs CV respectifs.

La vérité éclate lorsque ce dernier annonce qu’il a rendez-vous, comme eux. L’atmosphère change enfin : ils deviennent concurrents mais se lient d’une complicité imposée.

Par ailleurs, la pression temporelle fait penser au huis-clos Fin de partie de Beckett. Une attente qui n’en finit pas, sans jamais voir le recruteur arriver.

En effet, à la déception du spectateur -mais défi ambitieux de l’auteur- le recruteur ne fera jamais son apparition.

Pourtant, certains moments absurdes -échange de techniques détente allant jusqu’à se déshabiller et danser dans tout l’espace, perdre patience, adopter un comportement de pure hystérie- auraient créé une chute mémorable à l’entrée du patron.

Quelques répétitions lassent, mais caractérise cette pièce et impliquent le public dans l’attente interminable du fameux rendez-vous. Par moments, des coupures chronologiques critiquent le monde de l’entreprise en les présentant en train de vendre un produit, présenter leur expérience professionnelle…

De fausses publicités passent parfois aux hauts-parleurs radio, un humour contextuel qui forme des bouleversements dans les actions des personnages.

Des moments forts sont hilarants, comme l’annonce du CV de Raoul à la diction rapide, fidèle à Jacques Tati.

Ce qui nous emporte dans cette pièce de théâtre burlesque réside dans le thème : caricaturer de façon humoristique notre propre société est un défi politique et social, très contemporain.

Ouvrir les yeux aux gens à l’auto-dérision en utilisant l’humour comme vecteur de message sociétal est tout à fait remarquable et plus efficace, parfois, que la tragédie. Nous sommes ici contraints à voir que notre société est remplie de pression professionnelle le plus souvent incohérente.

Cette pièce décrit notre ridicule conventionnel, en faisant passer un merveilleux moment de rire.

Elle s’adresse à nous tous, pour qui le monde de l’entreprise demeure encore aujourd’hui une aventure, burlesque mais réaliste. Mieux vaut en rire qu’en pleurer !

Juliette Saugnac

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