Le fils / Marine Bachelot Nguyen – David Gauchard

Il est 18h30, les derniers spectateurs prennent place dans la petite salle sombre Jean Tardieu au sous-sol du Théâtre du Rond-Point. Dans quelques minutes la pièce Le Fils écrite par Marine Bachelot Nguyen et mise en scène par David Gauchard va commencer.

Une femme, la quarantaine, en jean et chemise grise aux manches retroussées arrive sur la scène. Ni guindée, ni négligée, elle ne nous aurait sans doute pas marqué si nous l’avions croisé dans la rue. Cette femme, Catherine dans la pièce, est seule sur un plateau circulaire en bois clair et a pour unique compagnie un clavecin (on se demande pourquoi il est là) sur lequel elle joue quelques notes une fois pendant le spectacle. Commence alors son monologue qui va durer 1h10, et dont le cœur du sujet est la radicalisation religieuse. Ce n’est pas de l’islamisme dont il est question cette fois mais d’intégrisme catholique.

Cette pharmacienne qui ne fait pas de vague nous raconte sa vie, son histoire. De ses études de pharmacie à Rennes où elle a rencontré Philippe – son mari –, à la naissance de ses deux garçons – elle commence d’ailleurs la pièce sur ce sujet –, on suit l’itinéraire de la femme, la mère mais aussi la catholique. Et c’est ainsi que se dévoile au spectateur une femme qui s’engouffre dans l’extrémisme religieux un peu par désir de faire partie d’un groupe, un peu par faiblesse aussi mais surtout par hasard. Car c’est avant tout une dérive qu’Emmanuelle Hiron joue seule sur la scène devant nous. La parole est fluide, les idées se suivent et se succèdent, s’interrogeant et nous interrogeant, nous public. Pas de place pour le jugement pendant ce spectacle, on est dans l’intimité, la pensée de cette femme.

Dans ce décor très épuré, seule en scène pendant plus d’une heure, Emmanuelle Hiron joue extrêmement bien, pleine de retenue et d’émotion à la fois, on est comme sur un fil, pris dans le tourbillon de la dérive. Et pour ponctuer ce monologue, à chaque fin de tableau lorsque le projecteur s’est éteint, un bruit tel une bombe qui explose ouvre le tableau qui suit en même temps que la lumière se rallume. Effet garanti sur le spectateur même si l’on se demande pourquoi cette mise en scène…

Si l’histoire d’une femme ne peut expliquer la mécanique générale d’une radicalisation religieuse, on essaie, le temps de la pièce, de comprendre celle de Catherine. On ne ressort pas indifférent de cette pièce très actuelle.

Alexandra Lagarde


« Le fils », au théâtre du Rond-Point, est une pièce de théâtre aux allures de documentaire qui nous présente, grâce à un seul-en-scène efficace, l’histoire d’une femme à la vie très banale : pharmacienne dans la pharmacie de son mari, habitante de Province, mariée avec deux garçons (collégien et lycéen). Son mari est croyant, elle va donc à la messe le dimanche et y fréquente des notables de la ville. Elle est habillée d’un jean droit et d’une chemise. Elle mène une vie tranquille, sans embuches, médiocre. Bref, cette femme est « n’importe qui ».

Alternativement racontée à la première et à la troisième personne, de temps en temps elliptique ou s’attardant parfois sur des détails qui donnent au récit des allures de réel, l’histoire se concentre peu à peu sur une époque de sa vie, au cours de laquelle elle est invitée par la femme du chirurgien de la ville à s’engager contre une pièce de théâtre qualifiée de blasphématoire, puis contre le « mariage pour tous ». Encouragée par ses amies, elle refuse à présent de délivrer la pilule du lendemain, et propose aux jeunes femmes enceintes qu’elle est amenée à rencontrer dans son métier des conseils pour garder ou non « l’enfant » qu’elles portent. Emportée par la ferveur de protestation de la « manif’ pour tous », elle devient quelqu’un – aux yeux de son mari, de sa famille, de ses amies, des autres. On découvre alors ce qu’on pourrait qualifier de radicalisation ordinaire. Ses propos, au départ innocents et légers, deviennent durs et tranchés. 

Le texte ne se veut pas accusateur pour autant. Ainsi en va-t-il de l’art du documentaire : il s’agit de montrer, décrire, rendre visible. Ici sont mises en lumière les circonstances simples qui conduisent une femme ordinaire à une radicalisation dangereuse de la pensée. Si l’histoire a déjà fait l’objet de nombreuses mises en scène, au théâtre ou au cinéma, elle a le mérite ici de mettre l’accent sur le développement de la haine, encouragé par un repli sur soi et une peur de la différence. Cette haine à l’opposée des valeurs chrétiennes traditionnelles, le personnage en prend conscience trop tard : ce n’est que lorsqu’elle retrouve le corps inerte de son jeune fils homosexuel, mort par suicide, que l’on saisit avec elle l’ampleur des dégâts irréversibles que ce sentiment a commis, grâce à une interprétation touchante de la comédienne.

Si le récit ne cherche pas à juger, il peut nous être parfois difficile de s’identifier à cette femme, dont le discours semble parfois appartenir à une autre époque, la loi Taubira tant décriée s’installant peu à peu dans les moeurs. Cette femme, donc, qui suscite parfois de légères moqueries auprès du public du théâtre du Rond-Point, conclut pourtant son monologue empli de douleur en nous interpellant : « Et vous, si vous étiez invités chez moi, auriez-vous accepté ? ». Oui : et vous, vous qui vous vous moquez de la facilité avec laquelle je suis tombée dans la haine, n’êtes-vous pas en train de faire de même à mon égard ?

Camille Lichère


Drame familial d’une intensité captivante, Le Fils met en scène une femme, seule sur scène, conteuse d’un instant, poétesse d’un moment. Cette femme, cette mère, se livre à un monologue intérieur d’une rare éloquence, dont l’émotion perce le spectateur tout au long de la pièce. En proie à ses démons, cette actrice passive de sa propre vie prend le public à témoin, comme pour lui raconter ses torts tout en recherchant son soutien. En cela réside toute la subtilité de l’oeuvre proposée par le théâtre du Rond-Point : le spectateur assiste, impuissant, à la descente aux enfers de cette pharmacienne, dont le principal défaut est, au final, de se fondre dans la masse, en réclamant une vie facile, normale, simple. À partir de là, comment blâmer cette citoyenne, qui n’a pas su comprendre l’homosexualité de son fils, au point que ce dernier s’ôte la vie ? Comment jeter la pierre à une femme influençable et influencée, qui ne faisait que souhaiter l’acceptation de ses paires ? La trame est ficelée, l’analyse subtile, même si on regrette l’aspect effacé du mari et du fils aîné. Cette catholique pratiquante est peinte à travers un regard étonnamment bienveillant, même si fermement opposé à la dérive extrémiste. L’oeuvre trouve sa force dans cette vision offerte au spectateur, celle d’une femme désemparée, qui n’a pas su comprendre, non pas parce qu’elle ne voulait pas, mais parce qu’elle ne pouvait pas. Sans justifier quelque acte discriminatoire, la pièce apporte une réflexion intéressante sur le chemin vers le racisme ou l’homophobie, chemin de la facilité, soudant malheureusement les individus entre eux.
La tragédie théâtrale est ici marquée par le choix d’une mise en scène minimaliste, où le seul élément dévoilé au public est un piano, expression du fils disparu et de son manque. Le jeu de lumières est rondement mené, et les couleurs pastels, symbole de l’unité familiale, narguent celles froides, impliquant l’agressivité des paroles et des actes.
Quand le spectateur est interpellé par la dernière question clôturant la pièce (« et vous, vous viendriez chez moi ? »), il est tremblant, frappé par la détresse cachée derrière ce conditionnel, et cette incapacité, à son tour de pouvoir changer le cours des choses. Le texte apparait dans toute sa froideur, ode à la tolérance, au respect d’autrui et à l’amour d’une mère pour son enfant, quel que soit son orientation sexuelle.

Elisa Guidetti


Seule sur scène, sans décor, accompagnée d’un sobre piano : elle se livre sans artifice.  Vêtue d’une chemise claire assombrie par ses cheveux épars, elle se met à nu. Elle partage ses pensées, ses interrogations, ses tourments dans un soliloque des plus intimes. Elle, c’est une femme ordinaire, qui pourrait être notre pharmacienne, notre voisine, … nous-mêmes ?
 
Elle vit en province, avec son mari et ses deux adolescents que tout oppose. Désireuse d’encourager le commerce de l’officine familiale et de s’insérer dans la bonne-société de Rennes, elle se fait amie de l’épouse d’un des notables de la ville. Son mari est croyant, plus qu’elle, mais elle s’accoutume à se rendre avec eux à la messe dominicale. A prendre part aux réunions, puis aux processions organisées en faveur de la Manif pour tous et du rassemblement bleu Marine.
 
Initialement intéressée, cette démarche se convertit en adhésion, se meut en ferveur.  Observant les préceptes intégristes, elle se refuse enfin à la vente de contraceptifs et s’emploie à convaincre son fils que « l’homosexualité est une déviance qui se soigne ». Ce basculement progressif, insidieux, se produit au fil de la représentation sans que nul n’y prenne garde. Il est servi par le texte de Marine Bachelot Nguyen, et le jeu d’Emmanuelle Hiron, dont les harangues, percutantes et désarmantes, en sonnent les témoins.
 
Cette œuvre éminemment moderne, donne à voir les fondements de la radicalisation tout en en révélant les heurts. Il offre à son public la liberté d’en tirer les enseignements qu’il lui semble, sans moralisation, mais dont la banalité ne peut qu’inquiéter.  Le fils, ce drame dont et dans lequel nul ne sort indemne.

Frédérique Langlois


Photo : Giovanni Cittadini Cesi