Le Double / Ronan Rivière (mise en scène), adaptée de Dostoïevski / Théâtre Le Ranelagh / Novembre 2019

Image d’entête : Le Double, Ronan Rivière. Photographie de (c) Ben Dumas (2019)

Le cadre chaleureux du superbe théâtre Le Ranelagh contraste fortement avec la chambre modeste, presque miteuse – aux « murs verdâtres », qui apparaît sur la scène où se joue Le Double de Dostoïevski, adapté par Ronan Rivière. Le petit fonctionnaire russe Goliadkine y mène, en compagnie de son sympathique et truculent domestique Petrouchka, une vie ordinaire mais heureuse ; il y savoure la joie tranquille d’une existence simple, réglée par l’accomplissement méticuleux de son travail administratif. Sa chambre et son bureau au Ministère sont les lieux qui encadrent le bonheur discret et sans ambition d’un homme habitué à une demi-solitude. Goliadkine n’a aucune prétention, affligé qu’il est d’une timidité maladive que Ronan Rivière, dans le rôle du personnage principal, manifeste de manière presque pantomimique. Ce jeu pour le moins outré, adopté par tous les comédiens de la pièce, convient fort bien aux personnages excessifs, si chers à Dostoïevski.

Heureux, Goliadkine ? Du moins, jusqu’à ce soir terrible où, déambulant de nuit dans les rues labyrinthiques de l’humide Saint-Pétersbourg, il a la vision fugace mais terrifiante de son double. Un nouveau Goliadkine apparaît le lendemain à son bureau : ils portent le même nom, leurs physiques sont presque identiques, mais le double maléfique et fascinant du fonctionnaire consciencieux s’impose peu à peu à la place de son insignifiant homonyme, sans que personne ne semble conscient du caractère fantastique de la situation – personne, sauf le petit Goliadkine lui-même, chassé de son propre emploi, de sa propre chambre, écarté de tous, dépossédé de sa personnalité, et peut-être même de sa raison.

On ne peut qu’admirer la mise en scène formellement impeccable : les mouvements des acteurs sont réglés comme une chorégraphie, et les changements de décor prennent des airs gracieux de ballet ; les silences et les brusques éclats de voix, parfaitement maîtrisés, rythment la descente aux enfers d’un homme qui n’a pas su se faire entendre. « C’est tout un monde que chacun porte en lui ! Un monde ignoré et qui meurt en silence ! », soupirait, à la même époque, le Fantasio de Musset. Éclairant le mystère de ces non-dits, la mélodie d’un piano vient exprimer lyriquement les sentiments d’un homme injustement écrasé sous les coups du destin.

L’adaptation scénique du roman, très réussie, laisse apparaître une dimension burlesque – voire grotesque, à travers les épisodes de la vie sobrement tragique de Goliadkine ; elle respecte ainsi l’ambivalence des romans de Dostoïevski, bien que l’atmosphère devienne de plus en plus sombre au fur et à mesure que se déroule la pièce, induisant chez les spectateurs cet état d’esprit pessimiste dont toute œuvre russe digne de ce nom porte le germe. À travers une œuvre pourtant personnelle et originale, Dostoïevski nous invite à nous pencher sur un grand problème humain, à nous interroger sur la vanité des apparences, la fausseté de l’image que nous renvoyons aux autres, incarnant matériellement dans ce double fantoche, plus réel que son modèle, l’amère définition reprise par tant de poètes depuis Pindare : « Qu’est-ce que l’homme, que n’est-il pas ? L’homme est le rêve d’une ombre ».

— Claire DE MARESCHAL

Jacob Petrovitch Goliadkine, petit fonctionnaire de ministère, noble par le sang – mais néanmoins pauvre et chétif, n’épouse pas l’existence qu’il pensait lui être destinée. Lorsqu’apparaît dans sa vie maussade un homonyme qui lui ressemble en tout point, mais qui est – caractériellement, son opposé le plus extrême, la vie de ce petit homme se voit bouleversée, et l’on est amenés à le suivre dans ses délires monomaniaques.

En poussant la porte du théâtre Le Ranelagh, je soupire. Mon rapport à Dostoïevski est si intime, si fondamentalement charnel que je crains d’être déçu, de devoir « subir » une énième interprétation désastreuse de son fol univers.

Mes craintes se dissipent lorsque, chétif, dans un jeu aussi juste qu’inquiétant, Ronan Rivière – que dis-je ! Jacob Petrovitch Goliadkine lui-même, comme évadé des pages du livre, commence à s’exprimer. Dès alors, c’est un festival de fééries angoissantes, et nous nous prenons à oublier Fiodor (Dostoïevski) pour admirer ses propres personnages qui s’animent devant nous. Tout est juste à ce niveau : le jeu des comédiens, le choix des dialogues, la mise en scène – tantôt semblable à celle d’un vaudeville, tantôt aussi sobre qu’un Anouilh. On se prend à rêver d’une danse avec Clara, d’une bouteille avec Petrouchka ; nous voulons entrer dans ce ministère, nous frémissons lorsque la situation se tend, nous nous réjouissons lorsqu’elle se délie.

Certes, de nombreuses libertés ont été prises vis-à-vis du texte originel ; les puristes ne s’y retrouveront pas. Des scènes disparaissent, d’autres sont adaptées, certaines subtilités se perdent en chemin… Néanmoins, la troupe de comédiens révèle avec brio le caractère fondamental de l’œuvre. Compte tenu de la densité de la tâche, on ne peut être qu’impressionné.

Tout juste aurions-nous souhaité que le talentueux pianiste, relégué dans un coin sombre de la scène, à peine éclairé par sa lampe de bureau, soit davantage mis en valeur ; qu’il ne soit pas là pour souligner l’intrigue – mais pour la sublimer ; que sa musique et lui-même deviennent des personnages centraux de l’histoire. On dirait presque qu’il est là par hasard, ce pianiste – qu’il s’est retrouvé là, sans qu’on ne lui en donne le choix, extérieur, involontaire.

Pas besoin de connaître ni d’aimer Dostoïevski pour aller voir cette pièce ; l’adaptation de Ronan Rivière, si elle reste fidèle à l’essence même du roman, si elle ne trahit pas les intentions premières de l’auteur, apporte néanmoins un regard neuf sur l’intrigue, et permet au spectateur de partager les errements d’esprits et les nombreuses interrogations des personnages.

— Sacha MOKRITZKY

« Une pièce qui brouille les limites entre le rêve et la réalité »

C’est au théâtre Le Ranelagh que s’est tenue la représentation de la pièce « Le Double », adaptée par Ronan Rivière d’après l’œuvre originelle de Dostoïevski. Cette pièce reprend l’histoire de Goliadkine, petit fonctionnaire en poste dans un ministère de St. Petersburg. Ce personnage, interprété par Ronan Rivière, suscite dès la toute première scène le rire des spectateurs, par sa caractérisation comique. Il s’agit-là d’un homme anxieux qui n’a de cesse de douter de lui-même. Ses relations avec les autres personnages s’en trouvent ainsi fortement troublées. La pièce tient son titre de l’évènement principal : l’arrivée du double de Goliadkine au Ministère. En effet, plusieurs hypothèses sont avancées quant à cette arrivée soudaine. Le spectateur est sans cesse en train de se demander, tout comme le personnage principal, s’il s’agit-là d’un rêve ou de la réalité. Le double de Goliadkine est-il un diable, une entité maléfique ? Le fruit de son imagination ? Ou, tout simplement, un homme qui partagerait son nom par le biais du hasard ?

La réponse n’est jamais donnée – ce, tout au long de la pièce. C’est au spectateur de formuler ses propres hypothèses. Même si la pièce peut se lire comme une interprétation ontologique sur l’identité, le ton comique crée un certain décalage. Le jeu des acteurs, exagéré, est une volonté du metteur en scène ; il arrive même que des personnages s’adonnent à la double énonciation, s’adressant parfois aux spectateurs et même au musicien (Olivier Mazal), dont la musique accompagne les actes.

L’aspect comique de la pièce ne nous empêche cependant pas d’avoir une approche plus profonde de celle-ci, et de voir dans le double de Goliadkine une version fantasmée et améliorée de lui-même. En effet, son double commence à le remplacer petit à petit, à envahir tout son espace – jusqu’à l’exclure complètement de sa propre vie. La pièce s’achève ainsi : Goliadkine, qui fait l’objet d’un complot orchestré par son double, se retrouve enfermé dans un asile psychiatrique.

Le comique prégnant dans le jeu des acteurs se mélange à l’action tragique de la pièce, créant un mélange subtil de genres et un effet de dédramatisation. Ce mélange de tons légers et plus sérieux se voit renforcé par un fantastique non-assumé. En effet, la pièce joue de bout en bout sur le mélange, l’incertitude et l’indécision. Elle est, de fait, inclassable, fascinante pour le spectateur. Ceci crée un effet d’ouverture, de liberté plaisant pour le spectateur qui peut ainsi se livrer à l’interprétation de son choix.

Les différents actes sont accompagnés par la musique du pianiste Olivier Mazal. Cette musique, faite sur mesure pour la pièce, accompagne les mouvements des acteurs et leurs paroles. On pourrait presque dire que la pièce résonnerait incomplète sans l’accompagnement de la musique, tant celle-ci occupe une place importante. Nous avons, ici encore, en plus du mélange des genres, un mélange des arts qui rend l’expérience encore plus enrichissante.

Un autre détail pourrait attirer notre attention : celui de la fluidité dans le changement des décors (bien que rudimentaires). En effet, il s’agit d’un décor que les personnages composent eux-mêmes sur scène, sous les yeux des spectateurs. Tout ceci pourrait même nous faire penser à une chorégraphie, tant les acteurs sont en symbiose sur scène. Ces transitions, loin de briser l’illusion théâtrale, ajoutent un charme à la pièce.

Nous pouvons donc conclure en disant qu’il s’agit-là d’une pièce placée sous le signe du mélange. Mélange de genres, mélange de styles, de disciplines artistiques, de rêve et de réalité. Et, au sein même de cette illusion du désordre, le spectateur peut créer sa propre interprétation et repenser la pièce à sa manière. Cette richesse de tonalités fait que l’on assiste chacun/chacune à une pièce différente selon sa propre interprétation… Une pièce qui, pourtant, reste la même.

— Sarra BEN DHIA

C’est au théâtre Le Ranelagh que le metteur en scène Ronan Rivière adapte pour la première fois en France le roman Le double de Dostoïevski. Cette adaptation théâtrale nous présente Jacob Petrovitch Goliadkine, petit fonctionnaire russe, habitant de St. Pétersbourg, timoré et grand phobique social, dont la vie est bouleversée par l’apparition soudaine d’un double de lui-même. Cette adaptation, troublante et étrange, nous plonge dans la Russie du XIXème siècle – celle de l’auteur. Le texte de Ronan Rivière est écrit avec poésie ; le piano d’Olivier Mazal chante et enchante. Selon Ronan Rivière, la pièce oscille allégrement entre « des moments de confidence poétique et des dialogues secs et rapides », entre poésie et brutalité, humour et sériosité, donc. Frôlant le fantastique, la pièce étonne, paraît étrange, presqu’effrayante. « L’intérêt de l’œuvre est de semer le trouble entre le rêve et la réalité, entre le fantastique et la folie », confie l’écrivain de plateau et metteur en scène. Le surnaturel de Dostoïevski, teinté de grotesque, d’absurde, de peur et d’étrange, nous oppresse, nous inquiète. Son fantastique nous stupéfie. Cette adaptation, superbement écrite, merveilleusement interprétée, est accompagnée au piano avec émotion, et incroyablement bien mise en scène. Elle émeut tant qu’elle effraie ; on s’apitoie sur le personnage principal et on redoute son double diabolique.

Le metteur en scène questionne la folie : Jacob est-il fou ? Le double existe-il, est-il une production de son imaginaire ? Le monde est-il fou ? C’est cette indécision qui envoûte le metteur en scène : « C’est cela qui me plaît. D’extraire de cette nouvelle une pièce où l’on ne sait jamais qui est fou entre les personnages, les interprètes ou le public ». Comme le lecteur du roman de Dostoïevski, le spectateur n’est plus jamais sûr ce qu’il voit, de ce qu’il croit : est-ce Jacob qui tombe dans la folie, ou bien est-ce son double qui tente de le rendre ainsi, déséquilibré ? Se joue-t-on de lui ? Ronan Rivière nous donne à sentir les errances psychologiques du personnage, personnage chétif, en manque d’amour, que l’on abuse car trop gentil ; que l’on écrase, que l’on ridiculise, que l’on bafoue, que l’on humilie, que l’on discrédite. Le metteur en scène nous enjoint à (com)pâtir avec Jacob, victime de la société humaine, victime de son manque d’assurance, victime de son manque d’amour, victime de sa faiblesse.

L’on assiste progressivement au basculement du héros dans la solitude, le désespoir – héros qui, malgré son acharnement pathétique, ne pourra avoir justice. Cette pièce nous montre la progressive spirale paranoïaque dans laquelle le personnage est emporté. Cette œuvre est éminemment politique ; elle est le récit de la destruction d’un homme par la société hypocrite. Le spectateur s’enfonce dans les affres de la folie, de l’intériorité, du cauchemar, de l’hallucination. Rationnellement, rien ne s’explique : dédoublement de la personnalité, véritable sosie, situation fantastique… ou bien délire paranoïaque ? Cette superbe adaptation nous fait percevoir les profondeurs de la psyché et des émotions humaines. C’est un chant du désespoir, le chant d’un cœur trahi et meurtri. Émouvante, cette pièce nous pince le cœur.                                          

— Maeva GRÉCO

Categories: Théâtre