Le direktor / Oscar Gomez Mata – Théâtre de la Bastille

Je n’ai jamais vu le film Direktor de Lars Von Triers, même si je connaissais déjà le talent de ce réalisateur pour manipuler le spectateur, jouer de ses émotions et l’emmener très loin pour le mieux comme pour le pire. J’ai donc retrouvé avec plaisir cette dimension dans la pièce de Oscar Gomez Mata, qui s’appuyait sur la mise en abîme du théâtre pour mieux montrer aux spectateurs la manière dont ils se faisaient piéger émotionnellement par les acteurs. L’audience bernée est alors le miroir des personnages eux-mêmes dupés par leur directeur et l’acteur qu’il engage pour le représenter.

Dans ces jeux de quiproquos beaucoup d’humour, et de différentes sortes d’humour, allant du comique de jeux de mots, des grimaces, des remarques grivoises, du playback, à des textes plus noirs mais également un sentiment d’amertume et de violence au sein de la société représentée sur scène. L’entreprise telle qu’elle est ici dépeinte prend une tournure absurde, élément renforcé par un vocabulaire très technique et l’utilisation du danois en traduction simultanée. J’ai trouvé cette utilisation de l’absurde vraiment intéressante, drôle et grinçante pour nous montrer ce que l’entreprise a de plus fou et ridicule aujourd’hui. Sans être didactique, la pièce propose une réflexion significative sur les enjeux capitalistes mais surtout sur les liens entre les salariés et plus généralement entre les humains. Qu’est ce qui construit l’amitié ? Quelle est la valeur du mensonge ? Du partage d’émotions ? Je ne pense pas que la pièce y réponde vraiment, mais elle lance des pistes de réflexion esthétiquement accompagnées d’un certain sens du spectacle.

Les danses, les chants, les jeux de lumière créent pour moi un effet de décalage qui crée du sensationnel tout en montrant son insignifiance, l’incapacité de ces éléments à pallier au manque de liens sincères entre les personnages. J’ai cependant trouvé que si la fin de la pièce était extrêmement drôle (avec des jeux comiques assez classiques mais qui fonctionnent) et qu’elle avait la même énergie que la scène d’ouverture (où les acteurs dansaient sur de la musique techno), la pièce étant assez longue le milieu était plus flottant et l’énergie des acteurs assez inégale. En revanche le personnage du Direktor était parfaitement bien incarné par David Gobet, le rôle de l’acteur vaniteux étant joué avec beaucoup d’autodérision. Les autres jeux d’acteur.ice.s étaient par conséquent presque effacés derrière ce jeu, même s’il y avait de bonnes propositions. J’ai aussi regretté que certains personnages, surtout les femmes, soient trop stéréotypés comme la croqueuse d’hommes et son pendant inverse la vierge naïve, ce qui enlevait beaucoup d’originalité à cette proposition théâtrale. Cela venait un peu s’opposer aux apartés avec le public, à l’utilisation de vidéos, de powerpoint et de références ultra contemporaines qui faisaient la singularité de la pièce. Il y avait donc pour moi beaucoup de propositions enthousiasmantes mais sans que l’ensemble soit exceptionnel, et avec un regret de propositions comiques qui servent toujours les mêmes clichés alors que la pièce montre elle-même des propositions plus subtiles possibles.

Chloe Bories


La scène dépouillée pourrait figurer un hôpital, comme le laisse suggérer la sobriété du décor, constitué exclusivement d’une grande table, et d’un sol carrelé blanc. L’espace, vide, est soudain envahi par une musique, tandis que les spectateurs, intrigués, continuent à discuter. La musique devient ensuite de plus en plus assourdissante et la lumière devient électrique, transformant la scène en véritable boite de nuit. Puis le silence, de nouveau, avant le retour du bruit, et de la lumière. Arrivent ensuite les personnages qui font leur entrée sur scène et viennent occuper l’espace. Les lumières sont toujours allumées, le spectacle n’a pas encore commencé et une comédienne nous explique qu’on peut à loisir regarder notre téléphone, ou discuter avec notre voisin. L’heure est donc à l’indiscipline. Petit à petit, le décor se charge, par une plante, et un tableau sur lequel des messages font leur apparition : « how do you feel » puis « respire ». Il est en effet très important de respirer nous dit la comédienne. Les neuf comédiens vont et viennent jusqu’à ce que, soudain, la pièce commence.

Ce début, un peu confus, m’a semblé de mauvais augure. Mais bien vite le quatrième mur se dresse et s’il est parfois fragile, puisque les interactions sont fréquentes, il laisse place à une véritable narration qui se noue. Le décor ne représente pas un hôpital mais une entreprise, et plus précisément une entreprise « d’informatique », même si les occupations des salariés sont floues. Le directeur, Ravn, qui ne peut véritablement assumer ses responsabilités et faire face à des négociations compliquées avec des Islandais, décide d’embaucher un acteur pour le remplacer une dizaine de jours. Christopher est donc engagé pour jouer le rôle du « directeur de tout » avec une équipe un peu déjantée.

Très vite les choses se compliquent. L’acteur ne tient pas son rôle, ne connait pas les « codes » du monde du travail et peine à répondre à toutes les questions posées par les employés. Plutôt que de faciliter l’accord avec les Islandais, il entrave les négociations par ses maladresses. Quiproquos, gênes, absurdité, excentricités des personnages se mêlent dans cette pièce dynamique, virevoltante et déroutante. Des nombreux intermèdes musicaux ponctuent la narration, donnant un rythme à la pièce. Mais si l’histoire est abandonnée pour un temps, c’est pour mieux y revenir ensuite.

Quelques longueurs toutefois sont à déplorer, le comique à répétition est parfois un peu lourd, mais la bonne humeur des comédiens se communique aux spectateurs. Deux heures de rire, de fou rire, d’angoisse aussi parfois et l’intrigue, bien menée, tient le public en haleine d’un bout à l’autre du spectacle. Si les spectateurs se laissent entrainer comme dans un enfant dans un carrousel, la mise en abîme constante du théâtre dans le théâtre crée une distanciation et amène le spectateur à réfléchir sur le rôle du personnage de théâtre. Christopher doit sans cesse porter le « masque » du parfait manager alors qu’il ne sait rien du monde de l’entreprise. Parfois la scène est astucieusement découpée en deux parties, avec une zone « neutre » dans laquelle chacun retrouve son vrai rôle. Ravn et Christopher échangent alors sur la suite des événements, mais ceux-ci finissent toujours par échapper à leur contrôle.

Si la pièce est avant tout une comédie, la potentialité tragique est palpable et plus d’une fois le comique manque de virer en tragique. Derrière le côté loufoque du spectacle se construit subtilement une dénonciation des conditions précaires des salariés, de la flexibilité du monde du travail, et des méthodes modernes de « management » qui pousse le chef d’entreprise a toujours « dire oui » pour envoyer un signal positif à ses employés. C’est somme toute une bonne pièce, non sans certains défauts, mais qui donne de la bonne humeur et explore avec finesse les nuances entre la fiction et le réel.

Valentine Renaud


Jusqu’au 4 avril, le metteur en scène Oscar Gómez Mata présente sa comédie « Le Direktor », au Théâtre de la Bastille. Une adaptation d’un scénario du réalisateur danois Lars Von Trier.

En retard, j’arrive dans la salle du théâtre de la Bastille presque remplie. Drôle d’ambiance. Les acteurs s’activent, mettent en place les décors, exécutent quelques pas de danse, répètent leur texte en s’agitant de façon grotesque. Une musique électronique et entêtante rythme leurs faits et gestes. Eux-mêmes semblent en retard. Et rien ne paraît les presser. Le public comprend alors peu à peu que ses fausses séances de répétition font partie intégrante de la pièce. Comme un avant-goût de ce qu’il nous attend…

Ravn est directeur d’entreprise, Kristoffer est comédien. Ce qui les rapproche ? Le sort des cinq salariés. Ravn n’assume pas son rôle de directeur. Les prises de décisions, les responsabilités, les négociations… tout ça, ce n’est pas pour lui. Il semble plutôt rechercher l’amour et la reconnaissance, auprès de ses cinq seuls amis, qui sont les employés de son entreprise. Ravn se fait passer pour un simple salarié et invente de toutes pièces un « directeur de tout » exerçant aux États-Unis. Lorsqu’il faut vendre l’entreprise, il fait appel au talent de comédien de Kristoffer pour jouer le rôle de ce « directeur de tout » afin de mener à bien les négociations. Prenant son rôle trop au sérieux, le jeune comédien précipite les employés dans une série de quiproquos où s’entremêlent comique de situation, burlesque et satire sociale.

Le metteur en scène Omar Gomez Mata engage une réflexion sur le fonctionnement de l’entreprise contemporaine : qui assume les responsabilités dans le monde du travail ? La scène s’inspire du modèle de l’open space, où se cristallisent la violence symbolique et les émotions des salariés-acteurs. L’absurde, exacerbé tout au long de la pièce, se moque des logiques de l’entreprise contemporaine. Les « réunions techniques » où l’on parle de chiffres, la rationalisation du travail, les nouvelles méthodes de management… Les employés, au caractère bien différent, semblent abrutis par la vie en entreprise. Gorm est brutal, Mette est muette, Nalle est simplet… Proches de la folie, ils dansent, chantent, crient sur la scène. L’entreprise contemporaine serait-elle une pièce de théâtre où chacun jouerait un rôle ? Mènerait-elle à la folie ?

Oscar Gomez Mata superpose avec brio une autre réflexion : qu’est-ce que le métier de comédien au théâtre ? Le public s’interroge face au jeu des acteurs. On se demande parfois si ce sont les personnages Ravn et Kristoffer qui parlent, ou bien si ce sont les acteurs Christian Geffroy Schlittler et David Gobet, tant ils sont proches du public. L’humour, poussé à l’exagération, apparaît alors comme un moyen de performer son jeu d’acteur. La performance renvoie à l’injonction de productivité au sein de l’entreprise, qui peut être vouée à l’échec.

Ainsi, « Le Direktor » pointe du doigt la dilution de la responsabilité au sein de l’entreprise cachée derrière un « directeur de tout », tout en célébrant le théâtre de l’absurde.

Laura Barbaray


La petite taille de la salle m’étonne toujours après être rentrée par la devanture démesurée du Théâtre de la Bastille. C’est le lot des petites salles mythiques qui ont l’air de ne pas avoir changé d’un poil, malgré les conséquences installations techniques dissimulées sous des pans de moquette. Pendant le temps où le public s’installe dans la salle, les acteurs donnent déjà le ton de la pièce : il sera au burlesque et à l’interaction. Et tout au long de la pièce, l’on sera agréablement surpris de la non-concordance du déroulé des événements avec ce qui était annoncé dans le synopsis du dépliant : la critique des entreprises horizontales à l’énergie positive n’est que sous-tendue, ce n’est pas là une suite de gags sur des startuppers qui font des présentations Power-point à longueur de journée.

C’est une très grande force de la pièce : les critiques du modèle entrepreunarial, de la société et de la moralité des individus sont entrelacées, interdépendantes, prennent un sens particulier dans ce contexte danois vis-à-vis duquel, je dois l’avouer, je n’avais aucun a priori. Mais l’efficacité de l’écriture ne vaudrait rien si elle n’était pas bien interprétée ; et j’ai particulièrement apprécié le jeu des acteurs, qui à la fois rappelle le théâtre classique et est résolument contemporain. L’occupation de l’espace par les 9 comédiens est impressionnante. Ce décor de prime abord lisse, de carrelage blanc, est pourtant le terrain de jeu parfait, aux meubles amovibles et dont l’ambiance change du tout au tout quand des projections et des lumières sont utilisées. La scène des draps, qui fait l’affiche de la pièce, est tout à fait saisissante en ce sens ; elle est hypnotisante. Car si en effet certains interludes de pure expression artistique – et de folie, peut- être… – peuvent paraître dénués de sens, de justification, ce sont eux qui permettent de communiquer l’ambiance générale à l’oeuvre. Et au passage, ils impriment de belles images sur nos rétines…

La comédie est bien présente et non pas trop appuyée, ce que j’ai beaucoup apprécié. Les personnages ont leur lot de caricatural, et c’est ce qui les rend drôles et attachants en deux heures de temps passés ensemble. À une seule reprise, j’ai senti le comique forcé : une scène grivoise aurait pu être moins suggestive, voire coupée. Le burlesque s’évanouit et l’on ressent ce même sentiment que devant un mauvais film français. Au final, je ne suis pas sûre de m’être faite vraiment embarquer par les enjeux de la pièce. L’on a surtout envie de savoir à quel point le personnage principal, le “directeur de tout”, s’est pris au jeu, fera un arbitrage entre sa fierté et son sens moral. C’est bien le personnage du directeur de tout qui focalise tout l’attention et qui laisse le plus fort souvenir et c’est bien dommage, car il y avait beaucoup à faire avec chacun des personnages – même si j’ai apprécié que chacun puisse avoir au moins une scène décisive.

Victoria Brun


Photo : Steeve Luncker