Le Banquet / Mathilda May

Le Banquet au théâtre du Rond-Point, un ovni théâtral

Le mariage est souvent vécu comme l’un des plus beaux jours de sa vie entre émotions, amour et amitié, tendresse et complicité. Avec Mathilda May, c’est une toute autre histoire.
Le Banquet est une farce burlesque où une cérémonie traditionnelle tourne au fiasco pour le grand plaisir des spectateurs, qui ne cessent de rire face aux diverses actions des comédiens.

Chutes, dialogues insensés d’onomatopées ou scènes atypiques, il y en a pour tous les goûts.

Une pièce sans parole à proprement parler pourrait être quelque peu inintéressante mais il n’en est rien. On se rend compte que le langage omniprésent dans la société, n’est pas le seul moyen de communiquer et qu’il est possible de se faire comprendre autrement. Les situations et les répétitions emportent la salle vers un monde parallèle tordant de rire et dans lequel on se retrouve immergé durant toute la représentation. Le jeu des comédiens est sensationnel. Arriver à tenir plus d’une heure sans aucun mot, juste avec une série de sons relève de la magie. Le décor participe grandement de cette euphorie collective. En effet, un chapiteau comme nous pouvons en trouver à certaines réceptions de mariages constitue le décor de la pièce. Des tables, des chaises, des verres et de nombreuses bouteilles de champagne sont disposés un peu partout sur l’espace scénique. Le détail comique de ce cadre se trouve être le fond de la scène permettant l’accès au buffet disposé en pente et donnant lieu à de nombreuses chutes toutes plus cocasses les unes que les autres.

Des stéréotypes au service de la farce.

Tous les comédiens incarnent des stéréotypes, présents dans tous les mariages : du meilleur ami du marié, au DJ beauf en passant par le couple de mariés plus tellement sûrs de vouloir se marier. Tous les personnages sont en harmonie et se complètent à la perfection. La prestation scénique de tous ces comédiens est vraiment formidable. La musique participe grandement de cette puissance d’émotions. Tantôt vive et joyeuse, tantôt triste, forte et mélancolique. Elle est pour moi un personnage à part entière, qui contrairement aux autres possède un langage clair, partagé avec le public.

Un mariage atypique durant lequel on ne s’ennuie pas !

Léa Thery

Le Banquet, comme son nom l’indique, présente la traditionnelle fête après le mariage. Du théâtre de l’absurde au cabaret burlesque en passant par le cinéma avec ses ralentis sur image, cette pièce mélange plusieurs inspirations.

Mariage pluvieux, mariage heureux ? Rien n’est moins sûr pour le jeune couple de mariés. De catastrophes en dégringolades, les personnages ne ressortent certainement pas indemnes de cette soirée. Certains ont trouvé l’amour, d’autre ont perdu leur chien ; ce banquet part progressivement à la dérive, comme la robe de la mariée – mariée qui finit dans une sorte de tutu de danseuse classique. Le premier personnage apparaît alors même que les rideaux sont encore fermés. Il s’agit de la serveuse qui apporte des boissons, puis des fleurs sur scène, donc derrière le rideau. Ce premier jeu de scène est très intéressant dans la mesure où un lien est fait entre le spectateur et le comédien. Le rideau n’est pas ouvert, la scène commence déjà, comme si ce banquet n’était pas qu’une simple représentation mais bien une scène habituelle, que le spectateur lui-même pourrait vivre. La pièce parle en effet à tout le monde car nous connaissons tous les clichés autour du mariage désastreux.

De plus, les comédiens ne parlent pas dans une langue à proprement parler, mais communiquent au contraire par des onomatopées. Bien que ces sons n’aient pas de sens direct, le spectateur comprend toujours les intentions des personnages, et peut même parfois en deviner les phrases. Ce choix artistique fait naître chez le spectateur une réflexion sur le langage, et notamment sur les langues. Par ailleurs, j’ai pu noter de très beaux jeux de lumières, qui peuvent parfois compléter le jeu des comédiens. Par exemple le personnage timide, qui passe inaperçu aux yeux de tous n’est pas complètement éclairé. Si tout le corps des autres personnages (et même du chien) est sous le feu des projecteurs, seul son front est mis en relief en général.

Finalement, le jeu des comédiens est de bonne qualité. Trois personnes notamment ont le rôle de deux personnages. Une comédienne par exemple joue le rôle de la serveuse ainsi que celui d’une invitée très zen, et le changement d’attitude se ressent jusque dans son regard. C’est une pièce drôle et intéressante, mais qui n’utilise pas toujours le comique de répétition judicieusement — créant ainsi des moments de flottements, où le spectateur ne s’ennuie pas mais n’est pas non plus complètement intéressé par ce qu’il voit et entend.

Océane Caboche

Borborygmes : bruit bizarre ou paroles indistinctes. Exemple : les borborygmes d’une canalisation (Larousse). Si le mot parait aussi barbare que sa définition est vague, il a au moins le mérite d’attirer l’attention dans la présentation de la nouvelle pièce de Mathilda May, jouée au théâtre du Rond-Point entre octobre et novembre 2018. Le Banquet, une pièce jouée uniquement en borborygmes.

La question dès lors est sur toutes les lèvres : comment une parole incompréhensible peut-elle donner forme à une action théâtrale ? Ce défi de taille a pourtant été brillamment relevé par la metteuse en scène et son équipe de comédiens talentueux. Pendant l’heure et demie d’une pièce qui représente une fête d’après la noce, on trépigne, on s’extasie, on a peur parfois… Et surtout on rit, beaucoup.

Le spectacle est d’abord intéressant en termes de technique théâtrale : la danse et la musique se mêlent à la parole, dans un spectacle visuel et auditif qui s’approche parfois de la comédie musicale. La gestuelle est particulièrement travaillée pour accompagner la parole, et les sons parfaitement coordonnés aux mouvements des comédiens. Cet ensemble mixte rend l’histoire parfaitement compréhensible, au contraire de la parole, très présente mais toujours incompréhensible. Les tons de voix, les accents, les respirations, sont autant d’indices qui nous permettent mystérieusement de comprendre un personnage qui s’exprime dans une langue inconnue.

C’est ensuite l’humour de la pièce qui se manifeste de manière prononcée. Après une première scène mitigée à laquelle répondirent seulement quelques rires discrets des spectateurs, les gags s’enchainent sur un rythme effréné, et la salle est conquise. L’humour est fondé sur la caricature permanente : les comédiens surjouent des rôles types parfaitement identifiables (le marié frivole, la tante excentrique, l’ami séducteur, le timide éconduit, la jeune caractérielle) et c’est précisément cette caricature qui emporte l’assistance. Tous les motifs de la fête sont convoqués (strip-tease, vomi…) et traités sur un mode humoristique trash qui provoque une sorte d’euphorie générale sans tomber dans la gêne.

Dans ce tableau réussi de la fête, mentionnons toutefois le rythme linéaire de la pièce qui mériterait à mon sens quelques variations (on pourrait reprendre notre souffle…), et la grande présence des motifs sexuels qui pourraient sans doute gagner en efficacité en étant plus rares. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Le Banquet, servi par une mise en scène pimentée et des comédiens succulents, mérite qu’on s’y attable. Et si vous voulez un avant-goût, voici le teaser.

Arnaud de Bonnefoy

La scène est surplombée d’une grande tente blanche – c’est sous cette tente-là que va se dérouler toute la pièce. « Le banquet » est la deuxième mise en scène de Mathilda May, danseuse et comédienne française.

Ce sont dix acteurs qui jouent, dansent, bougent et parlent. Même si on ne comprend pas un seul mot pendant toute la soirée (ils utilisent des borborygmes), on sort de la salle et on a tout compris. C’est une pièce amusante, c’est évident. Mais elle montre aussi comment les gens agissent et réagissent quand ils sont contraints de vivre ensemble, si ce n’est que le temps d’une fête.

La pièce met en scène un banquet qui a lieu après un mariage : deux personnes qui se sont mariées organisent un banquet qui sera pour les invités l’occasion de se revoir, de se rencontrer, de se parler, mais aussi de se disputer. Pendant une telle soirée, il y aura bien sûr beaucoup d’imprévus, mais aussi des situations prévisibles. Chacun peut s’imaginer la scène (littéralement) : il y a le père qui fait un discours long et ennuyeux, il y a le DJ qui ne joue jamais la musique qui plait, il y a le chien qui aboie et le bébé qui crie toujours au moment inapproprié, et puis il y a les gens qui bavardent et s’endorment. On boit trop, on mange trop, on parle trop, on rit trop. Comme la robe blanche de la mariée, qui devient de plus en plus taché, l’histoire va finir en catastrophe. L’orage à la fin en dit long.

La pièce fait rire, c’est sûr. À chaque fois que quelqu’un essaie de s’approcher du buffet, placé au milieu de la scène, il trébuche au même endroit, et à chaque fois les spectateurs en rient. Ce sont ces petits gags, ces détails que la metteuse en scène a sûrement observé dans la vie quotidienne, qui font tout l’effet. Les gestes sont très expressifs, la mimique est presque surjouée. L’accent est mis précisément sur tout ce qui n’est pas parole. Aussi les sons et les chansons jouent-ils un rôle très important, souvent émis à un volume très/trop élevé. En somme, la pièce est extrêmement mouvementée, tout se passe très vite, au point où on ne sait jamais où regarder pour ne pas rater quelque chose d’important. Tout se passe en même temps, on a l’impression que tout n’est que désordre, comme dans la vie réelle.

On ne voit pas le temps passer, on apprend à connaître les différents personnages, on apprend à les aimer ou à les détester. À la fin, on a l’impression que toute leur vie s’est déroulée sous nos yeux – alors qu’on a seulement assisté à un banquet.

Laura Krippes

Photographie : Giovanni Cittadini Cesi