Laïka / Ascanio Celestini

Une saine nausée

Cette pièce, c’est Laïka, d’Ascanio Celestini, qui a donné la parole à un clochard, à une vieille un peu embrouillée, à une autre, très occupée, à une pute enfin, dans un bar, autour d’un verre de rouge dégueulasse, près du parking du supermarché. C’est un tout petit univers, vous voyez ; c’est une très petite chorale qu’on entend chanter. Ce sont les reclus, les bannis, les marginaux véritables, qui n’ont pas choisi de l’être, qu’on a entendus. Mais qu’ils étaient distingués ! Qu’ils étaient singuliers ! On pouvait identifier chaque personnage à d’imperceptibles variations dans l’oralité du style, à des changements très fins dans l’accent pris par David Murgia, trois chapitres correspondant au clochard, aux vieilles et à la pute.

Il était pourtant bien malaisé d’applaudir un tel texte, une telle pièce. On nous a rappelé à chaque instant que chacun des membres du public était un humain pourvu de besoins et de faiblesses. Ce sont les règles du jeu du théâtre installé qui ont été glorieusement saccagées. Ce texte avait ses propres règles qui étaient essentiellement fondées sur la densité. Celle du débit de paroles, de la mitrailleuse à mots parfaitement maîtrisée de David Murgia, mais aussi celle de l’écriture, digne d’un grand texte : chaque mot est porteur d’une belle diversité de significations, et c’est densité qui donne son ambiguïté à la pièce. C’est un grand texte que celui qui est capable de faire rire devant une phrase comme « Qui rit le vendredi dimanche pleurera ». C’est un grand texte que celui qui jette son spectateur dans un sentiment partagé entre un enthousiasme, et un malaise qui n’est rien d’autre que son corollaire. C’est cela la règle de son jeu : suivre le récit partout où il nous entraîne, y compris dans ses affirmations éthiques, au mépris de tout le reste.

Toute la logique du texte, dans sa densité et dans son ambiguïté, appelle au questionnement éthique. On ne peut pas voir une telle pièce, et continuer d’ignorer les ivrognes qui s’attablent avec nous au bar, et commencent à nous parler : dans la voix de l’aveugle, du personnage-narrateur, il y avait cet ivrogne. On ne peut plus ignorer les clochards qu’on croise dans la rue, ou les regarder avec des yeux pleins d’empathie et de bons sentiments.

L’intérêt de cette pièce est qu’elle nous force à voir par leurs yeux, donc à s’interroger sur eux, par eux. Qu’est-ce que c’est, alors, comme objet, que ce décentrement du regard auquel nous avons été soumis ? Est-ce un évangile, ou plus modestement un manifeste politique ? Non, cela ne peut être. Il y a trop de magie, ne serait-ce que dans les premiers mots de la pièce (« la voûte céleste s’affaisse de plusieurs kilomètres tous les jours, même s’il n’y a aucune littérature sur le sujet »), il n’y a pas réellement d’objet défini, donc pas de thèse définie, pas de réifications. Est-ce de l’art ? C’est une nouvelle mythologie, qui ne se contente pas d’imiter le ton des écritures, et qui glisse donc entre les mains de toute critique. C’est sans doute de l’art, mais ce n’est rien expliquer que de le dire. Est-ce une pièce de théâtre ? C’en est au sens strict : il y a une mise en scène minimale: un cercle de six lampes, et la septième est un acteur qui porte seul le récit. Mais au sens large, parler de théâtre ne saurait rendre compte justement de la puissance mythologique qui se dégage du texte qui déborde de partout le lieu particulier de la scène. Faute de mieux, restons-en à la gloire de la dernière affirmation de la pièce : une prostituée proclame : « Madame, vous avez vu ? Madame, réveillez-vous ! Il faut dire ce que vous avez vu madame ! Une vieille, une dame un peu embrouillée qui prie et un aveugle ont défendu contre la police un clochard ! »

Ilias Alaoui

Cette pièce met en scène deux personnages, deux «pauvres diables», l’un narrateur volubile et l’autre accordéoniste presque muet. Pendant une heure et demi, le premier nous entraîne dans une logorrhée effrénée, où il conte en même temps qu’il s’enivre les personnages de son univers – des manutentionnaires grévistes, une vieille dame affable, une démente, une prostituée et un clochard.

Figure aveugle de l’aède antique, l’homme qui monologue récite un texte fin et brillant, qui éclaire avec un humour cinglant les paradoxes, absurdités et autres maux de notre société occidentale. Tout y passe, les sciences, le progrès, le capitalisme, la religion, le racisme…

Mais surtout, Ascanio Celestini rappelle dans ce brûlot toute l’humanité de ceux qui ne sont rien parmi cette société qui se croit toute-puissante, écrasante et bête. Cependant, si la forme est superbe, le fond l’est nettement moins ; « Aucun journaliste n’est là pour le [raconter]» écrit l’auteur dans le programme – en effet en mettant en scène une classe populaire fantasmée (la grève des manutentionnaires tourne à la boucherie), il prend le parti de tordre la réalité, donc nécessairement de rompre avec le travail du journaliste, pour certes en montrer mieux les torts, mais c’est ce qui conduit à lui faire manquer sa cible.

On a l’impression qu’en montrant un personnage prophétique qui se croit omniscient, Ascanio Celestini se confond avec lui, et cet appel dont les intentions sont bien entendu louables et nécessaires tombe dans l’hybris du bienfaiteur qui pense avoir le monopole du cœur et de la vérité, qui érige en dogmes absolus les topoi politiques de l’extrême-gauche, sans recul aucun. C’est bien dommage car l’intelligence du texte ne parvient pas à prendre le dessus sur ce qui apparaît comme une caricature idéologique.

Simon Fourmann

Qui est Laïka ? Ou qu’est-ce que Laïka ?

Après avoir assisté au spectacle actuellement en scène au théâtre du Rond-Point (du 10 octobre au 10 novembre 2018), plusieurs réponses se sont dessinées.

La nouvelle pièce de Ascanio Celestini, auteur du texte et de la mise en scène, traduite de l’italien par Patrick Bebi, se présente comme un long monologue sur la condition des misérables d’aujourd’hui. Mais Laïka n’est pas juste une misérable, du moins pas une de ces misérables romantiques dont on connaît déjà le destin.

Sur scène, un personnage seul, l’acteur belge David Murgia. Il parle, rigole, accuse, chante, se moque de nous et de son propre personnage. Il nous attrape et secoue depuis le début. Il ne nous lâche plus, jusqu’à la fin de son long slam rythmé par les notes de l’accordéoniste « Pierre ». Pendant que le protagoniste ne cesse de parler, son double, le colocataire muet partiellement caché derrière un rideau, s’exprime juste avec la musique de son instrument. Une voix off, animée par l’actrice Yolande Moreau, parle à la place de Pierre, ou plutôt de son accordéon.

Les sujets de ce monologue, les misérables, ne sont pas sur scène. Nous ne pouvons pas les voir, car nous ne voulons pas les voir. David Murgia est entouré de cartons, de petits abat-jours, rien de plus sur scène, ni décor ni scénographie, pas un indice. Il nous raconte les misérables avec des mots à la fois tendres et caustiques, et ses gestes, en danse sèche et solitaire dont il est le seul maître.

On découvre l’alcoolique, qui feint d’être aveugle pour avoir son petit rouge du matin ; le clochard, qui n’a pas toujours été clochard ; la vieille folle, les grévistes et les migrants. Une foule d’absents dont on imagine le destin par le seul biais du protagoniste qui dialogue avec Dieu, Jésus, ou encore Che Guevara.

Laïka n’est pas une pièce laïque, apolitique ou esthétique. C’est une pièce dédiée aux absents et sans véritables protagonistes sur scène, si ce n’est le ménestrel héroïque Murgia et ses sous-titres.
Laïka fait rire et réfléchir, ne peut laisser indifférent. Laïka est une accusation muette et une critique bourdonnante.
Laïka est une liste de questions sans réponse.

Rossana Silvagni

C’est dans le cadre chaleureux du Théâtre du Rond Point que nous avons pu assister à une pièce du grand Ascanio Celestini, maître du théâtre-récit, un genre Italien en marge. Quatre ans après le Discours à la Nation, David Murgia est de retour sur les planches, accompagné par Maurice Blanchy à l’accordéon, un duo efficace et envoûtant pour un théâtre engagé et cru, porté par le débit accéléré et fluide de Murgia. Il s’agit d’une reprise théâtrale, la pièce ayant été créée à Bruxelles, dans laquelle Celestini met en scène une figure christique anonyme et son fidèle ami Pierre assistant, depuis la fenêtre de leur immeuble, à des scènes de la vie courante. C’est là que la question de la place du théâtre prend son sens, on se demande si le discours est fictif, ou si au contraire, le théâtre est réalité.

David Murgia atteint une certaine grandeur à travers sa parole et son lyrisme. Il s’agit en effet d’un texte musical, l’accordéon créant un rythme et une ambiance venant appuyer le discours du clochard, ou celui de l’alcoolique, ou celui du manutentionnaire. Les discours s’emmêlent, tout comme le fil narratif, passant d’un personnage à un autre, le comédien devient impalpable, dépourvu d’identité réelle, on ne sait plus qui s’adresse à nous. Le personnage nous présente un monde absent à toute notion de justice, à toute présence de Dieu. Il esquisse peu à peu un plaidoyer qui nous est directement adressé, aidé par Pierre, car “Dieu a toujours besoin d’un saint pour faire des miracles”. Et si la voûte céleste s’effondre, nous sommes un peu comme ces caisses vides en fond de scène, absentes à elles-mêmes et réduites à leur condition. Laïka n’est pas seulement un témoignage, ou le drame d’une tranche de vie. C’est la mise en scène d’un récit désespéré, d’un appel à l’aide universel auquel personne ne prête attention. Laïka est la métaphore de l’homme qui n’a pas choisi son destin et qui tourne en rond autour de la Terre, tout en continuant d’aboyer en vain. C’est ce clochard, cette dame, Pierre, le narrateur, les manutentionnaires, la prostituée et la dame à la tête tout embrouillée. Tout le monde ferme les yeux sur leur existence, et continue à vivre dans le non-dit. C’est l’univers qui s’effondre lorsque “la voûte céleste s’affaisse de quelques kilomètres, même s’il n’y a pas de littérature scientifique sur le sujet”. Et notre personnage, sur les planches d’un théâtre, s’efforce de nous démontrer au fil du récit que la fiction contient sûrement une part de réalité.

Angèle Humbert

Ascanio Celestini nous présente sa nouvelle œuvre théâtrale, Laïka, au Théâtre du Rond-Point. Ce metteur en scène est reconnu pour son courant artistique : le théâtre-récit. Sa nouvelle pièce ne déroge pas à la règle, elle se situe dans la lignée de ses précédentes œuvres (Discours à la nation en 2015 ou Dépaysement en 2017). Laïka est le nom de la chienne russe, envoyé dans l’espace en 1957, durant le programme spatial soviétique ; son nom signifie « celle qui aboie » ou « petite aboyeuse ». Pendant 1h20, dans un décor simple, faisant penser à une arrière-salle de bar, nous assistons à une performance artistique par la narration de scènes de vie d’un homme, pilier de bar, qui nous « aboie » sa vision du monde.

Le personnage nous conte la vie, d’une périphérie urbaine, où se joignent les vies d’un clochard, de manutentionnaires immigrés, d’une voisine à la tête embrouillée, d’une vieille dame, d’une prostituée. Qui est ce personnage qui parle accompagné par le rythme d’un accordéon ? Est-il un militant, un illuminé, un beau parleur ? Un engagé, un intellectuel ? Un ivrogne philosophe de comptoir ? Le texte est fort, il est touchant, dérangeant parfois même moralisateur, mais il est surtout humain. Son regard sur le monde, sur son monde, est à la fois érudit et descriptif à la manière de Zola ou d’Hugo. La représentation se structure surtout autour de la question de Dieu. Est-il à l’origine du monde ou est-ce une invention de l’homme comme l’affirme Stephen Hawking ? Il semble que l’évolution du récit fait réfléchir le narrateur, qui passe d’une persuasion de l’existence de Dieu à une accusation de ce Dieu créateur face à la misère « du clochard, des manutentionnaires, de la femme à la tête embrouillés, de la vieille dame, de la prostituée ». Ce récit est dense et bouleversant, emmené par une rapidité de la diction qui nous emporte et nous révolte face à la vie des « gens qui ne sont rien ».

Louis BEAUFRERE

Photographie : Giovanni Cittadini Cesi