La passion selon Saint-Matthieu / Jordi Savall – Philharmonie de Paris

« O Lamm Gottes unschuldig » « Ô innocent Agneau de Dieu ». Par ces mots, les voix angéliques des enfants s’élèvent pour annoncer le protagoniste d’un oratorio monumental. Ce jeudi saint de l’an 2019, la salle Pierre Boulez de la Philharmonie a retenti d’accents méditatifs et douloureux : le Concert des Nations et la Capella Reial de Catalunya, dirigés par Jordi Savall, y représentaient la Passion selon Saint Matthieu de Bach. Concert émouvant par sa perfection musicale, sa profondeur religieuse, la double nature de cette œuvre à la fois pleinement humaine et si proche du divin. Oui, cet oratorio constitue sans nulle doute un chef-d’œuvre de l’abondante production de Bach. Durant trois heures, ce compositeur de génie a tenu à rappeler dans un drame en deux parties l’événement fondateur du christianisme, tout en proposant une méditation sur la condition humaine et sur le statut du chrétien.

Bach articule admirablement son oratorio en alternant trois types de chants. Dans les récitatifs, proches du texte biblique, l’évangéliste narre les événements de la Passion, mis en œuvre par les protagonistes. Les arias, interprétés par des solistes, interrompent la narration pour en proposer un commentaire ou une méditation. Quant aux chorals, ils sont l’expression d’une communauté, soit celle des Juifs de jadis, soit celle des chrétiens d’aujourd’hui.

Le drame s’ouvre sur un choral de l’assemblée des chrétiens, répartie en double chœur. Les fidèles s’interrogent et se répondent, attristés à l’idée de la mort du Christ. Leurs lamentations, amplifiées par le chant des enfants, annoncent le ton de la pièce, à la fois tragique et sublime. Puis, les récitatifs se succèdent pour nous présenter le dernier repas du Christ. L’annonce de la trahison de Judas donne lieu à un vigoureux choral des disciples révoltés, puis à une déploration des chrétiens attristés. Après l’apogée que constitue l’institution solennelle de l’eucharistie, le Christ se retire avec ses disciples sur le Mont des Oliviers pour y veiller. Heures sombres s’achevant sur la déchirante arrestation de Jésus.

La seconde partie, plus intense, représente la Passion du Christ à proprement parler. Alors que le Christ est accusé de blasphème par le grand-prêtre, Pilate refuse de prononcer sa condamnation et s’en remet au jugement du peuple. « Er ist des Todes schuldig » s’écrie alors le chœur en une fugue aussi vivace que violente. Au même moment, Pierre renie par trois fois le Christ, se faisant l’image des hommes qui ont tous rejeté le Messie : tel est le sujet du magnifique aria « Erbame dich ». La montée du Golgotha, la crucifixion et les dernières paroles du Christ vont crescendo jusqu’au cri de la délivrance. Le drame s’achève sur un choral touchant, simple mais profond, où l’assemblée souhaite au Christ un bon repos.

Cet oratorio d’une grande puissance dramatique sublime le récit de l’évangéliste par une succession de tableaux variés, tantôt narration rapide d’événements intenses, tantôt méditation sur le sacrifice du Christ ou sur la place du chrétien. Les émotions se succèdent, de la colère aux larmes, de la passion à la compassion. La maîtrise de l’orchestre et du chœur ne fait qu’ajouter à la violence de ces mouvements. Bach nous entraîne ainsi dans le récit des évangiles avec énergie, de façon vivante, alors que la diversité des chants pallie l’absence de mise en scène. Nous vibrons alors lors de l’institution de la Cène ou de la crucifixion, nous pleurons avec les disciples et Pierre, nous nous recueillons comme les femmes au pied de la croix. Le génie de Bach est surtout d’avoir tant intégré le fidèle dans son œuvre. Le chrétien peut s’identifier au chœur et revivre avec eux les événements de la Passion, soit dans le feu de l’action, soit dans un recul méditatif. Croyant ou non, tout homme peut aussi ressentir par la musique la ferveur spirituelle de Bach et sa compréhension de la divinité.

Clément Gaufrès


La Passion selon saint Matthieu, jouée le jeudi saint 18 avril 2019 à la Philharmonie de Paris, figure parmi les plus grandes œuvres de Bach. Passion taillée sur mesure pour être jouée dans l’église saint Thomas à Leibniz – raison pour laquelle elle comprend deux chœurs, deux orchestres et deux orgues. Naturellement, il y a une sorte de décalage lorsque cette œuvre est jouée dans un lieu profane.

Cette Passion, mieux qu’un sermon banal, est le plus puissant des auxiliaires de la méditation. Ainsi la musique remplit la plus haute de ses missions : celle de rapprocher l’homme de Dieu. Car Bach ne divertit pas, il édifie. Sa musique est exégétique ; il commente l’idée parfois, l’image souvent, le mot toujours.

Bach est sans doute le seul compositeur qui soit en mesure de nous délivrer du désir de toute autre musique, comme la femme qu’on aime nous libère du désir de toute autre femme. L’amour et la musique sont une seule et même réalité, donnée sous deux états différents. C’est pourquoi Bach a rédigé cette Passion du Christ, mettant ainsi en musique la mort de l’Amour incarné.

Bach a rendu sensible le temps et l’amour aux hommes les plus simples. Il leur suffit pour cela d’être munis de deux oreilles et d’un cœur.

Quand on pense à un compositeur aussi inventif et rigoureux que Bach, dont certaines œuvres dénotent à la fois d’une complexité étourdissante et d’un naturel déconcertant, on est pris de vertige, et l’on se dit qu’un homme ne peut pas avoir écrit cela sans l’aide de Dieu. Bach est, musicalement parlant, au-dessus de lui-même.

La perfection du travail de Bach ne doit pas nous faire oublier qu’il a lui aussi évolué, tâtonné, cherché. La comparaison des deux Passions, écrites à huit ans de distance, en est un témoignage. De Saint Jean à Saint Matthieu, il n’a pas seulement équilibré la longueur de ses morceaux ou assoupli son vocabulaire, il a aussi amélioré des trouvailles dramatiques qui n’étaient qu’esquissées dans l’aîné des deux chefs-d’œuvre — par exemple le Ich bin’s du choral répondant à la question des disciples : « Maître, dites-nous qui est le traître ? ». Il est devenu très difficile de jouer Bach ainsi. Tout a été essayé, depuis Fischer jusqu’à Gould. Jordi Savall ne fait pas exception et y va de “son style”, de ses petites manies et manières. Néanmoins, il parvient à faire ressortir cette minutie du détail, cette perfection qui caractérise Bach. Malgré le contrepoint qui rend le calcul malaisé, lorsque Jésus annonce que l’un des douze va le trahir, on entend seulement onze réponses.

Il est commun de s’extasier sans fin sur Jean-Sébastien Bach, le plus grand musicien de tous les temps. À juste titre. Cependant, il faudrait prendre le problème à l’envers. Si le sommet de la pyramide musicale se confond avec ce compositeur, ne serait-ce pas parce que tout a été fait, dans notre monde, pour nous conduire à lui ? Mon hypothèse est que le monde aurait été pensé et construit pour qu’il nous soit impossible de ne pas placer Bach à la place qui est la sienne : au sommet et au centre.

Soit Bach est le résultat de la civilisation européenne, soit il en est le créateur ; soit il en est l’aboutissement ultime, soit il en est le point de départ. Soit elle provient de lui, soit il provient d’elle. D’où sa proximité avec Dieu. Soit le monde a rendu possible Bach, soit c’est Bach qui a rendu possible le monde que nous aimons. Mais dans ce double mouvement, le moteur est toujours l’amour.

Pierre-Hugues Barré


La passion selon Saint Matthieu: un duo Bach-Savall bouleversant

Jeudi 18 avril dernier, la Philharmonie de Paris présentait un moment musical particulièrement émouvant : la Passion selon Saint Matthieu, dirigée par Jordi Savall, à la tête du Concert des Nations, de la Capella Reial de Catalunya, de la Maîtrise du conservatoire de Dole (Franche-Comté) auxquels se joignaient de nombreux solistes. Tout d’abord, la chose la plus frappante, c’est l’humilité profonde du maestro, qui n’est pas excessivement démonstratif, mais plutôt d’une sérénité humaniste au service de sa virtuosité.

Notons que Jordi Savall s’était déjà prêté à cet exercice l’année dernière, en dirigeant la Passion selon Saint Marc, et qu’il le réitérera l’an prochain, avec la Passion selon Saint Jean. L’œuvre de ce jeudi est un oratorio (c’est-à-dire un genre musical dramatique, généralement sacré, non représenté, pour solistes, chœur et instruments) de Jean-Sébastien Bach, dont la première aurait eu lieu le vendredi Saint 1727. C’est une pièce monumentale, en témoigne le temps d’exécution (environ trois heures), bijou de la musique baroque. Conformément aux indications du compositeur, les chanteurs de La Capella Reial de Catalunya et les musiciens du Concert des Nations forment deux ensembles distincts afin de parfaitement traduire une certaine dualité et d’accroître l’effet d’amplitude. Tout est majestueux, et la tempérance est au service de la magnificence. L’Evangéliste y occupe une place magistrale (Florian Sievers, ténor), aux côtés des autres protagonistes du drame qui interviennent régulièrement, ainsi que la foule, représentée par un chœur à l’antique, qui donne un aspect tragique à l’ensemble de l’œuvre. Des airs sont repris régulièrement, chantés pas les solistes, aux moments les plus cruciaux, qui harmonisent l’ensemble de la pièce : ce sont les Aria da capo, qui permettent de faire triompher les capacités vocales de chacun des chanteurs.

Il s’agit donc d’une œuvre monumentale, dont le sujet, la Passion, vient bousculer nos émotions les plus profondes, que nous soyons croyant ou non. En effet, l’abandon, l’affliction et la détresse libèrent regrets et pleurs : l’apôtre Pierre (Marco Scavazza, basse), après avoir renié le Christ par trois fois, exprime ses amers remords, en se remémorant que Jésus avait prévu ce reniement : «Erbarme dich, mein Gott, « Aie pitié, mon Dieu »). La théâtralité de l’œuvre accroît énormément l’aspect dramatique de ce qui est raconté : Jordi Savall a su diriger l’ensemble avec une grande justesse, dynamisé par ces différentes entités qui l’enrichissent: toutes les paroles rapportées dans le récit sont chantées par des voix différentes, telles que celle de Jésus (Matthias Winckhler, baryton), Judas (Marc Mauillon, baryton), Ponce Pilate (Markus Volpert, baryton), et bien d’autres qu’il serait ardu de

nommer, tant elles étaient nombreuses, mais ô combien talentueuses. L’intensité des chants ainsi que des déclamations permettent la mise en place d’une narration fluide et équilibrée entre deux parties aussi bien réussies l’une que l’autre. Ainsi, l’émotion est constamment présente, même si, on le sent bien, reste contenue derrière une ferveur sobre.

Seul petit bémol qui n’entrave en rien le bilan franchement positif de cette Passion : un grand nombre de personnes a quitté la salle avant même la conclusion, et bien plus encore avant de prendre le temps d’applaudir le maestro et les siens, en raison de l’heure tardive. Il était minuit passé quand les dernières voix se sont tues. Voir une salle se vider aussi rapidement alors que les chanteurs et musiciens n’ont pas encore été rappelés pour saluer est un phénomène fâcheux, surtout quand c’est si flagrant, et sans doute même navrant pour les artistes. Néanmoins, le tonnerre d’applaudissement (à faire ressusciter les morts), assourdissant, fut la preuve d’une réussite complète, et d’un enthousiasme passionné pour Jordi Savall et les artistes qui l’accompagnaient.

Marisol Roullier


Sous un tonnerre d’applaudissements, Jordi Savall s’avance sur la scène de la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. Pionnier dans l’art de mettre à nouveau en lumière des oeuvres délaissées ou méconnues, il dirige ce soir-là la Passion selon Saint Matthieu, créée à Saint- Thomas en 1727 par Jean-Sébastien Bach. Sous sa baguette, l’on retrouve des institutions musicales que ce maître du baroque a lui-même fondées. Ainsi, la partie orchestrale de la Passion est jouée par Le Concert des Nations, et le choeur est confié à La Capella Reial de Catalunya.

La Passion, d’inspiration protestante luthérienne, est d’abord l’ensemble des textes liturgiques qui font référence aux dernières heures de la vie du Christ. Elle s’appuie à la fois sur le texte de l’Évangile de Saint Matthieu et les commentaires, que l’on nomme arias lorsqu’ils sont chantés. L’oeuvre alterne les prises de paroles musicales entre les principaux protagonistes et la foule, qu’incarne le choeur dans un modèle antique. Toute la structure de la Passion qu’a composée Bach en s’appuyant sur le texte de Matthieu est articulée autour de cette dualité entre le chant soliste des récitatifs des personnages impliqués dans l’action et les épisodes choraux. Les détails de l’action sont constamment mis en exergue par la ligne musicale que tient l’Évangéliste, rôle ici confié au ténor Florian Siévers, et dont la partition est presque uniquement un recitativo secco. Les récitatifs de l’Évangéliste sont ponctués par la prise de parole musicale des autres protagonistes. Les apôtres ont donc ainsi des rôles de chanteurs solistes. Les barytons Matthias Winckhler, Marc Mauillon, Javier Jiménez-Cuevas et Markus Volpert chantent respectivement les rôles de Jésus, Judas, le Grand prêtre et Ponce Pilate. La partition de Pierre est quant à elle confiée au basse Marco Scavazza.

La disposition du double choeur, de l’orchestre et des solistes sur scène fait écho à la disposition classique que requiert l’organisation musicale de l’oeuvre. En effet, la Passion n’exige ni scénographie ni mise en scène puisque Bach adopte pour le texte de Matthieu la forme d’un drame sonore, un oratorio. La Passion que compose Bach est l’archétype de ce genre musical, que l’on peut aussi qualifier d’opéra d’église, et qui s’appuie sur le modèle de l’opera seria italien de l’époque. Forte de soixante-huit sections, divisées en deux parties, cette oeuvre monumentale peut paraître très fragmentée, tant la prise de parole des personnages et du choeur varie dans leur durée, leur forme musicale et leur importance dans l’avancée de l’action. La Passion s’articule autour du récit, qui indique l’avancée de la trame principale, des arias qui sont les commentaires d’un chanteur qui exprime sa réaction et qui sont eux-mêmes introduits par des ariosos, et les chorals, qui constituent une pause dans la lecture et représentent les commentaires et les réactions de l’assemblée des croyants. Les ariosos, sorte de petits résumés permettant d’enchaîner le récit et l’aria, sont l’oeuvre du librettiste Picander, avec qui Bach travaille pour la mise en musique de la Passion.

Jordi Savall dirige d’une main ferme et clairvoyante les musiciens et les solistes, participant, par la simplicité et l’humilité de sa double position de chef d’orchestre et de choeur, au dépouillement visuel que requiert la Passion. Une telle austérité scénique, pour une oeuvre si longue, doit être perçue comme une invitation à s’immerger totalement dans tout ce que la Passion délivre, tant d’un point de vue musical et auditif, que religieux et méditatif. Dans son organisation musicale et ses harmonies, illustrant l’un des plus importants épisodes bibliques, la Passion de Bach résonne magistralement comme la parfaite alliance de l’art et de la spiritualité, de la création et du divin.

Irène Michaud


Photo : Molina Visuals