La nuit des rois ou Tout ce que vous voulez / William Shakespeare – Thomas Ostermeier

La nuit des rois ou Tout ce que vous voulez est une pièce de théâtre écrite par William Shakespeare en 1600-1601.

Elle est jouée du 22 septembre 2018 au 28 février 2019, à la Comédie Française, et est mise en scène par Thomas Ostermeier, traduite par Olivier Cadiot. Il s’agit d’une comédie novatrice, entrée dans le répertoire français depuis 1940 qui n’a pas été représentée depuis 2003.

La pièce est brillante, grâce à sa mise en scène, réalisée par Thomas Ostermeier, directeur artistique de la Schaubühne, nommé commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres par le ministère de la Culture en 2015. En effet, la représentation ne s’essouffle jamais, alternant entre les scènes de quiproquo, de déclaration d’amour et les pièges tendus contre l’intendant d’Olivia. Le jeu des comédiens est d’ailleurs à couper le souffle, permettant une immersion totale dans la pièce : le spectateur réagit aux scènes comme s’il les vivait, c’est un sentiment assez merveilleux. Le comédien est voulu créateur : une place est donc laissée à la liberté d’improvisation, et les artistes ponctuent le texte par des apartés d’actualité, relevant notamment les dernières maladresses publiques d’E. Macron avec humour. Le théâtre et sa pièce s’en trouvent ainsi rajeunis.

Par ailleurs, c’est la scénographie qui donne tout son charme à la pièce de Shakespeare. Pour seul décor, on trouve sur scène deux moitiés de palmiers sur les côtés, du sable au sol et au centre de la pièce : une sorte de large siège en bois. On note la présence d’un long praticable qui sépare le parterre en deux parties, permettant aux comédiens de circuler parmi le public. D’ailleurs, plusieurs scènes se passent dans les balcons, parmi les spectateurs, permettant une interaction totale avec ces derniers qui s’immergent pleinement dans la pièce. L’idée est de solliciter l’attention du public au maximum, et cela fonctionne : la salle, pendant la représentation, vit au rythme de la pièce, et est régulièrement hilare. Pour encore mieux captiver le spectateur, des extraits musicaux sont ajoutés dans le texte, s’insérant parfaitement dans la pièce. Ainsi, un contre-ténor accompagné d’un théorbe (instrument à corde pincée) chante des extraits de Monteverdi, Cavalli ou encore Vivaldi. Les costumes des protagonistes sont aussi à retenir, car très originaux ; ils sont modernes, presque autant que la scénographie. Ils sont très épurés : la plupart des personnages masculins porte un caleçon avec une veste et ils sont torse nu, parfois mêmes pieds nus, et les femmes portent des vêtements assez courts.

La pièce, enfin, exulte le public. Par l’impressionnant jeu des acteurs elle emporte le spectateur dans son histoire, le divertit, l’émeut (que va devenir l’amour du duc Orsino ?), l’interroge sur des questions essentielles au XVII et qui sont encore au cœur de notre actualité, comme celles du genre, de l’identité, du travestissement, et de la condition de la femme (car la mascarade de Viola doit lui permettre de fuir le mariage, le couvent, ou encore la prostitution, destin des jeunes femmes non mariées). Elle invite à réfléchir sur le déguisement, la manière dont le monde dicte notre conduite, régit nos comportements, nous contraint parfois même à jouer un rôle qui n’est pas le nôtre. Elle est d’autant plus visionnaire qu’elle est écrite au XVII siècle, présentée le 2 février 1602 à la Chandeleur, et destinée à être jouée pendant les festivités de l’Épiphanie, temps dédiés au jeu, au théâtre et au travestissement. Remarquons que la confusion des genres était alors bien plus importante car les acteurs étaient uniquement masculins.

Une pièce brillante, captivante ; en un mot : réussie.

Mathilde FONDANECHE

Dimanche 11 novembre, j’ai assisté au spectacle La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez de Shakespeare, joué à la Comédie-Française dans une adaptation et mise en scène d’Ostermeier. Ce spectacle relate l’histoire de la jeune Viola qui décide de se déguiser en homme suite à son naufrage en Illyrie où elle a perdu les traces de son frère jumeau.  Sans défense, elle devient sous le nom de Césario le valet du duc Orsino. Le duc lui demande de plaider sa cause auprès d’Olivia mais celle-ci tombe amoureuse de l’apparence de Césario. Quant à Viola, elle tombe amoureuse du duc. Les identités se confondent, au fil des ruses les personnages sont au bord de la folie.

La scénographie représente une île : il y a un singe, des palmiers, du sable. L’ambiance est celle de la fête : musique en direct ou enregistrée, chant, danse, boisson. On peut relever deux axes de travail dans la mise en scène d’Ostermeier : tout d’abord de souligner la folie, la clownerie et l’humour face au pouvoir, aux puissants et ensuite, la volonté de moderniser l’œuvre de Shakespeare écrit en 1600 pour un public de 2018. La clownerie se voit dans des costumes ridicules : le fou du roi porte un collant moulant rouge, il est torse nu et joue de la trompette, un des personnages arrive sur scène en collant jaune, avec les fesses à l’air dans un string : l’ambiance est légère.

Le double jeu des personnages renforce la folie et l’illusion des situations. Les personnages sont victimes de leurs propres tromperies, comme le personnage de Viola. Tout s’entremêle, même les comédiens et leurs personnages, lors d’apartés sur l’actualité, alors qu’ils toujours en costumes. Los de ces moments, le public prend alors part au spectacle, on s’adresse directement à lui.

Cette mise en scène est très moderne: c’est une adaptation de l’œuvre de Shakespeare, il y a donc des modifications. La langue de Shakespeare n’est pas respectée et rendue familière, modernisée par Ostermeier. Il mélange des improvisations, utilise le micro pour interpeller le public, les personnages interagissent avec la régie pour demander plus de lumière ou d’arrêter la musique. Le spectateur est troublé, l’illusion du théâtre est rompue et à la fin le décor de fond est défait pour laisser place aux matériels techniques.

Ainsi, cette mise en scène amène une réflexion sur l’identité, le genre, sur la manière dont le peuple parvient à manipuler les puissants et comment les ruses amènent à la folie et l’humour. Cette création interroge également sur la place du metteur en scène face à l’œuvre de l’auteur c’est à dire jusqu’où s’arrête le rôle du metteur en scène : a-t-il le doit de modifier l’œuvre ou doit-il rester fidèle à l’auteur ? Pour ma part, j’ai passé un bon moment, ce spectacle était intéressant, j’ai beaucoup ri mais j’ai été, par moment, frustrée car l’esprit de Shakespeare y est présent mais pas sa langue. Et j’ai trouvé que la mise en scène empiète sur l’œuvre de l’auteur. Il aurait pu arriver au même but en gardant la langue de l’auteur tout en gardant une scénographie, des costumes modernes. Mais il a fait le choix de faire du théâtre contemporain, où souvent la mise en scène prend le dessus sur le texte alors que le texte est déjà riche. Malgré cela c’est un spectacle avec de belles performances d’acteurs.

Woodina Louisa

La pièce La Nuit des Rois ou Tout ce que vous voulez était présentée à la Comédie Française le 11 novembre 2018 dans une mise en scène de Thomas Ostermeier. La comédie de Shakespeare s’organise autour de la figure de Viola qui, à la suite d’un naufrage, se fait passer pour un jeune homme, ressemblant ainsi fortement à son frère Sébastien présumé mort ; le retour de ce dernier fait apparaitre toute une série de malentendus et de quiproquos entre les personnages.

Très divertissante, le point fort de cette mise en scène m’a semblé reposer avant tout sur le duo de chevaliers, Sir Toby et Andrew, incarnés par les comédiens Laurent Stocker et Christophe Montenez. À chaque apparition, les acteurs faisaient surgir le rire chez le spectateur : que ce soit par leur dégaine grotesque – un grand blond aux cheveux filasse passablement débile et un ivrogne à la bedaine proéminente menaçant de faire craquer sa cuirasse – ou par la simple intonation de leur voix, ils faisaient très bien ressortir à eux seuls la tonalité comique de la pièce. Le metteur en scène a d’ailleurs compris tout leur potentiel comique, en les faisant danser de façon démente et bouffonne ou encore, en plaçant dans leur bouche quelques piques bien placées faisant référence à l’actualité politique – à moins que ce ne soit un ajout de dernière minute des acteurs eux-mêmes. Le ridicule a été toutefois poussé un peu trop loin à mon goût au point de devenir parfois assez lourd et j’ai regretté de temps à autre un certain manque de finesse et de subtilité.

Ceci dit, la subtilité était sans doute à chercher ailleurs ; par exemple à travers la musique qui accompagnait la pièce et rappelait sans cesse, de façon auditive et symbolique, que malgré le rire qu’elle peut susciter au théâtre, la question de l’identité et du genre surtout quand elle s’associe au jeu de l’amour, constitue un sujet sensible qui peut perdre les êtres et les faire souffrir terriblement.

La pièce se finit ainsi sur un tableau particulièrement sombre : une fois les identités véritables révélées, les personnages s’embrassent les uns les autres, une expression confuse au visage, révélant bien le trouble dans lequel toute cette farce les a plongés. Surtout la fin qui attend le personnage de Malvolio, l’intendant ambitieux et hypocrite de la comtesse, apporte une dimension tragique à l’ensemble du spectacle ; cela a même fait naître chez moi un certain malaise, d’autant plus que l’œuvre de Shakespeare n’en fait pas état il me semble. Ce qui s’avère au départ un méchant piège, visant à se venger et à faire tomber le masque de vertu d’un personnage à première vue antipathique (piège auquel le spectateur participe, en finissant comme les autres personnages, par se moquer de Malvolio, ridiculisé au plus haut point) se transforme en un geste d’une cruauté violente, presque perverse qui aboutit à un geste ultime : le suicide. C’est sur cette note troublante et marquante que se clôt le spectacle.

Anne-Lise Jamier

Photographie : Jean-Louis Fernandez