La ménagerie de verre / Tennessee Williams – Charlotte Rondelez

La mise en scène de La Ménagerie de verre du Théâtre de Poche Montparnasse fait figure de bonne élève. A relire la pièce de Tennessee Williams, les didascalies s’avèrent en effet contenir la majeure partie des propositions de Charlotte Rondelez, de l’utilisation de projections pour la lune ou le portrait du père, apparaissant ou disparaissant tout au long de la pièce, au monologue final de Tom accompagné de l’image de sa sœur soufflant les bougies du candélabre, en passant par la mention de tous les intertitres (« Après le fiasco », « L’Annonciation »). Si la fidélité à la pièce ne fait aucun doute, et que les personnages sont particulièrement bien restitués par les quatre acteurs, on peut légitimement s’interroger sur l’apport d’une mise en scène réussie mais a priori si conventionnelle vis à vis du texte original.

Des quelques ajouts formels à la pièce de Tennessee Williams, on peut relever l’ouverture, associant au discours déjà didactique de Tom une présentation des autres acteurs défilant derrière un rideau transparent et prenant des poses censées caractériser leur personnage. La mise en scène, même lorsqu’il n’y a pas de didascalies, reste donc très près du texte, illustrant d’avantage qu’innovant à partir du monologue de Tom, quitte à en renforcer les maladresses. De la même manière, au moment de la scène du diner avec Jim, la chute de Laura est outrée par une brusque mise dans le noir de la scène et par un bruit de tonnerre, certes présent dans la pièce mais ne coïncidant normalement pas exactement avec la chute. Il faut cependant également mentionner des pistes plus intéressantes que cette Ménagerie de verre ébauche parfois, et qui restent les moments les plus mémorables de la pièce. On pense par exemple à la danse de Laura lors de la première apparition de sa ménagerie, faisant résolument glisser la pièce dans un registre onirique, avec la photographie du père chantant et des ombres projetées dansant avec elle.

Le traitement des personnages enfin reste le principal espace de création, ce qui dynamise la pièce par le jeu particulièrement vivant et varié des quatre acteurs. Le Tom tel que l’interprète Charles Templon est davantage ironique que dans la pièce et particulièrement en verve. Cristiana Reali donne à Amanda des accents contradictoires mais maitrisés avec brio de pimbêche rappelant Vivien Leigh et de mère italienne à la Anna Magnani. Félix Beaupérin parvient à rendre Jim insupportable tout en préservant la tendresse de certaines scènes avec Laura. C’est surtout ce dernier personnage, campé par Ophelia Kolb qui prend des libertés avec la pièce de Tennessee Williams en la faisant régresser plus encore, quitte à forcer le trait : elle ne sait pas faire son signe de croix sans se tromper de sens, reste souvent ébahie, se frappe la tête contre une chaise ou se jette littéralement dans les jupes de sa mère. Ce traitement pouvant paraître grossier et peu nuancé parvient cependant par contraste à bien rendre l’ouverture du personnage au cours de la soirée ; sans parvenir à badiner comme dans le texte original, Laura/Kolb parvient in fine à basculer d’irritante à attendrissante.

La Ménagerie de Verre de Charlotte Rondelez ajoute donc au plaisir de la lecture de pièces de Tennessee Williams une mise en scène agréable par ses éclairages esthétisants aux jolies demi-teintes lilas ou orangées, par son décor tout en angles et en obliques très inspiré de l’expressionnisme allemand, ainsi que par l’énergie indéniable de ses acteurs, mais sa dimension dans l’ensemble peu aventureuse laisse finalement place à un sentiment d’ennui, que peu de propositions formelles tentent de dissiper.

Marie Clavreul


Le 20 mars dernier, je suis allée faire un tour du côté de Saint-Louis, aux Etats-Unis, en passant par le Théâtre de Poche Montparnasse. En effet, c’est dans ce petit théâtre au fond d’une petite ruelle que se jouait, mercredi dernier, la Ménagerie de verre de Tennessee Williams.

Dans cette pièce, écrite en 1944, le spectateur se retrouve au cœur des querelles de la famille Wingfield. Le père est parti il y a de cela plusieurs années, abandonnant la mère, Amanda, et ses deux enfants, Tom et Laura. Amanda ne cesse de ressasser le passé, de penser à sa jeunesse, à ses galants comme elle les appelle et à ce qu’aurait pu être sa vie si elle avait pris d’autres décisions. Elle ne s’entend pas avec son fils Tom, qui reste par obligation morale : le salaire qu’il empoche à l’entrepôt de chaussures permet de subvenir aux besoins de la famille. Mais il étouffe et s’échappe tous les soirs pour aller au cinéma, du moins c’est ce qu’il prétend. Quant à Laura, elle boîte, souffre d’angoisses terribles qui l’empêchent de mener la moindre vie professionnelle ou affective. Son monde ne tourne qu’autour de ses petits animaux de verre que sa mère appelle « sa ménagerie ». Amanda voit déjà Laura devenir vieille fille. Son dernier espoir repose en la personne de Jim O’Connor, collègue et ancien ami de lycée de Tom, invité un soir à dîner dans le but de séduire Laura et de l’épouser.

Ce n’est pas tant l’intrigue qui est importante dans la Ménagerie de Verre mais les personnages, leurs relations, leurs interactions, leurs rivalités. Au-delà des mots, leurs corps parlent, les émotions passent, les voix se haussent, s’adoucissent, se brisent. Le spectateur marche en équilibre sur un fil et ne cesse de vaciller, penchant dangereusement vers la colère, puis l’euphorie et parfois même vers une douce folie. Les acteurs choisis pour cette pièce ont un jeu très juste et tout particulièrement Ophélia Kolb qui interprète Laura à la perfection. Christiana Reali nous présente une Amanda à la fois déchirante, drôle et effrayante. Charles Templon, quant à lui, est Tom et le narrateur. Il nous prend habilement par la main dès les premières minutes de la pièce et le fait si bien qu’une fois celle-ci terminée, on aura du mal à la lâcher. On ne découvre Félix Beaupérin, qui campe le rôle de Jim, qu’à la fin de la pièce mais il nous marque tout autant que les autres par sa justesse. Il a une aisance naturelle et une grande présence sur scène. La mise en scène est assez simple, mais suffit. Ici encore, l’accent est porté sur les personnages, il n’est donc pas nécessaire de s’attarder sur des détails inutiles. On note la bonne idée pour la présentation des protagonistes : une sorte d’ouverture dans le mur du fond qui, lorsque les acteurs se placent à son niveau, donne l’impression d’être le cadre d’un portrait. Ainsi, Amanda, Laura, et Jim y passent chacun leur tour, s’y arrêtent et prennent la pose tandis que Tom nous les décrit.

Lorsque j’étais petite, Tennessee Williams était pour moi l’exemple que citait ma mère pour nous dissuader, ma sœur et moi, d’ouvrir un bouchon avec les dents. Il était aussi celui que chantait Michel Berger sur la route des vacances. Depuis, j’ai vu la Ménagerie de verre. C’est une très belle pièce, que je recommande à tous. Tennessee Williams était un grand dramaturge qui a su capter et retranscrire la complexité de l’être humain et des relations qu’il entretient avec ses pairs. Dans ce petit théâtre de poche, les acteurs et la metteuse en scène ont su se montrer à la hauteur.

Louise Fischer


Il est impossible d’étudier l’œuvre de Tennessee Williams sans y voir un lien avec sa vie tourmentée. Né en 1911 dans le sud des États-Unis à Columbus, Williams a grandi dans un milieu puritain, souffrant de l’absence d’un père alcoolique et d’une mère étouffante qui a clairement inspiré le personnage d’Amanda Wingfield. Ce n’est donc pas une coïncidence si face à La Ménagerie de Verre, on a l’impression d’être asphyxié par la présence de la mère envahissante jouée par Cristiana Reali et par l’exiguïté du décor, un appartement où les enfants Tom et Laura ne peuvent pas s’échapper.

La pièce se déroule à Saint-Louis dans les années 1930. On est plongé au sein d’une famille monoparentale où Tom, qui joue aussi le rôle du narrateur, nous explique qu’il est malheureux à l’usine et qu’il rêve d’écrire et de se libérer de l’étau de sa famille. Laura, sa sœur handicapée, souffre également de la pression exercée par sa mère (Amanda) qui était heureuse et courtisée avant le départ de son mari. L’action débute lorsque Tom invite un galant pour séduire Laura, poussée par sa mère qui veut qu’elle fasse un bon mariage pour ne pas vivre dans le besoin. Et en une soirée, les personnages se confient, pleurent et rient. C’est une pièce « à personnages » où l’on suit leurs espoirs et désillusions dans une même pièce.

Si le décor et les costumes respectent le cadre spatio-temporel, la mise en scène est absolument éblouissante. Par moments, la musique prend le dessus et des lumières étincellent sur scène, mettant en valeur par exemple Laura en train de danser toute seule sur scène dans un moment d’euphorie. Il y a évidemment un lien avec la ménagerie de verre et la présence de ces petits animaux de verre sur scène rappellent non seulement l’enfance et l’innocence mais également la beauté, la pureté.

La mise en scène est très simple : une entrée, une salle à manger et une fenêtre qui permet de voir les comédiens avant leur entrée sur scène. On souligne l’utilisation de l’espace lorsque Tom et sa mère se disputent en dehors de la scène : si on ne les voit pas, la colère exprimée dans leurs voix rappelle les disputes que l’on entend de loin au sein de la maison et l’anxiété qu’elle provoque chez les enfants, anxiété et mal-être superbement interprétés par Laura (Ophelia Kolb).

La Ménagerie de Verre émeut et rend compte de la difficulté de supporter un climat familial oppressif. L’amour et la colère y sont entremêlés : si le personnage de la mère est antipathique, on se rend compte lorsqu’elle pleure de l’amour et de l’inquiétude qu’elle ressent envers ses enfants. Les personnages ne sont pas lisses et ont de nombreuses facettes et qualités malgré le fait que ce soit leurs défauts qui sont mis en scène : Ce que l’on retient de cette pièce, c’est finalement aussi le rapport au temps qui déchire : la mère est bercée dans le passé, le fils se projette constamment vers l’avenir et trouve sa vie insoutenable alors que la fille se complait dans la douceur de son existence, réconfortée par sa ménagerie de verre que l’on voit sur scène pendant toute la durée de la pièce.

Tamara El-Jisr


La ménagerie de verre (The Glass Menagerie) est l’une des premières pièces de théâtre écrites par Tennessee Williams, auteur américain du XXème siècle. Cette pièce, en partie autobiographique, fut montée pour la première fois en 1945 à New-York et lui apporta reconnaissance et célébrité. Charlotte Rondelez propose une mise en scène de la pièce au Théâtre de Poche de Paris, avec, en tête d’affiche, Cristiania Reali (Amanda), Ophelia Kolb (Laura), Charles Templon (Tom) et Félix Beaupérin (Jim).

La pièce s’ouvre sur un personnage narrateur, nous présentant les trois protagonistes de la pièce: la mère, Amanda Wingfield, la soeur, Laura, et Tom, lui-même. Ce n’est que dans la deuxième partie de la pièce que Jim, le galant, fait son entrée. L’histoire se passe à Saint-Louis, dans les années 1930. On y rencontre une famille fragile, sans père, hantée par le passé mais accrochée à l’illusion d’un futur meilleur. Lorsque l’espoir, incarné par Jim, frappe à leur porte, c’est tout leur équilibre qui bascule, laissant place aux rêves, aux fantômes mais, aussi, à la réalité.

La mise en scène de Charlotte Rondelez se situe à mi-chemin entre la peinture et le cinéma. Nous pouvons, en effet, assister à une succession de tableaux immobilisant les personnages ou les faisant basculer dans une rêverie. Ces tableaux, remplis d’émotions, mettent en suspend les souvenirs et les fantasmes des personnages ; systématiquement accompagnés d’une musique dramatisant l’instant, les tableaux provoquent chez le spectateur une fascination, le mettant lui- même dans une sorte d’état second. Ces scènes, souvent muettes, débordent de douceur et de poésie et invitent le spectateur au cœur d’un souvenir idéalisé.

La pièce mélange le comique et le pathétique, promenant ainsi le spectateur à travers une pléthore d’émotions. Cependant, le comique cache généralement le profond mal-être contre lequel les personnages luttent et résistent, mais qui éclate et se sublime lors des violentes disputes entre Tom et Amanda. Ces confrontations sont à l’origine des montées d’angoisse de Laura, maladivement fragile, et sont matérialisées par la montée crescendo de bruits ou de voix, s’apparentant à un compte à rebours annonçant une explosion. Lorsque l’angoisse atteint son point culminant, elle s’exprime par un cri terrifiant, profond et cathartique. L’arrivée de Jim, personnage quelque peu ridicule, apporte avec elle apaisement et tension. Sa présence oblige Amanda et Tom à contenir leurs disputes, cependant, elle terrorise Laura. À la manière d’une pièce shakespearienne, cette peur irrépressible atteint son paroxysme avec le déchaînement de l’orage. Jim est le moteur de la timide mais surprenante évolution de Laura, que la maladresse ne rend que plus touchante. La poétique scène du baiser, rare moment où la tendresse entre les personnages n’est pas mise en échec, est vécue comme une respiration par le spectateur. Laura est pleine d’espoir et le bonheur ne semble plus qu’à porter de main.

Touchante, drôle, émouvante et terrible, La ménagerie de verre est le subtil mélange de la délicatesse et de la violence. Le spectateur plonge sans retenue dans la mémoire torturée par les espoirs brisés et les fantômes tourmentés et frustrés de Tom. Il peut, également, s’identifier avec aisance à ces personnages obsédés par leur passé, pris au piège dans une vie qu’il déteste ou se sentant trop différents des autres, telle une licorne dans un groupe de chevaux. Les acteurs incarnent leur rôle avec brio et bouleversent, avec une grande sincérité, le spectateur.

Kennoc’ha Beauné


La ménagerie de verre est une pièce du dramaturge américain Tennessee Williams, et a été mise en scène par Charlotte Rondelez, après une nouvelle traduction proposée par Isabelle Famchon au Théâtre de Poche. J’ai découvert cette pièce pour la première fois lors de sa représentation, et me suis empressée de la lire dès le lendemain. Ainsi en m’y rendant, je n’avais lu qu’un résumé, et je n’avais pas d’attentes particulières.

Cette pièce raconte l’histoire d’une famille de l’entre guerre en Amérique. Le père est absent, s’étant échappé du cadre familial « dès qu’il a pu », laissant à ses enfants une mère vampirisante, et craignant, après la perte de son mari, la perte de ses enfants et particulièrement celle de son fils, qu’elle craint de voir devenir comme lui. Nous en apprenons petit à petit davantage sur l’historique de la famille, et cela contribue grandement à l’atmosphère qui s’appesantit petit à petit, sur scène et dans la salle.

En effet, la mère, d’abord très apitoyante, nous apparait de plus en plus anxiogène et cruelle. Le fils nous apparait de moins en moins touchant et de plus en plus égoïste et effrayant. Dans ce cadre alors très noir, il nous reste la fille. Ophélia Kolb, qui la joue, incarne la fraîcheur et la naïveté. La metteuse en scène la fait danser à plusieurs reprises, au début de la pièce dans une danse maladroite et naïve, puis une danse digne d’une comédie musicale sur un air de jazz typique de l’époque lorsqu’elle commence à se développer comme personnage à part entière (et non plus seulement sous l’ombre de sa mère). Elle pourrait nous faire penser au personnage de Lennie dans Des souris et des hommes. Elle est le personnage central, clé de la pièce, autour duquel se déroule toute l’intrigue. Le jeu de l’actrice est aux antipodes de celui de Cristiana Reali, dans le rôle de la mère, ce qui offre un très bon équilibre dans le caractère tantôt anxiogène, tantôt attendrissant de la pièce.

J’ai trouvé le cadre, une petite salle, d’un petit théâtre au fond d’une petite ruelle, juxtaposée au grand boulevard Montparnasse, propice à la promiscuité parfois gênante mais nécessaire pour une expérience complète de la pièce. Elle était nécessaire notamment par la portée métathéâtrale du titre « la ménagerie de verre » qui peut représenter aussi bien les petits animaux de verre avec lesquels la fille Laura joue, mais aussi les personnages et nous en tant que spectateurs via cette promiscuité. Elle était très bien mise en scène, par la présence de bougies, par le jeu dans la salle, devant la scène plutôt que seulement dessus, et par la disposition des décors de gauche à droite du plateau en fonction de leur importance dans l’intrigue et par rapport à nous : côté cour l’intrigue se développait, côté jardin, la pièce développait son caractère métatextuel. J’ai finalement apprécié les références typiques du mode de vie américain des années 20, qui permettaient une initiation à cette manière de vivre en plus de l’histoire de la pièce, et faisaient de cette représentation une expérience très enrichissante et intéressante.

Charlotte Mougenot


Photo : Pascal Gely