La mécanique de l’histoire

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En haut de la montagne Sainte-Geneviève, dans le Panthéon, Yoann Bourgeois rejoue la rencontre entre l’histoire et la science. En 1851, c’est là que Léon Foucault a mis en évidence la rotation de la Terre. Un bracelet est donné aux spectateurs à l’entrée pour leur indiquer le point de départ de la visite. Après un prologue au centre du monument pour lancer l’oscillation du pendule, le groupe est séparé entre les quatre modules disposés aux extrémités de la grande salle. On trouve un trampoline, une planche en équilibre, une autre en rotation et une « balance de lévité ». Chacun des montages donne à voir un phénomène physique sur les corps des acrobates-danseurs.

Aucune parole n’est prononcée, afin de laisser au spectateur le soin d’imaginer la signification du jeu qui s’opère sous ses yeux. Seul un motif musical commun viendra faire l’unité entre les parties du spectacle qui se termine au centre du monument dans l’effondrement des danseurs au pied du Pendule qui poursuit inlassablement, sa révolution.

L’ensemble s’éloigne du « spectaculaire » vif du cirque en choisissant un style épuré, lent et progressif qui renvoie au mouvement prudent du Pendule. On y retrouve toutefois tout ce que le registre a de magique et c’est le souffle court que l’on sort tant les prestations défient l’imaginaire. Il faut au moins aller voir le lieu pour s’arrêter un instant devant l’œuvre de Foucault, révolutionnaire, historique et dans laquelle se mêlent science et poésie.

Louise Vallat

Je suis allée voir « La mécanique de l’histoire, une tentative d’approche d’un point de suspension, exposition vivante au Panthéon ». C’est un spectacle déambulatoire ayant lieu au Panthéon, réalisé par Yann Bourgeois et la compagnie du Centre chorégraphique national de Grenoble. J’ai trouvé ce spectacle particulièrement original pour différentes raisons, d’abord par son caractère déambulatoire. On se promène de numéros en numéros dans un espace imposant, celui du Panthéon, de ses grandes colonnes ; et ces numéros sont ouverts à la multiplicité des points de vue : on peut s’y asseoir tout autour, comme au cirque. En outre, la création de Yann Bourgeois se trouve à la croisée des genres, de la science, de l’histoire, du cirque, de la danse et du théâtre, ce qui la rend d’autant plus originale, dans un lieu symbolique et historique, réinvesti dans le cadre de l’opération Monuments en mouvement du Centre des monuments nationaux. Dans la mesure où ce spectacle déambulatoire est placé sous l’égide du pendule de Foucault du début à la fin, les différents langages combinés (du théâtre, de la danse, du cirque) invitent de manière synthétique à une réflexion sur le rapport de l’homme et de la femme au globe terrestre et plus généralement à une réflexion sur l’histoire de l’humanité. Cette invitation à la réflexion a lieu dans une atmosphère étrange et très dépaysante ; c’est ce point qui m’a sans doute le plus marqué : il se dégage de ces numéros une impression d’étrangeté, qui nous exhorte à voir différemment notre rapport à l’espace terrestre, mais aussi aux autres. En effet au numéro intitulé « inertie », Yann Bourgeois met en scène un homme et une femme qui se croisent, se rencontrent, marchent, courent ensembles, s’embrassent, se quittent par un dernier regard, partent chacun de leur côté. Rien n’est dit ; le soin nous est laissé de s’étonner et de s’interroger. Dans un autre numéro que j’ai trouvé poignant, six hommes se découvrent peu à peu, sautant, bondissant de l’escalier pour sauter du trampoline à l’escalier, ou se dissimulant sous l’escalier ; le décor est épuré (il n’y a qu’un escalier qui ne cesse de tourner), l’impression d’irréel est d’autant plus forte.

Hélène Bufort

Dans le cadre de l’opération « Monuments en mouvement », Yoann Bourgeois nous propose une mise en scène riche et équilibrée au sein même du Panthéon. La scénographie propose cinq spectacles d’une quinzaine de minutes chacun, disposés sous une coupole. Le spectateur déambule librement dans le sens des aiguilles d’une montre, dans un espace immense, froid, onirique, silencieux et pesant. Le tout bercé d’une sonorité expérimentale, mêlant violoncelle et chuchotements, diffusés par des hauts-parleurs en catimini, dans un écho inversé et intrigant. Les murs du monument semblent vouloir nous chuchoter quelque chose à l’oreille.

Côté visuel, c’est un ensemble de dispositifs recherchés et périlleux qui nous sont donnés à observer. Les plans sont en mouvements et tout aussi instables les uns que les autres. Les danseurs s’efforcent de contrer les lois de la physique avec une chorégraphie harmonieuse et tout en légèreté. À l’instar d’une formule mathématique qui assure un résultat logique, les mouvements opérés et maîtrisés après maintes répétitions sont justes et précis.

Yoann Bourgeois parvient à rendre perceptible aux yeux du spectateur, l’équilibre des phénomènes qui régissent notre monde, à travers cette performance artistique. Sous le regard imposant du monument de style néo-classique, les danseurs habillés de la même couleur que la pierre, tentent de trouver l’eurythmie, entraînant ainsi une harmonie universelle. Façonnant ainsi une osmose entre interprètes/public/lieu et tous les éléments qui nous entourent, forgent notre monde et notre histoire.

C’est avec beaucoup d’enthousiasme que je souhaite remercier le service-culture de Paris-Sorbonne, sans qui je n’aurais pas eu la chance de partager cet événement.

Elona Prime

En partenariat avec le Théâtre de la Ville de Paris et dans le cadre du cycle « Monuments en mouvement » lancé par le Centre des Monuments Nationaux, Yoann Bourgeois proposait du 3 au 14 octobre 2017 au Panthéon un spectacle aux résonances à la fois scientifiques, philosophiques et poétiques : « La Mécanique de l’histoire : une tentative d’approche d’un point de suspension ». Le décor imposant du Panthéon se prêtait bien à cet hymne au mouvement, à mi-chemin entre le théâtre, le cirque, le ballet et la performance et qualifié par le metteur en scène lui-même d’« exposition vivante ».  Les spectateurs, divisés en quatre groupes pour voir et entendre au plus près les « acteurs », se voyaient ainsi proposer un véritable itinéraire déambulatoire. La disposition en croix grecque de l’édifice favorisait la tenue harmonieuse de quatre spectacles simultanés, autour du Pendule de Foucault, point d’ouverture et de clôture.

Le Prologue donnait le ton avec une femme-quille oscillant avec élégance au rythme du pendule, défiant d’emblée les rapports de forces élémentaires. Tout autant que l’éclairage, les costumes simples mettaient en valeur la souplesse du corps des acteurs.

Cependant, en plus de la musique douce qui s’accélérait dans les moments de tension, une voix-off lisant peut-être un texte poétique aurait sans doute ajouté plus d’effet et atténué le silence, parfois pesant, surtout au début, pour le spectateur un peu dérouté. Car cette décomposition et cette mise à nu du temps faisaient véritablement appel à la patience du public. Et pourtant, après un petit temps d’adaptation, la contemplation pure des gestes se révèle inspirante, comme si les mouvements eux-mêmes suffisaient à raconter une histoire.

On pouvait ainsi voir dans la partie « Équilibre » l’image des relations délicates entre l’homme et la femme, dont la tension ne peut se résoudre que par l’atteinte d’un point de stabilité. Cette quête était symbolisée par une chaise que chacun, situé à des bouts opposés d’un plateau, tentait de poser au centre. Les actions apparaissaient alors comme devant être symétriques, coordonnées, conjointes pour éviter de faire basculer le fragile équilibre du plateau. Lorsqu’ils étaient désormais assis à la même table et sortis de leur égoïsme, le sourire esquissé par les deux signait la réussite de la communication.

De même, « Inertie » était une bonne illustration de l’aventure amoureuse, avec ce couple qui se rencontre, s’éloigne puis se retrouve mais qui, en dépit de sa course de plus en plus précipitée sur le plateau (course qui rappelle l’accélération de nos sociétés modernes) n’arrive jamais vraiment à atteindre l’autre.

On ne peut qu’admirer l’agilité et la grâce des acteurs-acrobates qui témoignent d’un travail certain, notamment pour « Énergie » où des hommes tombaient puis rebondissaient sur des marches, à une hauteur de plus en plus élevée.

En définitive, cette expérience étonnante nous ramenait à notre fascination d’enfant pour ce qui bouge et nous invitait à redécouvrir la beauté du mouvement par les forces qui le composent et nous dépassent, pour, ainsi, reprendre corps.

Mailys Trubert

En ce début de mois d’octobre, l’histoire du Panthéon était suspendue aux décisions de Yoann Bourgeois… au sens propre. L’acrobate-danseur a monté au Panthéon, dans le cadre de « Monuments en mouvement », La Mécanique de l’histoire, une tentative d’approche du point de suspension, qu’il qualifie d’« exposition vivante ». Dans le décor sibyllin du plus célèbre tombeau français, le balancement du pendule de Foucault inspire un spectacle à couper le souffle. Le titre pourrait nous induire en erreur : ce n’est pas l’histoire de France que raconte Yoann Bourgeois mais « les rapports de forces élémentaires à partir desquels toutes les histoires universelles s’écrivent ». Ces forces ce sont celles du mouvement, de la mécanique, décomposés en quatre parties, les quatre scènes entre lesquelles les spectateurs déambulent : inertie – trajectoire – équilibre – énergie.

Après avoir observé, plongé dans l’obscurité, le pendule de Foucault se balancer lentement depuis la hauteur vertigineuse du dôme du Panthéon, le spectateur se dirige vers l’une des quatre ailes de la nef.

Tout d’abord, l’inertie. Le plateau tourne, doucement, puis de plus en plus vite. Un homme et une femme, chacun d’un côté du plateau. Presque poétiquement, la force centrifuge s’exerce sur eux. Ils se lèvent, marchent, courent, se penchent l’un vers l’autre, se poursuivent, comme si cette force ne les clouait pas au sol. Car un corps persévère dans son état de repos ou de mouvement « si les forces qui s’exercent sur lui se compensent » : Newton avait raison, les deux acrobates sont complémentaires.

Puis vient la trajectoire. Tout repose sur une perche avec, à un bout, un poids, à l’autre bout, une femme. Elle s’élève tranquillement, tourne sur elle-même, semble voler. On a l’impression d’observer une astronaute sur la lune, la grâce en plus. Archimède avait raison, avec un levier, on soulève le monde, ou du moins, une femme.

Ensuite, l’équilibre. Un plateau est fixé en son centre sur un pic : il n’est pas stable, la moindre pression le fait pencher d’un côté ou de l’autre. Au milieu est posée une table. De chaque côté, des équilibristes montent lentement, progressivement, chacun avec une chaise. Pour pouvoir s’asseoir sans que le plateau ne tombe, leur coordination doit être parfaite. Cette fois-ci, c’est un étudiant qui questionne ce spectacle tremblant : « Jusqu’où l’équilibre instable est-il instable ? ».

Enfin, époustouflante, l’énergie. La scène se compose d’un escalier tournant, avec en son centre, un trampoline, que le spectateur assis ne voit pas. Les quatre acrobates, un à un, évoluent sur la structure grinçante. Puis soudain, ils tombent dans le vide, pour en ressurgir aussitôt : miracle de l’énergie mécanique. De marche en marche, les acrobates tombent et remontent, comme tirés par un fil invisible, ils s’écroulent et ressurgissent, encore et encore, jusqu’à la marche la plus haute où l’on croit l’énergie épuisée, ce qu’elle n’est jamais. Anaxagore avait raison, « rien ne naît ni ne périt », tout est mouvement : c’est la mécanique de l’histoire.

Solene Varescon

« Faites vibrer le monument », semble nous murmurer Yoann Bourgeois : quand les artistes du cirque côtoient les grands hommes, le Panthéon transforme ses tombes en fauteuils de théâtre. Dans cet espace sacré, les acrobates se déplacent comme des héros de l’Antiquité ; nous découvrons cinq scènes – à chacune son jeu avec l’équilibre. Tout se déplace dans la lenteur, et les pas pressés des spectateurs se font plus discrets à chaque étape du parcours : on ne se bouscule pas près des drôles d’acrobates en costume blanc, leurs voiles nous disciplinent. Point n’est besoin de lire le fascicule pour que la gravité nous vienne aux lèvres : tous la défient, dans une poursuite ou dans un cache-cache que le violon accompagne sans varier ; les silhouettes s’amusent, certaines rient. C’est le spectateur qui déambule, de scène en scène – chacune est un plan qui se tient de lui-même. Nous dérobons une péripétie de l’histoire et la lumière s’éteint à chaque clôture.

On quitte le Panthéon, de nuit ; la tour Eiffel scintille au moment où les grandes portes s’ouvrent, elle trône, point central à l’horizon – la sortie du spectateur est aussi pensée par la mise en scène. Énergie, inertie, trajectoire, équilibre : quatre mots pour décrire les scènes qui entourent le pendule de Foucault. Yoann Bourgeois les transcrit en équations, et donne le sur-texte des épisodes aériens qui se sont offerts à nous, par quatre fois, d’abord de face, puis devinés entre des piliers, ou tapis en arrière-plan. Le contexte est post-texte : il ne vient pas avec, il se lit après, il dévoile la logique de l’artiste mais n’épuise pas le spectacle, car ce dernier se tient debout – en apesanteur – sans les mots.

Tania Sanchez

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