La maladie de la famille M.

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Le Théâtre 13 présentait ce mardi 10 avril, dans une mise en scène de Simon Fraud, la pièce de Fausto Paravidino, La Maladie de la famille M. C’est du point de vue du médecin du village que nous est contée l’histoire de cette famille dysfonctionnelle, qui, depuis le deuil de la mère se délite. Le père Luigi vieillit et devient de plus en plus amer avec ses enfants ; la grande sœur Marta s’est substituée au rôle de la mère et met ses envies de côté ; la sœur cadette Maria cherche réconfort et sérénité auprès de plusieurs amants, sans jamais réussir à combler ce vide ; enfin, le frère Gianni, immature, prends des risques pour se sentir vivant et assiste impuissant à ce long délitement. Le médecin du village croise ces trajectoires individuelles pour dresser un tableau général de ce qu’il nomme « la maladie de la famille M. ».

Par la disposition du public en hémicycle, l’immersion dans l’intimité familiale était facilitée. Le décor était à la fois d’une grande beauté et d’une grande praticité. Au centre siégeait la table à manger, lieu convenu du rapprochement et du partage, qui toutefois accentuera paradoxalement la distance entre les personnages : les personnages n’ont jamais aussi peu parlé entre eux que lorsqu’ils se sont retrouvés tous autour de la table. Les scènes de déjeuner révèlent bien l’impossible communication entre les différents membres de la famille.

Deux autres lieux sont aussi représentés sur scène : le cabinet du médecin à l’extrême gauche et un banc isolé à l’extrême droite. L’action peut donc avoir lieu sans qu’aucun changement de décor ne vienne rompre le rythme de la pièce. Les saisons passent, les feuilles d’automne jalonnent le sol, la neige tombe, le décor este immuable tandis que ses habitants sombrent. Il suffira pourtant d’un second deuil pour réveiller les personnages de leur torpeur et que la communication s’établisse de nouveau. Le spectacle s’est donc achevé sur une note plutôt optimiste : les deux sœurs semblant être guéries de leur maladie, envisagent de nouveaux projets de vie.

Cette pièce a ainsi pu montrer le rôle paradoxal de la famille, à la fois soutien, socle sur lequel se construire, et frein, obstacle à l’épanouissement personnel. Le très bon jeu d’acteur et la justesse de la mise en scène ont bien rendu compte de cette complexité.

Léo Guillou-Keredan

Ce n’est pas parce qu’elle s’était découverte d’un fil que la famille M.  était malade ce 10 avril au Théâtre 13. La Maladie de la famille M., de Fausto Paravidino, ne traite d’ailleurs pas d’une maladie. Le docteur Cristofolini (Clément Bernot), « médecin de campagne » et narrateur de la pièce, le dit lui-même : 80% de son travail consiste à écouter ses patients lui raconter leurs déboires. Ce psychologue malgré lui nous relate l’histoire de la famille M. : Maria (Laura Chétrit) est, de son propre aveu, une « vraie salope » avec sa sœur Marta (Andréa Brusque) et fuit leur maison dès qu’elle peut pour retrouver Fulvio (Antoine Berry-Roger), son apathique petit-copain. Quand elle lui parle d’amour, il se contente de répondre qu’ils se supportent mutuellement: il n’est pas très étonnant qu’une déclaration d’amour enflammée de Fabrizio (Victor Veyron) émeuve profondément Maria… et que s’ensuivent bien des quiproquo ! Gianni (Justin Blanckaert), le frère cadet, se dissipe, lui, entre alcool et fumette… sans perdre sa lucidité : il perçoit l’abnégation Marta qui se sacrifie pour eux et pour leur père Luigi (Boris Ventura Diaz), dont la perte d’autonomie a mis à mal une autorité patriarcale qui n’en avait pas besoin.

La mise en scène de Simon Fraud appuie le désir de fuite contrarié des enfants M. en nous permettant de tout embrasser d’un seul regard: le cabinet du docteur Cristofolini, côté jardin, et l’abri-bus où se retrouvent Fabrizio, Fulvio et/ou Maria, côté cour, encadrent la maison familiale, au centre de laquelle trône une longue table très souvent vide… Malgré cet univers étriqué et déserté, il n’y a que le rire qui ait été contagieux durant la représentation. Différents comiques se mêlent : Fabrizio et Fulvio, au cours d’une discussion absolument hilarante, sont révélateurs de deux manières très différentes de considérer les relations amoureuses et sexuelles, les disputes entre sœurs et leurs errances respectives ne manquent pas non plus de nous faire rire, ainsi que la douce ironie du docteur… C’est toutefois le rôle de Justin Blanckaert, illuminé lucide, qui reste à nos yeux le plus drôle, notamment lorsque, après un moment de crise, il débarrasse la table au son d’un opéra, en esquissant des pas de danse et en se drapant dans la nappe avec une majesté de diva…

Ce qui est remarquable dans La Maladie de la famille M., Fausto Paravidino traite avec humour de thèmes dramatiques : la perte d’autonomie d’un parent, l’inertie des villages sans ressources, mais surtout de l’incommunicabilité au sein d’une famille qui préfère se taire plutôt que de se déchirer. Le motif de leur silence, c’est l’absence, l’absence de la mère et les circonstances de sa mort, on le sent au regard éloquent que tous les M. tournent vers sa chaise vide, l’une des rares fois où ils s’attablent tous ensemble. Malgré ce silence, des moments de grâce subsistent, le temps d’une berceuse allemande par exemple, comme pour nous montrer que, si la famille n’est pas toujours une sinécure, elle est aussi un remède à bien des maux…

Laurine Sauwens

En ce mois d’avril 2018, le public du théâtre 13 est amené à suivre le théâtre médico-théâtral de La maladie de la famille M. Cette pièce de Fausto Paravidino, mise en scène par Simon Fraud, retrace les souvenirs d’un docteur de campagne, médecin de la famille M. D’abord, seul le vieux père semble être le patient. Finalement, toute la famille souffre. Un téléphone sonne sur scène, mais il n’y a personne au bout du fil. “Qui est-ce?” demande un personnage, « sans doute quelqu’un qui veut faire savoir qu’il existe » répond un autre. Solitude, ennui, angoisse, leurs maux présentent la tragédie ordinaire de ceux qui veulent exister sans y parvenir.

Les décors et costumes, peu originaux, incarnent parfaitement un quotidien dramatique et commun. Le jeu coule avec une telle aisance qu’on en oublie presque que ce sont des acteurs. Que ce soit les amours déçues ou compliquées, la lourdeur des tâches ménagères, le poids de la vieillesse, leurs problèmes acquièrent facilement une dimension universelle.

Finalement, la sobriété et la vraisemblance des choix de mise en scène, mêlées à l’humour décalé du texte, facilitent l’identification et interrogent l’existence en elle-même. Et si la maladie de la famille M. n’était pas simplement la vie humaine?

Alice Clabaut

LA MALADIE DE LA FAMILLE M, c’est des coups d’amour et de colère, des coups de blues, des coups de boule, c’est les 400 coups de la vie et de la famille…  bref: un coup de cœur, de maître, de chance. Fausto Paravidino, déjà plus un inconnu en France depuis la mise en scène de la même pièce dans la Comédie-Française (2011-2013), a écrit une histoire tellement vraie que son succès est facilement saisissable. Et grâce à la nouvelle mise en scène de Simon Fraud, on a pu la découvrir nous aussi, cette histoire vraie:

Il y a d’abord le petit docteur de campagne qui commence à parler comme tombé de ciel dans le brouhaha de la salle. D’abord la surprise générale, puis l’amusement générale : très vite une ambiance familiale s’installe, il fait des blagues, il entre en dialogue avec le public, on rigole ensemble. Et une fois l’intimité est établie, on est prêt à être emporté dans cette histoire de famille et de folie, dont le docteur nous introduit déjà avec des détails délicats de ses clients… Les phares tournent et voilà – ils sont là, les personnages dont le docteur nous a justement dévoilé les secrets. C’est d’abord Maria et Flavio, le jeune couple, les deux individus, qui essaient de se parler et d’être bien ensemble… et qui n’arrivent point. Pourtant, c’étaient des choses si simples qu’ils avaient voulu dire, ils voulaient se parler de leur amour et leur incertitude, de leurs besoins et leurs vœux – mais ce qui touche à l’essentiel n’est jamais facile à aborder. Maria rentre chez elle, blessée, et est tout de suite entourée par Marta, sa sœur (-> référence biblique) Mais elle fuit aussitôt sa sœur, inexorablement protectrice, et surgit le père, inexorablement patriarche, qui ordonne à Marta de réveiller le frère, inexorablement macho. On commence à se rendre compte qu’il y a des problèmes dans cette famille, et on constate encore l’impuissance de se parler, de s’aimer, d’être bien ensemble. Pourtant, chacun ne veut que cela, et chacun essaie – mais tout tentative échoue, on ne se comprend pas. Comment se fait-il qu’on n’arrive pas à se traiter comme on aimerait être traité ? Les interrogations que la pièce déclenche doivent attendre la fin du spectacle pour être traitées – le temps file, les scènes s’enchainent, la salle est captivée : On est en plein milieu, on est hic et nunc, et on y vit les merveilles et déceptions des êtres humains dans leur pureté. En gardant un rire sur les lèvres et un clin d’œil dans les yeux, on s’identifie, on s’interroge, on se redécouvre – c’est rafraichissant, c’est un véritable coup de théâtre.

Sara Maria Rammer
Illustration : Lucie Sassiat
Categories: Théâtre, Théâtre 13