La Locandiera / Carlo Goldoni – Alain Françon

La Locandiera, pièce féministe ?

Le lundi 26 Novembre à 20h30 se déroulait à la Comédie Française,salle Richelieu, La Locandiera de Goldoni, mise en scène par Alain Françon.

Nous sommes en 1752, à Venise, et Carlo Goldoni invente un des plus beaux personnages de femme libre du théâtre occidental. Libre… jusqu’à un certain point, jusqu’au point où la société ne le permet plus.

Les trois coups de bâton résonnent, le rideau s’ouvre afin de nous transporter au temps de Mirandolina. Mirandolina est la jeune propriétaire d’un hôtel que son père lui a légué à sa mort, six mois plus tôt, en lui recommandant d’épouser au plus vite le fidèle valet Fabrizio. Ce que la jeune femme s’est bien gardée de faire. Mirandolina n’a plus de père, pas de mari, mais un travail, un toit et un revenu : elle est dans une situation d’exceptionnelle autonomie pour une femme de son époque. Et elle en jouit, telle que la montre Goldoni au début de la pièce. L’auberge est un petit théâtre, le royaume de la jeune “locandiera” qui y règne. Mais tout bascule quand apparaît à l’hôtel le Chevalier de Ripafratta,qui affirme dès son arrivée son mépris de l’autre sexe, en des propos qui sont des chefs-d’œuvre de misogynie. Séduisant le goujat, elle est séduite elle-même. Sa paisible vie se transforme donc en champ de désirs et de rapports de force. Seule femme des lieux, elle se retrouve donc caché au fond de son auberge acculée par quatre “chevaliers” servants furieux d’avoir été”joués”, Mirandolina est contrainte d’épouser Fabrizio, à qui son père l’avait destinée.

La mise en scène se déroule en un seul acte de 2H qui passe à un evitesse folle. S’entremêlent des scènes assez classiques et d’autres où le comédien s’adresse à son public directement en évoquant ses états d’âmes. Le comique de geste est beaucoup utilisé afin de faire rire le publique. Il est vrai que l’on rit beaucoup dans La Locandiera. Même la scène finale qui se voudrait un peu plus dramatique car se joue là une étape importante dans la vie de Mirandolina, contrainte d’abandonner sa liberté à laquelle elle tenait tant pour finalement rentrer dans le moule de la société de l’époque en se mariant. Mais cette ultime scène, où les sentiments sont exagérés au plus haut point, sans doute dans une volonté de comique de situation, semble très confuse, car l’énervement général et la peur que ressent Mirandolina dénote avec la bonne humeur de la pièce. Si les décors et costumes sont assez simples, le texte et les intonations démontrent le talent habile qu’ont les comédiens à jouer avec les mots. Si la pièce est en elle-même une réussite, il y a cependant quelques scènes qui viennent dérouter le public comme par exemple la présence des deux comédiennes qui jouent la comédie : cette mise en abyme n’est à mon sens que peu utile, car on se demande ce que ces deux personnages apportent à l’histoire.

La Locanderia que nous offre Alain Françon est un souffle de bonne humeur qui démontre subtilement les idées féministes que pouvait avoir Goldoni en faisant d’une femme aux mœurs bien particulière le personnage central de sa pièce.

Amandine Merighi

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Un classique tout frais

Quand le rideau est enfin tombé, quand la troupe est finalement rentrée dans les loges, après qu’on les ait rappelés d’innombrables fois sur scène, la représentation ,elle , n’est toujours pas terminée : il reste ce subtil bout de la soirée, qui ne fait pas partie de la pièce mais qui complète l’image de la performance . Il reste la sortie de la salle, la descente des escaliers parmi ces gens inconnus, silencieux ou déjà en train de commenter ce que l’on vient de voir. Il reste enfin la sortie dans l’air frais de la nuit parisienne sur la belle place Colette et le retour aux bruits de la ville ; Et c’est dans cette dernière partie de la soirée que l’on ressent la couleur qu’a laissée la représentation, puisque, curieusement, ces spectateurs étrangers entre eux, qui vont rentrer chacun par une autre direction, sont tous plongés pour quelques moment encore dans la même atmosphère, dans les mêmes pensées ; ils viennent de partager un moment commun et exceptionnel, avant que chacun ne se retrouve dans son intimité inconnue à tous les autres.

C’est en observant cette atmosphère du départ du théâtre que je me suis aperçue de la simple et pure beauté que nous a offert la représentation de La Locandiera. Je suis sortie du théâtre entourée de personnes souriantes, soulagées par le comique de la pièce, amusées par son intelligence, satisfaites de son originalité. Et cette satisfaction que je partageais n’était pas seulement celle d’un chef-d’œuvre de la littérature italienne du XVIIIe siècle, mais aussi celle d’une mise en scène complète et sans excès, et d’un jeu sincère et dynamique.

Que dire de Mirandoline, personnage central de la Locandiera et héroïne insaisissable ? Quand même son créateur la veut protagoniste d’une pièce souvent vue comme misogyne – comme Goldoni l’écrit lui-même dans première édition de la pièce -.Extraordinaire : trop moderne pour son époque, et encore très énigmatique pour la notre, Mirandoline appelle à une double interprétation. Dans la perspective d’un personnage qui sert à la dénonciation de son propre sexe, dans la première lecture la propriétaire de l’auberge ne fait que se jouer de tous les hommes.Or, l’action qu’elle entreprend, et qui constitue l’intrigue centrale de la pièce, à savoir de séduire le Chevalier qui se veut ennemi de toutes les femmes, n’est pas anodine pour elle-même. Si elle met en danger son honneur et « sa propre vie », ce n’est visiblement pas seulement pour s’amuser, mais pour défendre quelque chose au-delà de sa simple fierté vis-à-vis d’un voyageur qui arrive dans sa maison parmi d’autres. Son entreprise est celle de la défense du sexe féminin, dans un contexte où les femmes sont trop souvent réduites au simple profil de séductrices,sinon ruineuses, des hommes.

Cette complexité du personnage de Mirandoline, qui ne laisse pas toujours voir où commence son jeu et jusqu’où vont ses vrais sentiments,est encore plus approfondie par le jeu de Florence Viala, actrice de la Comédie Française qui l’incarne dans cette production.Alternant mélancolie et vivacité, son jeu est aussi direct quand Mirandoline confie ses vérités aux spectateurs dans ses monologues que quand elle se joue des hommes qui l’entourent. Ce choix de jeu homogène semble avoir bien compris l’énigme de ce personnage,préférant le représenter au mieux au lieu d’entreprendre de le résoudre.

Dans l’ensemble, une pièce organique, bien rythmée, une pièce…souriante, aussi bien grâce au génie théâtrale de son auteur que grâce cette mise en scène d’Alain Françon. On sort de la salle avec un sentiment de légèreté et de fraîcheur, même sil’orientation de tout ce qu’on vient de voir est restée assez classique : costumes, décors, musique. Serait-ce un paradoxe ?Or tous ces choix convergeaient vers une belle cohérence dans l’ensemble, et celle-ci, qu’il s’agisse d’un style classique ou autre, suffit pour nous rafraîchir et arrive bien à le faire, là où on commence peut-être à se lasser des explosions de modernisme…

Maria Constantinou

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Se rendre à la Comédie Française est toujours un plaisir, que ce soit pour la qualité des représentations ou pour la dimension symbolique du lieu. De l’arche de la bouche de métro, un peu kitsch mais merveilleuse, au fauteuil de velours dans lequel on essaie des’enfoncer au maximum et laisser ainsi de la place à nos jambes, c’est le genre de rituel qui rend la semaine moins longue.

La Locandiera est une pièce écrite en contre-pied des codes de la comedia dell’arte, Carlo Goldini y dépeint une femme aubergiste pleine d’esprit à la fois lasse de repousser ses soupirants et retirant une certaine satisfaction d’ego à séduire aussi facilement les hommes. C’est bien là la modernité de la pièce : au premier abord, Mirandolina ne paraît être définie que par sa beauté, sa grâce, son obligeance. Mais c’est bien elle qui a les cartes en main, qui manie le comte et le marquis à la baguette et qui réalise son objectif de faire tomber amoureux d’elle un client chevalier, désagréable et misogyne. Néanmoins, pour se sortir d’une situation délicate, ses trois prétendants les plus farouches se lançant dans une dispute qui pourrait nuire à la réputation de son établissement, Mirandolina devra choisir un mari.Elle ne le fait pas de force, mais il est certain qu’elle ne le fait pas de gaîté de cœur : signe d’une (pas si) lointaine société italienne qui stigmatise la femme seule et qui donne beaucoup d’importance aux rapports de pouvoir entre classes, en addition de ceux entre les sexes.

Comme toujours, les costumes et les décors de la Comédie sont à couper le souffle, et une fois les portes de la salle Richelieu fermées,Paris n’existe plus et les paysages de Florence se laissent deviner par les fenêtres. J’ai particulièrement apprécié l’écriture,qui est simple et intelligente, drôle et jamais burlesque, ce qui peut peut-être s’expliquer par la qualité de la traduction – la traductrice ayant été intégrée au processus créatif du montage de la pièce. Tout le monde rit pendant La Locandiera, parfois pas aux mêmes instants, tout le monde se reconnaît dans ce personnage de Mirandolina qui veut plaire, qui tient à sa liberté, mais qui anticipe bien vite les conséquences de ses actions. Le personnage du marquis, en particulier, est exceptionnellement bien interprété : ses multiples facettes sont esquissées au long de la représentation, il ne tombe jamais dans la caricature du vieil homme aigri et vantard, c’est un point commun qu’il partage avec les autres personnages. Ce fut ainsi deux heures très courtes, clôturées par une standing ovation méritée.

Victoria Brun

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La Locandiera, qui signifie en italien « l’Aubergiste », est une comédie du dramaturge italien Carlo Goldoni. La mise en scène d’Alain Françon nous a fait entrer dans la psychologie de ces personnages. Tantôt, comme Mirandolina, nous sommes outrés que le chevalier Ripafratta traite les femmes comme des êtres sans attrait particulier et surtout disposés à servir les hommes, et pensons comme l’aubergiste qu’il est pourtant dans la nature d’une femme de vouloir plaire, et donc d’être coquette. Puis dans la seconde partie de l’intrigue nous plaignions ce pauvre chevalier, qui a succombé à la séductrice Mirandolina, qui se joue de son amour et le punit ainsi de sa sauvagerie envers les femmes.

Les pensées et les actes des personnages sont ingénieusement mis en scène par un décor d’intérieur d’une auberge où les protagonistes de l’histoire jouent chacun leur rôle, celui d’une femme coquette et séduisante, celui d’un chevalier fort et présomptueux… Mais une fois sortis de la pièce, le décor nous présente alors un mur percé d’une porte, Mirandolina et ses prétendants se confient au public pour nous dévoiler leurs pensées profondes.

Il y a une mise en abîme de la comédie elle même, les comédiens jouent un rôle dans la pièce de Goldoni mais dans cette pièce, au sens de pièce de théâtre, mais aussi d’intérieur de maison. Les personnages sont parfois hypocrites et ne sont pas toujours ce qu’ils prétendent être. Ainsi, le chevalier prétend détester les femmes et finit par en aimer une, l’aubergiste prétend se jouer des hommes mais se retrouve finalement contrainte d’en épouser un.

Sindhu Mattoo

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«Je n’ai peint nulle part ailleurs une femme plus séduisante, plus dangereuse que celle-ci »

-Carlo Goldoni

Partant d’un imbroglio sentimental, Carlo Goldoni avait choisi de donner à voir une femme indépendante au caractère affirmé, s’érigeant de fait contre les conventions sociales de son temps, et préfigurant la liberté d’esprit qui naquit à l’époque des Lumières. Par une mise en scène épurée et une liberté de ton et d’action fidèle à l’esprit originel de la pièce, Alain Françon a réussi à nous livrer le portrait d’une héroïne moderne qui, même si elle refuse de l’admettre, ou ne le réalise tout simplement pas, ressemble à s’y méprendre à son chevalier. Jouant de ses charmes auprès de ses prétendants pour les séduire sans jamais rien leur promettre, Mirandolina tient à son indépendance tout autant que le Chevalier tient à la sienne. Pas de mariage, pas d’enfant ; un credo communaux deux. Mais si le Chevalier demeure libre d’en faire un principe de vie, Mirandolina, quant à elle, se trouve confrontée aux diktats sociaux de son époque. Tel est le génie de cette pièce : elle est moderne sans être subversive, et le pari est risqué. En effet, Mirandolina, qui, tout au long de la pièce, incarne le traditionnel personnage de la matrone italienne, finit par se marier avec Fabrizio, et laisse partir le Chevalier. A la fois par la modernité de son propos et le conformisme de sa scène finale, cette pièce déstabilise fortement le spectateur moderne et le laisse finalement à la fois dans le désarroi et l’admiration la plus grande, avec une question qui subsiste toutefois : Mirandolina était-elle éprise du Chevalier de Ripafratta ? La pièce sème le trouble sur ce qui a démarré comme un jeu de séduction et paraît s’achever comme une fin de non-recevoir face à un sentiment amoureux sincère, et c’est en cela qu’elle représente à la perfection la confusion des sentiments, mais également les conflits liés au genre et à la classe sociale.

Fleur Moissette

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Photographie : Christophe Raynaud de Lage

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