La liberté ou la mort / Anissa Daaou – Théâtre de la Reine Blanche

« La liberté ou la mort » : Une révolution Grecque.

La salle est petite mais pleine. Quatre jeunes adultes s’avancent sur scène et la lumière les suit sans un bruit. C’est leur première. La salle se redresse et se calme. Puis d’un coup, on entend crier, on voit s’agiter et on comprend vite leur désarroi face à la guerre. Plongé en 1821, l’Empire Ottoman à la mainmise sur la Grèce. Mais le peuple, accompagné de quelques chefs grecques, s’organise pour se rebeller contre l’autorité du Sultan. Ce qu’ils veulent c’est la liberté. C’est la notion phare de la pièce et elle revient à chaque fois dans la bouche des personnages pour défendre leurs actions. Mais pour autant le prix de la liberté peut-il justifier toutes actions ?

Pour les deux personnages qui incarnent le peuple, la réponse est claire : « oui ». Les massacres et pillages font partie de la révolution. Il n’y a pas de liberté sans violence. Alors, ils se battent sans se rendre compte des vies perdues. Pour les chefs du gouvernement provisoire grec, la réponse est plus ambigüe. Ils comparent les  révolutionnaires à des barbares sans avoir d’autre solution que la guerre. Ils ont besoin d’argent, comme dans toute guerre, et le soutien des pays occidentaux qui ne leur donnent aucune crédibilité. Entre trahisons, stratégies, conquête du pouvoir et de la liberté, la pièce met en évidence les enjeux d’un peuple qui se veut libre. Certes, la pièce se concentre sur la révolution grecque de 1821 mais elle sert aussi d’exemple pour toutes les révolutions qui se sont opérées au cours de l’histoire.

L’intrigue démarre au plus près de la crise. Les personnages captent alors vite le spectateur par leur forte détermination commune qui va prendre des moyens différents. L’objectif est le même mais en vue du caractère et des valeurs différentes des personnages, la liberté de la Grèce va être mise en péril par les grecs eux-mêmes. L’un prend les devants du gouvernement provisoire, l’autre mène les grecs dans les luttes incessantes. L’une qui avait le pouvoir, le lâche et l’autre qui se battait dur comme fer va finalement comploter avec le gouvernement. Le spectateur comprend bien les enjeux et les dilemmes de chacun des personnages. On a donc du mal à prendre position.

Le voyage dans l’espace s’opère. Le spectateur est plongé en pleine Grèce, déchirée entre la guerre et une volonté de reconstruction. Les lumières sont chaudes, les noms des personnages et des villes nous font voyager. Pourtant, on ne croit pas au voyage dans le temps. Réelle guerre d’indépendance de 1821, elle est néanmoins revue avec beaucoup de modernise. Habits contemporains, utilisation du téléphone, des micros, de la radio, d’un discours parfois familier, présence d’une discothèque, d’interviews où chaque personnage justifie son choix d’action. Une manière de nous dire que ces enjeux sont intemporels et peuvent encore se passer aujourd’hui.

La scène est coupée en deux, séparée par un rideau filé jaune. Plusieurs scènes se déroulent derrière ce rideau. Le spectateur entre alors directement dans l’intimité des personnages, la lumière se baisse et l’émotion est plus forte. Les acteurs jouent aussi avec le public. On nous prend parfois pour l’assemblée, parfois pour des soldats. Le spectateur se sent alors concerné et il ne peut lâcher la scène des yeux.  

« On ne naît pas oppressé comme on ne naît pas oppresseur ».

Simon Hafi

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Surprise du spectateur dès son entrée dans la petite salle Marie Curie du théâtre de la Reine Blanche (2 bis passage Ruelle, 75 018) : le plateau se voit encadré de sièges disposés en « U » et présente pour seul décor quatre chaises ainsi qu’un rideau de fils tombant de manière nonchalante au sol.

Tous sont venus voir « La liberté ou la mort », fiction politique interprétée par la Compagnie Theatrum Mundo, écrite et mise en scène par Anissa Daaou.

C’est le premier volet d’une trilogie qui raconte la révolution grecque de façon extrêmement contemporaine.

Le récit débute en 1821, les Grecs décident de prendre les armes afin de s’affranchir de l’autorité ottomane. Cette prise de pouvoir donnera lieu à une guerre civile. Ici nous nous arrêtons en 1824, à l’aube de cette guerre sanglante.

La révolution se dévoile sous nos yeux sous forme de synthèse, présentant différents moments, du côté des combattants et des politiques.

Trois ans d’histoire sont donc retranscrits durant 1 h 10, laissant place à quatre comédiens (Anissa Daaou, Lucas Dardaine, Maïa Foucault et Robin Gulbert) qui nous tiennent en haleine durant la totalité de la pièce.

Le mot « surprenant » me vient immédiatement à l’esprit dès la première scène, qui se présente de façon abrupte. Lumière éclairant toute la pièce et spectateurs discutant, Théodora combattante indépendantiste grecque (jouée par Anissa Daaou) entre en scène, dans un coin muni d’un micro, et marque le commencement de cette épopée contemporaine.

La pièce cavale à un rythme fou. La cadence est soutenue, les scènes s’enchaînent les unes à la suite des autres, les comédiens interprètent plusieurs rôles, permettant de fluidifier le récit. Ils arrivent de toutes parts, se positionnent à différents lieux du plateau qui est divisé en 3 parties : un coin avec le micro pour les apartés. Une partie frontale pour laisser place à des tableaux révolutionnaires. Un espace derrière le rideau, seul endroit où se trouve un décor, afin de dévoiler l’intimité des personnages.

De par cette répartition de l’espace, la metteuse en scène a voulu nous signifier que la révolution touche toutes les sphères, publiques, privées, que toutes s’entremêlent et se rejoignent.

Les dialogues sont rapides, présentent l’urgence de la situation, ainsi qu’un moment historique marquant un tournant, au cours duquel se joue un enjeu immense : L’acquisition de la liberté. À quel prix ?

Tous sont empreints de peurs, de doutes, de volonté de pouvoir et de décision.

Bref ce ne sont pas des héros mais bel et bien des Hommes pris en plein tumulte révolutionnaire, écrivant l’Histoire non pas pour la gloire ni la postérité, mais parce qu’il le faut. Leur sacrifice aura raison de la suite des évènements.

La mort est donc omniprésente, mais jamais présentée frontalement. On en fait allusion au cours de discussions, ou par le biais de présentations allégoriques.

Ces personnages, alors dominés par les ottomans, tentent tant bien que mal de s’en défaire, la pièce questionne donc la notion même de la « Liberté » : la liberté d’un peuple à s’autogérer, la liberté d’agir, de vivre, de penser, de s’exprimer.

Nous sommes en pleine Europe idéologique. Les révolutions éclatent de toutes parts afin de construire notre monde tel que nous le connaissons.

La metteuse en scène tente donc par le biais d’un travail mémoriel de faire en sorte que le spectateur se questionne sur son présent.

Le public est d’ailleurs explicitement impliqué dans ce qu’il voit se dérouler face à lui, il n’est alors plus seulement voyeur. Tantôt il devient un membre d’une assemblée, tantôt un membre d’une fraction armée indépendantiste célébrant la victoire. Ce jeu scénographique scénographique n’est d’ailleurs pas sans nous rappeler Ça ira (1) Fin de Louis de Joël Pommerat.

Notre implication et questionnement sont d’ailleurs d’autant plus importants que les quatre comédiens portent des habits contemporains, usent de téléphones portables. Ces anachronismes permettent ainsi une projection plus nette.

On assiste donc à une pièce faisant appel à notre devoir de mémoire : la lutte pour la liberté, dont l’Europe jouit encore. La mise en valeur d’une Europe portée par une poussée commune afin de promouvoir une idéologie base sur l’égalité, la démocratie, mais surtout la remise du destin d’un pays entre les mains du peuple, trop souvent délaissé.

La fin de la représentation illustre parfaitement cette dimension mémorielle, d’autant plus en cette année commémorant les 70 ans de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, dont ces révolutions d’idées ont ouvert la voie.

Une femme aveugle, venant d’apprendre la perte de son mari, fredonne un hymne à la Grèce libre, avachie sur un tas de squelettes et de terre.

La pièce se termine exactement comme elle a commencé, de façon abrupte, laissant le spectateur en proie à toutes sortes d’interrogations.

Leah Agranat

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La liberté ou la mort … ainsi s’intitule la pièce de théâtre mise en scène par Anissa Daaou, avant-première à laquelle j’ai pu assister mardi 12 février 2019, au théâtre de la Reine Blanche. « Eleftheria i thánatos »,  devise aux mots percutants qui interpelle le spectateur et qui l’invite à s’interroger sur sa signification : la liberté a-t-elle un prix ?  Peut-on acheter la solidarité ?

En effet, en 1821, la Grèce décidait de s’affranchir de l’occupation ottomane.  Quelques années après débutait la guerre civile, situation extrême dans laquelle un pays s’entretue, déchiré par ses divergences, au prix des larmes et du sang. De fait, les grecs se sont battus à la fois contre l’occupant, et entre eux.  Mais la liberté est toujours absente, alors il faut continuer le combat. L’enjeu de la pièce vise à explorer les prémices de la guerre civile et au-delà, ce qui pousse les hommes à faire la guerre.

Par le biais de différents personnages, interprétés par Anissa Daaou, Lucas Dardaine, Maïa Foucault, et Robin Gulbert, de la compagnie Theatrum Mundi, le spectateur prend conscience des dissensions internes de la Grèce à cette époque. Cette fiction politique est un appel à la prise de conscience, mise en lumière par cette jeune compagnie créée en 2017. Les combats ne sont pas explicites, mais suggérés par des figures allégoriques, qui donnent une dimension profonde au tableau représenté : la prise de pouvoir, la perte d’un mari, les questions fondamentales sur la mort et la liberté. De plus, il convient de souligner que la vision donnée n’est absolument pas manichéenne : ceci renforcé par le fait que les acteurs jouent plusieurs personnages. L’humanité présente en chacun d’eux n’a pas disparu en même temps que la paix, même si le fossé se creuse entre ceux qui réussissent et ceux qui perdent tout.

L’espace scénique est maîtrisé de telle façon que le spectateur soit confronté à l’intime, ou plutôt à la politique qui vient s’immiscer dans la vie de chacun, au moment où la situation de crise est à son plus haut degré. Le théâtre, par ses mots, souligne la violence des maux, les guerres intestines qui rongent une société. A travers cette pièce est donnée à voir l’histoire de la Grèce mais aussi celle de l’Europe, qui avait d’abord refusé de l’aider.

Ce sont quatre acteurs qui parviennent parfaitement à donner un ton tragique à la pièce, l’apothéose se produisant à la fin : la mort est présente sur scène où un squelette git mêlé à la terre. Ce n’est pas seulement visuellement que cela choque, mais c’est aussi parce que l’odeur de la terre vient nous rappeler que la mort est universelle, quel que soit le camp choisi.

Marisol Roullier

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