La conférence de choses

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La conférence donnée par Pierre Misfud le 10 avril à Saint-Ouen a un titre sibyllin : « Conférence de choses ». Dans une pérégrination verbale, tenant davantage du chemin escarpé que des méandres en plaine, Misfud, armé de sa culture océanique, nous entraîne dans un univers où s’entremêlent disparition des bisons, enfance de Vivaldi, fabrication des flèches, mouvement des comètes et mythologie égyptienne.

En effet, sa conférence de choses est à comprendre au sens de « choses et d’autres ».

L’ensemble est indicible : un monde apparaît par le truchement du langage. Sans jamais être confus, Misfud trouve des relations, des corrélations, des liens entre des événements a priori distincts. Mais faire le lien, n’est-ce pas l’une des étymologies d’intelligence ?

Misfud est dans le génie sans jamais vouloir s’y trouver véritablement. Avec son intelligence cavalcadante, il parle avec érudition, et on l’écoute comme on ouvrirait une encyclopédie au hasard. C’était une conférence de culture générale. Paradoxalement, la culture générale n’est pas générale. Elle comprend peu de disciplines, et la plupart y étaient abordées : histoire, géographie, philosophie, poésie, mythologie…

Selon les réactions du public, il approfondissait son propos – on peut imaginer que Misfud est un de ceux dont la lampe de chevet s’éteint le plus tard.

Il est de la race des orateurs et, parmi eux, c’est un aristocrate – au sens grec ; il est de ceux qui ont une parole jaillissante plus que réminiscente. Il tient son public sans note. À son arrivée, il remonte un minuteur : la conférence doit durer 53 mn et 33 secondes. Le temps fut respecté. Si la conférence a commencé par la récitation d’un poème de Hugo, elle s’est achevée sur la notion de non-être chez Parménide.

Il n’y avait rien de robotique. La dimension humaine était présente. Le grand orateur n’a pas nécessairement un verbe fluide (dans l’histoire des rhéteurs, il y a une part pour les bègues), au point même que celui qui l’aurait devrait mettre une part de ses dons à le rendre moins fluide, parce que la parole doit s’humaniser, sans quoi elle paraît trop parfaite et, si elle est parfaite, elle n’est plus un art, mais un artifice.

Misfud entretient avec la langue un rapport énamouré. Tandis qu’il parle, une histoire prend vie. Il nous rappelle qu’une langue est une représentation du monde, ce par quoi on le réinvente.
La nature n’ayant pas été avaricieuse à son endroit, il est doté d’un vocabulaire infini. À l’instar du poulpe qui, dans l’embarras, multiplie l’encre, Misfud multiplie les mots. Il sélectionne des mots dans son viatique langagier et, par voie de conséquence, se mutile ; parce que le mot porte dans l’exacte mesure où il suggère ceux auxquels on aurait pu recourir, mais auxquels on a renoncé – de même que la statue arrachée au marbre nous laisse supposer la dureté de la pierre de laquelle on l’a extraite. En donnant sa mesure, il conquiert son public dans l’addition de ses renoncements, c’est-à-dire de tous ces mots à jamais tus.

Pierre-Hugues Barré

C’est une expérience originale à laquelle Pierre Misfud nous convie, dans cette étonnante Conférence de choses. À l’intérieur de la « salle de droite » de l’espace 1789 de Saint-Ouen, nous nous attendons, comme à l’accoutumée, à y voir un spectacle, avec des éclairages, de la musique, une scénographie haute en couleur ! Au lieu de cela, nous trouvons une simple table sur scène, et Pierre Misfud entrant par la salle, avec un sac à dos typique des professeurs transportant beaucoup de matériel. L’accroche est saisissante. L’interprète salue le public, et son simple sourire nous réjouit dès le départ. Nous apprécions alors l’introduction de son propos, adaptée à la salle. Le conférencier nous donne des anecdotes qui nous intéressent, puis va de digressions en digressions, les mimant parfois, ou les racontant simplement, avec une certaine hésitation dans la voix et dans les formulations qui donne vraiment la sensation que nous assistons à une conférence, dont le sujet est toutefois instable, inédit. La performance évoque le monologue de Lucky d’En attendant Godot, quoique l’absurdité ne réside pas tant dans le contenu (toujours véridique) que dans la situation : nous sommes au théâtre, et nous y écoutons des choses vraies. L’occasion de prendre du recul, en tant qu’universitaires, sur notre comportement si sérieux lorsque nous assistons à de véritables conférences. Cela pourrait même être nommé une catharsis, du fait de cette mise à distance.

Raphaël Rouzet

 

Illustration : 2b company
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