La Collection / Harold Pinter – Ludovic Lagarde / Théâtre des Bouffes du Nord

Une fois de plus, les douces ruines rougies de l’étrange Théâtre des Bouffes du Nord se métamorphosent et accueillent en son sein la parole nobélisée d’Harold Pinter. Une histoire qui n’en est pas une, une histoire de mensonges, métafictionnelle, sans fin et intemporelle. Que s’est-il passé ? On ne le saura jamais. Une veine absurde ? Un peu, mais pas seulement. Partout palpitent une sorte de violence, un sentiment d’étrangeté, parfois un rire. Un peu de sang sur une main blessée. Du désir sexuel. Des incongruités. Tout est mêlé. Quatre personnages, deux couples, il semblerait, et mille versions d’une même histoire de possible adultère : que s’est-il passé ou non entre Bill et Stella dans cet hôtel ? Un silence ? Un simple baiser ? Une nuit passionnée ? Simplement un regard ? Peut-être qu’au fond ils ne se sont jamais vus. Le théâtre, une fois de plus, tout en questionnant les grandes questions indélébiles de la vérité et du mensonge, vient mettre au jour sa nature de fiction.

Le jeu des acteurs est brillant. Nous noterons particulièrement le corps ondulant et fascinant du grand Micha Lescot, qui se meut comme un chat avec ses cheveux devenus blond-orangés pour l’occasion, ainsi qu’un dialogue fulgurant et savoureux, aussi drôle qu’étrange, entre ce dernier et Laurent Poitrenaux, où les intentions et les rythmes sont justes. La dégaine dépassée du personnage d’Amalric, un peu vieux, un peu mal réveillé, ne comprenant pas tout. Le corps langoureux de Valérie Dashwood qui ne dit pas grand-chose mais qui se complaît dans une grande fourrure sensuelle, comme un chat, elle aussi. De tout cela émane une singulière étrangeté, un flot d’incertitudes.

Deux espaces : la scène est coupée en deux. Deux intérieurs se font face : à l’inverse, ceux des personnages, on ne les verra jamais. Un décor noir et un décor blanc, du vrai et du faux, de l’ombre et de la lumière, de l’amour et de la jalousie, du désir et de la violence : un grand jeu de masques, tout comme ceux qui reviennent, mystiques, de temps à autre, sur le visage des acteurs. Beaucoup d’objets et de costumes nous ancrent dans un Londres d’artiste, bercé par le Jazz et le goût châtié des vases japonais, des lampes un peu kitsch et des escaliers qui ne mènent nulle part. Pourtant, malgré ces quelques repères, tout reste aussi étrange : des espaces semi-vécus, semi-mentaux, semi-rêvés, où les technologies élaborées côtoient les vieux tourne-disques. La scène est profonde et ouvre sur un grand espace : on sent que quelque chose nous échappe sur ce grand fond noir où parfois sont projetées des flammes mouvantes, ondulantes, chatoyantes, mimant les corps des acteurs. Posant la question du fond des gens, du fond du vrai, de la parole, tout est sous-entendu et aucune certitude ne nous parvient. Platon lui-même renoncerait à accéder à la vérité face à ces quatre êtres là qui nous prouvent qu’elle n’existe peut-être pas.

Anne Fenoy

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Au théâtre des bouffes du nord, Ludovic Lagarde propose une mise en scène de La Collection, pièce écrite par Harold Pinter en 1961.

La scène est divisée en deux, chaque partie représentant un appartement dans lequel vivent deux couples différents. Lagarde se sert du texte de Pinter pour déployer la complexité des rapports humain, l’intrigue prend alors rapidement une tournure étrange où le spectateur se retrouve face aux mensonges et aux manipulations que mettent en place les personnages. James accuse Bill d’avoir eu un rapport sexuel avec sa femme, ce qu’elle lui a elle-même révélé. Bill commence par nier, répond qu’il ne sait pas qui elle est, puis change de version, admet qu’il l’a embrassée. À partir de là, la manipulation commence. Les personnages se croisent, se manipulent, se mentent, tentent de se séduire. Il règne entre eux une sorte de désir les poussant à se faire souffrir les uns les autres, comme pour se venger d’une quelconque impunité cachée au spectateur et peut-être ignorée des personnages eux-mêmes.

On peut d’ailleurs noter que les comédiens sont tous très bons, ils témoignent d’une grande énergie et font vraiment ressortir la subtilité du texte de Pinter. Grâce à cette alchimie qui fonctionne bien entre eux et l’enchaînement fluide des scènes, Lagarde parvient à conserver l’attention du spectateur malgré une mise en scène qui peut sembler parfois un peu statique. Le rythme ne s’essouffle pas, les personnages se dévoilent progressivement, mais toujours en conservant une dimension de secret, comme si leur intimité devait toujours rester inaccessible.

Sur scène, Lagarde remplace la cabine téléphonique initialement indiquée dans la pièce par des téléphones modernes et connectés, symbole des changements de notre époque. L’anachronisme sert le propos de Lagarde. Il veut montrer que cette transparence que nous recherchons à l’époque moderne, où tout nous semble accessible, où l’intimité ne semble plus pouvoir exister et où chacun partage sa vie sur des réseaux sociaux, n’est pas une transparence totale. Nous avons beau avoir des appareils connectés et le sentiment que nous pouvons connaître la vie de gens que nous ne connaissons pas, nous ne pouvons accéder totalement à l’intimité des autres et nous restons limités à ce qu’ils nous en disent. Malgré le désir de transparence qui règne à notre époque, il persistera toujours des mystères chez les autres que nous ne pourrons jamais percer.

C’est sûrement cette idée, que Lagarde défend à partir du texte de Pinter qui fait la force de sa mise en scène. Il parvient à replacer la pièce dans un univers contemporain, en réponse à des problématiques plus actuelles. La pièce ne révèle pas le fin mot de l’histoire, on ne sait qui ment, de Bill ou Stella, même si on peut imaginer que tous mentent. On voit alors qu’il est possible d’imaginer une quantité de scénarios possibles. Peut-être que ni la version de Bill ni celle de Stella ne sont correctes et que le but est seulement de maintenir le doute pour entretenir cette atmosphère de mensonges et de secrets. Lagarde parvient alors à faire voir l’écart infranchissable entre deux personnes, inhérent à tout rapport humain.

Anaïs Masséna

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Londres, années 1960.

Sur scène, deux intérieurs au design sobre et élégant évoluent côte à côte. À gauche, des murs hauts et blancs, une méridienne couleur crème, une table basse en verre, et au sol, une moquette gris clair, sur laquelle nagent des vinyles à côté d’une platine. À droite, un salon noir, fauteuils en cuir, coussins au sol, grand vase chinois, bar au pied de l’escalier menant vers les chambres. À gauche, le salon de James et Stella ; à droite, celui d’Harry et Bill. Deux mondes séparés, entre lesquels des liens complexes se dessinent, jusqu’à former un véritable écheveau dont il est impossible de démêler les fils.

Un matin, James débarque chez Harry. Il accuse Bill d’avoir passé une nuit avec sa femme Stella, dans un hôtel de Leeds, en marge d’une rencontre de mode à laquelle tous deux assistaient en tant que stylistes. Bill nie, puis confesse à moitié ; James confronte Stella ; Harry interroge Bill ; James se rapproche de Bill ; Bill joue avec James, et avec Harry ; Harry va voir Stella ; James ne sait plus qui ni que croire. Tout comme le spectateur, il est perdu, et prêt à tout pour savoir la vérité.

Une mise en scène classique et efficace

Sur scène, la tension grimpe rapidement, à la fois nerveuse et sexuelle ; les menaces se changent en propositions, les coups en caresses. Ce jeu dangereux, accentué par une musique angoissante, est servi par des acteurs convaincants, dirigés par Ludovic Lagarde dans une mise en scène assez classique mais efficace. Mathieu Amalric fait un Harry prince de la nuit, dont l’air échevelé masque des dessous bien plus retors. Micha Lescot incarne un Bill admirablement insupportable, dont l’insolence n’a d’égale que l’espièglerie. Laurent Poitrenaux est un James menaçant, droit dans ses bottes et son costume trois pièces, et en même temps un peu pathétique dans sa recherche frénétique de la vérité. Quant à Valérie Dashwood, elle nous sert une Stella lascive tout autant qu’énigmatique.

Jeu de masques

Drôle de spectacle que nous offrent ici Harold Pinter et Ludovic Lagarde. L’intrigue a tout du vaudeville, et pourtant la pièce n’a rien d’un Feydeau. Ici, le spectateur n’a aucun moyen de connaître les faits ; condamné à scruter les discours des uns et des autres pour y chercher des indices, il ne peut arriver qu’à une seule certitude : pas un seul de ces personnages ne dit la vérité.

Qu’ils mentent pour faire avouer, pour rendre jaloux, pour régler la situation, pour s’amuser, ou même par mythomanie, là est toute la question. Car l’autre mystère qui tourmente le spectateur, après le déroulement des faits eux-mêmes, c’est la nature de la relation qui lie les personnages, et les motifs psychologiques les poussant au mensonge. Stella est-elle mythomane, s’ennuie-t-elle dans son couple, veut-elle pousser son mari à lui prouver son amour ? James est-il fou de jalousie, ou bien juste obsédé par une quête de vérité dont le fond lui est bien égal ? Bill n’est-il qu’un gamin, agissant sans réfléchir aux conséquences de ses actes sur les autres ? Est-il attaché à Harry, ou bien se contente-t-il de vivre chez lui comme un parasite sans aucun respect pour son hôte ? Et Harry, aime-t-il Bill, comme un amant ou comme un fils ? Ne serait-il lui aussi qu’un habile manipulateur ?

Impossible de le décider. Dans cette pièce, il est vain de chercher la vérité, tant les personnages sont tout autant acteurs que ceux qui les incarnent. Vanité de la vérité, vanité d’une époque, vanité d’un milieu aussi, celui de la mode et des soirées mondaines, où tout le monde est poussé à jouer un rôle. À l’image de ces masques extravagants que les acteurs portent et s’échangent sur scène tout du long de la pièce, les personnages aussi nous cachent leur vrai visage. Bien malin celui qui saura les démasquer.

Mariette Thom

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Deux espaces distincts pour une division franche de la scène. A gauche, un salon tout en nuances de gris et de blanc, un tourne-disque, une lampe en forme de tube, un canapé joli, une moquette épaisse qui attend la poussière. A droite, entourant ce salon un peu fade, un appartement vêtu de noir du sol au plafond. Il y a deux sièges confortables et jaunes sur le devant, un plateau à boissons quelques mètres derrière qu’un escalier imposant arrive presque à cacher. Deux salons, deux couples. Ou peut-être que non. Stella est mariée à James, Harry et Bill vivent ensemble.

Un jour, James toque à la porte de Harry, il cherche Bill, il a besoin de s’entretenir avec lui. Un jeu très simple s’instaure alors, le jeu de la recherche de la vérité. Vraiment ? Parce que la vérité ici est un drôle d’objet que l’on manipule et façonne à sa guise. Ce que veut savoir James, ce qu’il veut entendre, c’est l’aveu de Bill. Bill aurait couché avec Stella la semaine précédente, et l’obsession de James, ce sont les mots de Bill racontant cette histoire. Mais Bill ne décrit pas exactement ce que Stella a dit à son mari. Et puis Harry se doute de quelque chose et a besoin de voir Stella pour qu’elle lui explique les faits. La vérité, finalement, est propre à chacun d’eux. Le désespoir, la rancœur, l’énergie contenue dans un secret dévoilé puis réécrit, une certaine tendresse aussi – tout cela explique une volonté commune de suivre sa propre ligne narrative. Qu’elles infirment ou transforment les révélations de Stella (qui précèdent d’ailleurs la pièce), les confrontations auxquelles se livrent les personnages sont des instants fragiles et violents, nécessaires à la construction d’un récit personnel à chacun.

Perfection du jeu des acteurs, Micha Lescot particulièrement, corps gracile et long, qui joue de l’attention que les autres lui portent pour les diriger à sa guise. Il manque pourtant quelque chose à la mise en scène de Ludovic Lagarde pour que l’histoire banale à l’origine de cette recherche de la vérité, réussisse à nous captiver vraiment. Peut-être ces couleurs de décor – noir, gris, blanc- comme une division manichéenne de l’espace –, un effet scénique pataud au regard des répliques teintées de passions assourdies que s’échangent les comédiens. Mais peut-être aussi que cet environnement terne est l’écrin parfait pour que l’on prête attention à ce qui se joue précisément sur scène : une manière éclatante de s’interroger sur notre définition de la vérité.

Margaux Daridon

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Photographe : Gwendal Le Flem

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