La Baleine et le camp naturiste / Philippe Caubère / Théâtre du Rond-Point / Novembre 2019

Image d’entête : Philippe Caubère, Théâtre du Rond-Point (c) Michèle Laurent

Le virus annuel qui régissait mon corps lors de la représentation de la Baleine et le camp naturiste n’a sûrement pas permis à mon esprit d’être emporté comme il aurait dû l’être par l’extravagant Philippe Caubère.

Affiche du spectacle, (c) Stéphane Trapier

Comédien de génie, son seul corps accueille autant de personnages qu’il en imagine, passant de la femme-baleine à la naïve Clémence ; du noble-beauf au robinet – sans jamais s’oublier lui, Ferdinand. Par de fins stratagèmes et jeux de lumières, par des bruitages incessants, le narrateur – qui ne peut s’empêcher de faire partager de cinglantes remarques à son public, nous fait voyager entre Vincennes et Barbès avant de nous embarquer dans sa voiture savonnette (si petite qu’on se demande comment il arrive à faire autant de cabrioles à l’intérieur) pour des vacances dans un camp naturiste, lequel ne correspond plus à la liberté des mœurs que le couple prônait en mai 68.

La pièce s’articule autour de deux histoires et deux textes littéraires. Le premier, sous le signe de la baleine, allégorie de l’infidélité absurde, fait de Moby Dick un vecteur d’excitation sexuelle, provocateur d’orgasmes dans les mers déchaînées. La seconde histoire prend place dans un camp de naturistes nazis où les CRSS balancent les vieux dans les fausses communes, où les pères insultent les fils et inversement. Monde méprisant où les récitations de Proust semblent être les seuls moments de poésie et de calme dans ce capharnaüm grotesque.

Cette pièce est remarquable à bien des égards. Le jeu de Caubère est bluffant, il arrive, à coup de grands gestes rapides, de pantomimes clownesques et de paroles pas toujours compréhensibles, à construire son décor sur la scène nue. Il utilise la scène avec tant de précision et de clarté que je vois encore la cuisine petite et sale dans laquelle Saloura fait cuire son couscous en boîte. Mais, et bien que je sois admirative de l’indéniable talent de Caubère, les voix qu’il prenait pour mimer ses personnages me donnaient mal à la tête et le comique de répétition était trop redondant pour être drôle sur la totalité du spectacle. J’ai pris du plaisir au début et à la fin de chaque partie, mais le milieu manquait de rythme, paraissait fatigué. Il fut également dommage de constater qu’un comédien maîtrisant aussi bien les mots aille à ce point vers la facilité des blagues « obscènes ». Les blagues basées sur le sexe ou sur la nudité, je ne les trouve pas toujours drôles – non pas que je sois prude, mais parce qu’elles ne font rire que par le simple fait d’être taboues, parce qu’elles détonnent avec la pudeur de la société. J’ai d’abord ri à l’arrivée de Ferdinand et Clémence dans le camp de naturistes, ri de leur air perdu mais voyeur et de la longue pantomime dans laquelle Caubère moule et démoule les corps pour en exprimer toute la nudité mais j’ai vite été lassée par la redondance des gestes qui criblaient la seconde partie. Cependant, mon avis personnel se perd dans les esclaffements continus du public.

Je passerai donc mon tour pour les deuxième et troisième volets de l’ultime trilogie de la grande œuvre théâtrale de la vie de Philippe Caubère, qui se jouent actuellement au théâtre du Rond-Point. Mais cela n’est qu’une question de goût, car, d’après l’enjouement du public, Caubère était exactement là où on l’attendait et excellait dans son art.

— Kennoc’ha BEAUNE

Adieu Ferdinand ! Suite et fin. Comme le titre l’indique, il s’agit-là d’un adieu de Philippe Caubère à son personnage de Ferdinand, en trois pièces – sans doute une triste nouvelle pour les fans de la première heure. Mais pour celles et ceux qui ne connaitraient pas trop Philippe Caubère, Ferdinand ? Qui est-ce ? Ferdinand semble être l’alter ego de son créateur. Depuis plus de trente ans, Philippe Caubère fait vivre à son personnage une vie pleine de rebondissements, profondément marquée par les attentes et les idéaux soixante-huitards – idéaux que l’acteur semble lui-même fantasmer.

La Baleine et Le camp naturiste constitue le premier volet de cette trilogie finale. Pour chacune des deux parties, le décor et les costumes restent relativement identiques et inexistants. Seule une chaise trône au milieu de l’immense scène du Théâtre du Rond-Point. L’acteur, seul lui aussi, ne change que de pantalon entre le premier sketch et le second. L’absence de décor et de costumes n’est cependant pas gênante. Au contraire, elle permet de mettre en lumière l’excellence du jeu de Philippe Caubère, qui nous livre une performance remarquable, justifiant largement des prix qu’il a pu recevoir tout au long de sa carrière. Il gesticule ici-et-là, saute, crie, chuchote et occupe ainsi tout l’espace visuel et sonore. Il passe d’un personnage à l’autre sans jamais perdre son public.

Mais si la forme est particulièrement bonne, le fond est quant à lui particulièrement critiquable.

Dans la première partie du spectacle, Ferdinand décide de tromper sa femme Clémence avec Saloura, une jeune Arabe très grosse et pour laquelle il n’éprouve du désir que lorsqu’elle porte son anorak blanc – qui la fait ressembler à Moby Dick, d’où le titre La Baleine. Ferdinand décide alors de faire part de son envie sexuelle/adultère à sa femme. L’attention paraît louable et souligne l’idéal de communication au sein du couple, promu par la révolution sexuelle des années 1970. Toutefois, Clémence n’accepte pas vraiment que son mari aille coucher avec Saloura. Représentée comme une mégère ridicule qui se cure les ongles de pieds avec les dents, Clémence se voit obligée de subir le choix de son mari. Ferdinand force, argumente, se place en héros ou en victime selon son propos ; tous les moyens sont bons pour assouvir son envie sexuelle, peu importe les réactions et les ressentis de sa femme. L’idéal du dialogue tombe rapidement dans le schéma machiste traditionnel. Lui, profite et s’affirme en écrasant l’autre ; elle, subit et se remet en cause. D’ailleurs, Clémence est interprétée au moyen d’une main devant la bouche, en signe de doute et de fragilité.

Saloura, quant à elle, n’est perçue que comme un simple objet de désir sexuel, objectifiée voire animalisée. De plus, le désir suscité par Saloura est réduit à l’existence de l’anorak. Sans celui-ci, Ferdinand répète plusieurs fois qu’elle le dégouterait presque. D’ailleurs, il la surnomme Moby Dick et affirme sans complexe qu’il doit « partir à la chasse » et « lui planter son pieu ». Le désir est mêlé à une envie de violence clairement exprimée, de sorte que la femme de désir n’est pas une personne humaine traitée sur un plan égalitaire, mais bien une proie.

Femme soumise, femme objectifiée, l’image que Philippe Caubère délivre des femmes est terriblement traditionnelle, et dépassée de mode (de vie). Clémence et Saloura sont toutes les deux des êtres au service de Ferdinand, et semblent s’exécuter sans broncher. Elles lui préparent le dîner – un pot-au-feu bien français pour Clémence, un couscous très cliché pour Saloura. Sans s’attarder, et même s’il y a aussi beaucoup à dire, la scène du couscous donne lieu à une véritable caricature de la culture arabe, qui aurait pu être drôle si le comique de répétition ne rendait pas le propos lourd, voire profondément raciste.

La vision très machiste de la pièce atteint son paroxysme lorsque surgit tout naturellement une scène de viol… Ferdinand, après avoir tiré son coup, s’endort à côté de Saloura, la Baleine qui ne lui laisse pas de place et l’oblige à se frotter contre ses fesses. C’est donc à cause de / grâce à son énormité que Ferdinand réussit un exploit viriliste, à savoir pouvoir éjaculer deux fois dans la même soirée. Collé contre le corps de la Baleine, il se frotte contre elle, la pénètre et jouit en elle, alors que celle-ci dort. Au lendemain de cet acte sexuel sans consentement, Saloura ne cesse de répéter « C’était trop bien », avec la voix aiguë et criarde que lui prête le comédien. Le grotesque et le ridicule de la scène peuvent faire rire, mais dans le fond, Philippe Caubère ne fait rien d’autre que reproduire les schémas sexistes du viol comme enjeux érotiques, et de la liberté d’importuner comme droit presque intrinsèque à la vision hétérosexuelle machiste. Dans le contexte encore brûlant de l’affaire Weinstein et du mouvement #MeToo, le texte de Philippe Caubère apparaît ridicule, voire condamnable.

Je m’attarderai moins longuement sur l’analyse de la deuxième partie, Le camp naturiste. Si le jeu de l’acteur reste excellent, le propos, lui, demeure tout aussi ridicule et puéril. Les plages de nudistes sont comparées à des camps de SS, desquels seul Proust parvient à extraire Ferdinand. L’acteur enchaîne les références de soixante-huitard, répétant que c’est tant mieux pour ceux qui comprennent, et tant pis pour les autres. La longueur du propos, le non-sens de plusieurs vannes et les private jokes perdent le public. Finalement, à en croire les commentaires entendus à la sortie de salle, tant les jeunes spectateurs que les moins jeunes quittent le théâtre en soufflant après deux heures et quart de spectacle, contents que ce soit terminé.

— Alice CLABAUT

Le 20 novembre au soir, en m’asseyant dans la salle Renaud-Barrault du Théâtre du Rond-Point, j’ai découvert une scène presque nue, avec pour seul décor une chaise centrale. Ne sachant pas à quoi m’attendre, ce décor épuré m’a tout de suite interrogée : Comment les personnages vont-ils faire vivre leur texte ? De quelle manière nous sera montré le contexte spatial du spectacle, son environnement ?

Les lumières s’éteignent, le silence se fait, et lorsque la scène s’éclaire enfin, un personnage se trouve devant la chaise. Je comprends alors très vite que je vais assister à la performance d’un seul artiste, une performance qui se révèlera tant physique, que mémorielle.

En l’espace de deux actes, comme deux épisodes d’une seule et même vie, séparés l’un de l’autre par deux minutes seulement, on apprend à connaître Ferdinand et tout son petit monde, dans un mélange de comiques de situation, de geste et de répétition.

La Baleine et Le camp naturiste sont deux contes parmi les trois qui composent le Roman d’un auteur, œuvre autobiographique de Philippe Caubère. Ces deux séquences représentent deux épisodes, deux « épreuves » dans la vie du personnage de Ferdinand, interprété et mis en scène par Philippe Caubère lui-même.

Dans La Baleine, Ferdinand nous fait le récit de son premier adultère.  Son épouse, Clémence, constate les désirs loufoques de son mari pour une femme qu’il nomme la Baleine (ou Moby Dick). Selon Ferdinand, cette trahison est nécessaire et même obligatoire pour son couple (ceci est même signifié sur son contrat de mariage). Dans cette séquence comique, la situation dans laquelle se trouve Ferdinand devient cocasse : Ce dernier est tiraillé entre La Baleine (la perspective d’une nuit torride) et Clémence (la perspective de pas grand-chose). Finalement, il finit par « tirer son coup » mais n’en est pas plus heureux…

À peine le temps d’échanger la chaise, assez moderne, pour une autre en osier – comme pour signifier une ellipse temporelle, on retrouve Ferdinand, son frère et Clémence dans leur périple au camp naturiste de Montalivet. Dans ces drôles de vacances, entre Proust et des vacanciers belges (nus), le comédien mime les formes bringuebalantes des vacanciers, qui prennent dès lors vie devant le public.

Plus qu’une simple œuvre autobiographique, cette pièce est surtout un réel one-man show. La prouesse artistique réalisée par Philippe Caubère est remarquable. Pendant deux heures, en s’arrêtant simplement pour changer de costume, le comédien âgé de 70 ans fait preuve d’un dynamisme incroyable. Philippe Caubère raconte et fait vivre l’histoire de sa propre vie. Par son expression corporelle, son entourage et tout son environnement prennent corps. En prêtant sa voix à son robinet, à un chat ou encore en mimant les naturistes de Montalivet, le décor, absent sur scène, prend forme dans notre imaginaire.

L’une des performances les plus impressionnantes du comédien advient lorsque Ferdinand lit du Proust pendant ses vacances au camp naturiste. Philippe Caubère mime alors la lecture d’au moins une page entière et fait ainsi preuve d’une capacité mémorielle inouïe.

Néanmoins, l’absence totale de décor incite Philippe Caubère à mimer absolument tout ce qui l’entoure. On se retrouve avec une surabondance de comiques de geste pendant toute la pièce. Si au début, les premiers mimes de portes sont drôles, leur redondance au cours de la pièce devient vite très lourde. Il en va de même pour les autres procédés comiques utilisés sans discontinuer au cours des deux heures. Certains comiques de répétition deviennent lassants et selon moi, la pièce aurait gagné à durer trente minutes de moins.

D’autres part, les nombreuses références faites par Caubère demeurent incomprises par le jeune public et alourdissent l’ambiance de la salle. Nombre des blagues de Ferdinand me semblent en inadéquation avec un public qui n’est pas de sa génération. En sortant de la salle, j’ai entendu deux femmes d’un certain âge dire que « ça n’a pas dû être facile pour lui » et que « le public n’était pas très réceptif ». Il vrai que de nombreuses blagues sont tombées dans le vide et n’ont arraché qu’un sourire gêné au spectateur.

Le théâtre du Rond-Point joue en alternance avec La Baleine et Le camp naturiste, Le casino de Namur I et Le casino de Namur II. Ces trois pièces constituent une trilogie chronologique regroupée sous le titre d’Adieu Ferdinand ! Peut-être Philippe Caubère entend-il tirer son chapeau en interprétant ainsi l’histoire de sa vie, avant de quitter le monde du spectacle ?

Je n’irai pas assister aux autres représentations. La Baleine m’a déjà entièrement suffi à comprendre le personnage. Mais le jeu d’acteur de Philippe Caubère n’en reste pas pour autant honorable, et son histoire touchante.

 « Empêtré que je suis, dans le scotch de la vie », cette phrase que Ferdinand répète plusieurs fois dans La Baleine est finalement une jolie synthèse du message du personnage et donc de la vie de Philippe. Dans les méandres compliqués qui composent un quotidien dont il faut venir à bout tant bien que mal, Caubère utilise le rire pour faire passer le tout plus facilement.

— Marie DELILLE