Kiss me Kate

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Avec la comédie musicale Kiss me Kate, le grand compositeur et parolier américain Cole Porter fait une entrée royale au théâtre du Châtelet. Cette création, née en 1948 pour Broadway, a été confiée pour l’occasion au metteur en scène Lee Blakeley et au directeur musical David Charles Abell, deux artistes accoutumés à la scène du Châtelet (comme Into the woods en 2014). Cette comédie musicale, portée par Christine Buffle et David Pittsinger, est une mise en abîme d’une pièce de Shakespeare, La mégère apprivoisée, dont les têtes d’affiche sont Lilli Vanessi et Fred Graham. Couple récemment séparé, le spectacle s’attache à le reformer à travers leurs personnages shakespeariens, Katharine (la mégère) et Petruchio, puis au-delà de la pièce.

Toute la force esthétique et comique de Kiss me Kate réside en un procédé très apprécié du théâtre, mais peu exploité par la comédie musicale : la mise en abîme. Le spectacle est en effet un va-et-vient permanent entre la pièce de Shakespeare et ses coulisses, et l’on ne peut que saluer la double performance des comédiens, à la fois dans Kiss me Kate et dans La mégère apprivoisée : Christine Buffle passe de Lilli Vanessi à Katharine avec une facilité déconcertante, capable de travestir même son chant pour incarner la mégère. Ces récits emboîtés soulignent également l’effort qu’il a fallu pour créer deux cadres narratifs capables de s’enchaîner de manière fluide. Entre les années 1950 (Kiss me Kate) et l’Italie de la Renaissance (La mégère apprivoisée), décors et costumes se répondent et se mettent en valeur par contrastes, créant une incroyable dynamique visuelle tout au long du spectacle (scène de répétition, coulisses, terrasse à Pise, loges, mariage italien…).

Sans cesse renouvelé par le changement de temporalité et de récit, le spectacle emporte l’auditoire dans un rythme effréné, où il est à la fois spectateur et complice des rapports entre les personnages. Rares sont les moments d’apaisement sur la scène, les cris et les fureurs de la mégère étant relayés en coulisses par les disputes de Lilli et Fred. Les chansons témoignent d’ailleurs aussi de ce rythme constamment soutenu : elles sont relancées deux à trois fois après les applaudissements (comme la fameuse « Brush up your Shakespeare »), ce qui peut devenir lassant sur 15 min de mêmes paroles… Mais qui participe tout de même grandement au ressort comique du spectacle.

La comédie musicale Kiss me Kate est un amusement permanent ; elle multiplie les procédés comiques pour la plus grande joie des spectateurs, notamment par ses personnages caricaturés : une Lois qui chante son amour et sa fidélité à Bill tout en avouant céder à la moindre tentation, deux gangsters qui réclament des dettes de jeux à Fred et contraignent Lilli à jouer dans la pièce pour être remboursés tout en affirmant leur admiration pour ces artistes… Quant au comique de situation, la pièce de Shakespeare le crée abondamment, comme lorsque Katharine finit la tête dans son gâteau de mariage, ou lorsque sa sœur – réputée délicate et prude – minaude avec tous ses prétendants.

Mais tout l’intérêt de cette double narration est l’écho qui se crée entre les coulisses et la pièce de théâtre au fur et à mesure du spectacle. Les personnages shakespeariens sont en effet le prolongement de leurs comédiens : Fred est indécis en amour, Lilli est impulsive, Lois est volage ; et ce sont leur personnage qui leur permettent d’exprimer pleinement ces traits de caractères, à tel point que les frontières se brouillent entre les deux histoires. En effet, dans la scène centrale, Lilli profite de son personnage Katharine pour régler ses comptes avec Fred, et réécrit ainsi tout le dialogue de La mégère apprivoisée. Outre les rires qu’elle provoque, cette scène entame les retrouvailles des comédiens par le biais de leurs personnages ; à la fin de la pièce de théâtre (et du spectacle), c’est d’ailleurs Lilli qui arrive dans le décor italien, si bien que Kiss me Kate aurait pu s’appeler Kiss me Lilli. Cette réconciliation des deux histoires est une véritable réussite pour le théâtre du Châtelet : la mise en scène a parfaitement su la retranscrire par l’enchaînement des décors, costumes et personnages ; musiciens et chanteurs ont été à la hauteur de la vitalité et de l’ingéniosité de la musique de Cole Porter, à tel point qu’en sortant, le spectateur n’a qu’une envie, « potasser Shakespeare » (« Brush up your Shakespeare ») !

Dorian Varenne

Kiss me, Kate (Embrasse moi, chérie) est la première comédie musicale qui a obtenu un Tony Award en 1949. Kiss me, Kate fut créé à Broadway par Cole Porter en 1948.

Du 3 au 12 février 2016, cette comédie musicale américaine se présentait au théâtre du Châtelet à Paris. Le metteur en scène Lee Blakeley et le directeur musical David Charles Abell ont en fait une version qui dure environ 2 heures et 25 minutes. La distribution Anglo-Saxonne chantait et dansait sur la musique joué par l’Orchestre de Chambre de Paris.

L’histoire est celle d’une troupe de théâtre qui joue La Mégère, une pièce de Shakespeare. Le spectateur aperçoit deux histoires différentes : l’histoire de La Mégère et l’histoire des acteurs dans les coulisses. C’est donc du théâtre dans le théâtre. Cependant, cette division n’est pas très forte. L’actrice qui joue le rôle-titre de La Mégère, Lilli Vanessi, a une querelle avec son ex-mari, Fred Graham. Elle a tant de tempérament qu’elle amène cette querelle sur la scène. Ainsi, elle mélange les cartes. Personne sur la scène ne sait comment se comporter. En plus, Fred Graham est poursuivi par deux gangsters pour des dettes de jeu. Ils font en sorte qu’ils puissent monter sur scène, eux aussi. À la fin, le public ne peut plus distinguer les deux histoires.

Les deux gangsters, qui font penser à Laurel et Hardy, mettent une note amusante dans le spectacle. À un moment donné, ils se trouvent seules sur scène et ils se rendent compte du public. Alors, ils se mettent à chanter une chanson avec un clin d’œil à Shakespeare (‘Brush Up Your Shakespeare’). Les chansons écrits par Cole Porter sont très ‘jazzy’. Le tube ‘It’s Too Darn Hot’ par exemple, qui inaugure la seconde partie après la pause, est une chanson qui reste en tête. La qualité du chant, du jeu et du danse des acteurs comme Christine Buffle (Lilli Vanessi/ Katherine), David Pittsinger (Fred Graham/ Petruchio), Francesca Jackson (Lois Lane/ Bianca) ou Alan Burkitt (Bill Cahoun/Lucentio), qui fait même des claquettes, est sublime.

Grâce aux costumes du XVIème siècle dans La Mégère et des années 1940 dans les coulisses, confectionnés par Brigitte Reiffenstuel, le spectateur se fait entraîner encore plus dans les deux histoires.

Florence Vandeputte

Si Cole Porter a choisi de rendre hommage à Shakespeare en écrivant Kiss Me, Kate (1948) l’une de ses comédies musicales les plus saluées, c’est véritablement un hommage à Broadway qu’a choisi Lee Blakeley pour la mise en scène de cette nouvelle adaptation de l’œuvre enlevée du compositeur prodige, jouée au Théâtre du Châtelet du 3 au 12 février. C’est l’époque des pantalons en tweed, des robes hautes en couleurs, des casquettes plates, de la cigarette fumée au travail, des célèbres numéros de claquettes propres aux vaudevilles new-yorkais, que l’on retrouve fidèlement sur scène et non sans une certaine volupté.

Rappelons que Kiss me, Kate c’est déjà l’histoire d’une adaptation, celle de La Mégère apprivoisée – une des rares comédies de Shakespeare – par Fred Graham, un auteur compositeur, et sa troupe de Broadway, alors en pleine répétition. Kate, la mégère, rejette les hommes et refuse les avances intéressées d’un prétendant. Elle est jouée par Lilli, l’ex -mais toujours amoureuse- femme de Fred, qui lui joue le rôle de Petruchio, le courtisan. On a donc une mise en abîme alléchante du théâtre dans le théâtre qui prend une dimension très amusante par les va-et-vient entre les scènes avec les ex-mariés de Broadway (qui vivent toujours ensemble) et les répétitions de scènes de séduction entre Petruchio et Kate, à l’origine de nombreux quiproquos. Les acteurs mêlant souvent leurs sentiments réels à leur jeu d’acteur.

La comédie parle d’amour de manière très légère et avec, avant tout, la volonté de faire rire, notamment avec l’arrivée hilarante de deux voyous, caricaturant les gangsters de l’époque, venus réclamer une dette de jeu. La mise en scène est fidèle au ton de l’histoire : au second plan des pizzaiolos jonglent avec de la pâte à pizza, l’éclairage de l’enseigne du théâtre new-yorkais tombe en partie en panne nous dévoilant un jeu de mots subtil et drôle, le chef d’orchestre s’improvise en metteur en scène … Kiss me, Kate c’est le grand show à l’américaine, au sens noble de l’expression, c’est près d’une quarantaine de comédiens, danseurs, chanteurs, réunies par les chorégraphies pleines d’entrain de Nick Winston qui s’enchainent à un rythme effréné.

Il faut inévitablement saluer la performance de l’Orchestre de chambre de Paris et de David Charles Abell, le directeur musical, qui interprète avec brio les partitions enivrantes de Cole Porter et qui nous fait swinguer entre deux éclats de rire. Soulignons également le travail effectué pour les décors par Charles Edwards, qui nous transportent merveilleusement de la solennité de la salle du Châtelet à la chaleur du Broadway des années 40, et ses fameux immeubles en briques aux escaliers de secours extérieurs, où l’on resterait bien plus longtemps pousser la chansonnette avec les artistes.

Paul Facomprez