JR / FC Bergman – La Villette

Paris, Saison 2018-2019 : la représentation du lien associant monde de la finance et perte de sens semble être le nouvel objet d’étude des scènes parisiennes.

La programmation théâtrale dévoile en effet cette année des créations prenant source dans une littérature américaine des années 70-80, époque où le médium du roman permettait sans doute de rétablir contrôle dans (et sur ?) un monde dont la temporalité se subordonnait peu à peu au nouveau rythme financier.

Nous avions  Joueurs à l’Odéon plus tôt,

Nous aurons JR à la Villette ce soir.

Nous assistons ici à une création de la troupe néerlandaise FC Bergman, inspirée du roman JR de William Gaddis (1975)  décrivant l’ascension d’un adolescent gravissant les échelons financiers au gré de son audace, excitation et pouvoir manipulateur. Représentation prenant place à la Grande Halle de la Villette mi-avril à peine quelques jours.

Et c’est dire : Tout va vite.

Pièce de près de 4 heures en flamand sur-titré en français, le spectateur entraîné dans une cadence effrénée se laisse ainsi dépasser et dévorer par un rythme ravageur, ne lui laissant  (heureusement!) pas l’occasion de s’ennuyer.

Démesure et éclatement. Energie débordante qui se retrouve à tous les étages; expression qui prend un sens concret puisque le décor consiste en un immeuble de quatre étages (représentant divers lieux d’action) au sein desquels se meuvent comédiens au jeu magnifiquement débridé et équipe technique à l’agilité ébouriffante.

L’immeuble au centre, quatre blocs de rangées de spectateurs entourent donc la scène, permettant ainsi à chaque bloc de faire face à une façade -et en conséquence à une représentation- différente. L’action principale reste cependant toujours projetée sur un étage de l’immeuble. Ce procédé est mis en place par l’intermédiaire de volets fermés permettant à l’étage ainsi clos de faire office d’écran. La projection est, à l’image des comédiens, elle aussi dynamique puisqu’évoluant d’étages en étages au fur et à mesure de la pièce.  Par ailleurs, on se doit de rendre hommage au(x) vidéaste(s) captant l’action de manière instantanée, ouvrant regard à une esthétique d’une beauté telle que justifiant soudain toute la pertinence de l’entrelacement des media au théâtre. On citera notamment l’émerveillement produit par la figuration de l’ivresse d’un personnage : tangage et tango entre caméra et comédien donnant lieu à une chorégraphie qui transforma une image commune en une expérience hypnotique.

Action, jeu, dialogues, montage, démontage, effets spéciaux, vidéos, scénographie : Tout est réglé comme sur du papier à musique.

Glissement d’autant plus ironique quand on le confronte à la vision répétée des feuillets à musique du personnage principal (musicien-compositeur) qui lui se laisse déborder par le rythme de l’adrénaline financière -au point de perdre le fil tant de ses partitions comme de ses décisions.

Energie libératrice qui apporte cet apaisement propre à la représentation théâtrale. Tout se met en place comme si nous, spectateurs, pénétrant cette action éparpillée, cette scène multiple, ce jeu effréné, nous nous autorisions nous aussi à nous laisser déborder pour ensemble à la fois constituer et transcender cet éclatement.

Effusion sans retour moralisateur, perte de sens mise en avant sans condescendance ou réponse préconçue, prises de risques scénographiques, tentatives et approches stimulantes (sur une thématique où il est pourtant aisé de basculer dans la brèche du lieu commun et de l’insipide associé) ; en résumé, une pièce procure plaisir.

On en retiendra : la jouissance est dans l’explosion ! Et maintenant, musique !

Mona El Guebali


Au théâtre de la Villette le collectif FC Bergman présente son nouveau spectacle JR, adapté du roman de William Gaddis. Jr, est un jeune garçon doté de beaucoup de sang-froid et de peu de sens moral qui va décider de s’attaquer aux marchés financiers pour les conquérir et mettre ainsi en lumière un système précaire dont l’effondrement n’est jamais loin.

Le dispositif est original : une tour de quatre étages qui n’est pas sans rappeler celles qui peuplent les quartiers d’affaire des grandes villes, sur les côtés de laquelle est retransmis en direct des prises de vue des comédiens qui sont filmés en permanence tandis qu’ils jouent pour permettre aux spectateurs situés des quatre côtés de la tour de toujours voir l’action. Aussi la mise en scène permet une transparence absolue, métaphore de notre société dont le désir de transparence imprègne désormais tous les domaines, aussi hypocrite soit-il.

Avec cet impressionnant décor de quatre étages le collectif dénonce un système capitaliste fondé sur le vide, mené par quelques individus de pouvoir qui semblent eux-mêmes ne pas comprendre réellement ce qu’ils font et qui menacent d’exploser à chaque instant. Le désordre semble régner tout au long de la pièce, que ce soit à cause de l’enchaînement succinct des situations, de la musique de fond rapide qui rappelle le tic-tac d’une horloge, symbole d’un monde en perpétuelle accélération, et des gros plans des visages des comédiens qui sont projetés sur les côtés de la tour. Cependant, la mise en scène calibrée prouve un enchaînement savamment orchestré.

La mise en scène mêle donc théâtre et cinéma, et s’il semble original et intéressant au début, le dispositif finit par lasser. Même si les comédiens continuent de se déplacer en parallèle des scènes projetées, l’attention qui leur est portée reste minime. Le plaisir d’assister à un spectacle vivant disparaît tant le regard est attiré par les écrans. On a alors l’impression d’être au cinéma mais sans avoir non plus la qualité d’un film qui aurait été tourné au préalable. On comprend que l’objectif est de mettre en place une espèce de télé-réalité pour dénoncer les évolutions des sociétés modernes au sein desquelles les gens appréhendent la vie et s’informent plus à travers les écrans qu’en existant dans le monde réel ; cependant cela n’empêche pas de provoquer une certaine lassitude.

L’objectif de la pièce est donc de dénoncer les effets néfastes du système capitaliste et, mais en même temps la critique reprend les arguments classiques et manquent bien souvent d’originalité. On a le sentiment d’assister à une énième redite des méfaits du capitalisme sans pour autant trouver dans la pièce des idées innovantes ou des propositions originales qui pourraient justement pallier aux problèmes causés par ce système.

En outre, les personnages frôlent tous la caricature : l’homme d’affaire sans cœur, le jeune garçon surdoué, l’intellectuel introverti, la femme séductrice sur le déclin, la drogué rendue idiote par les stupéfiants… Tous contiennent leur lot de stéréotypes, empêchant malheureusement une quelconque profondeur psychologique des personnages.

Alors que JR partait sans doute avec de bonnes intentions, que ce soit par sa mise en scène ou par le choix du sujet traité, la pièce pêche par un excès de stéréotypes et de ressassement d’idées déjà bien connues. Ainsi, la représentation qui s’étend sur plus de trois heures, ne manque pas de lasser son spectateur.

Anaïs Masséna


Photo : Kurt van der Elst

Categories: La Villette, Théâtre