Joe Hisaishi / Philharmonie de Paris

Le samedi 9 février, j’ai assisté au concert de Joe Hisaishi dans la grande salle de la Philharmonie de Paris. Mondialement connu pour ses musiques de film, en particulier celles qui accompagnent les films d’animation de Hayao Miyazaki, le compositeur japonais était invité pour interpréter certaines de ses œuvres : une grande fresque intitulée The East Land Symphony, puis des extraits de musiques qu’il a écrit pour les films de Takeshi Kitano, et enfin la Spirited Away Suite, c’est à dire la musique du Voyage de Chihiro de Miyazaki. Joe Hisaishi dirigeait ce soir-là le 3D Orchestra, composé des meilleurs étudiants du Conservatoire de Paris et dédié à la musique de film. Dès son arrivée sur scène, on comprend que Joe Hisaishi est une célébrité : la grande salle de la Philharmonie, entièrement remplie, est déchainée ; les applaudissements sont particulièrement nourris et enthousiastes pour un concert de musique classique. L’orchestre sur scène est particulièrement imposant, avec un pupitre de cuivres très impressionnants et des instruments qui sortent de l’ordinaire, comme le contrebasson, la clarinette basse, ou encore le celesta, clavier aux sons cristallins.

La East Land Symphony, composée de cinq mouvements différents, est étonnante, quand, comme c’est mon cas, on ne connaît que le répertoire de musiques de film de Joe Hisaishi. Les partis pris musicaux sont ici beaucoup plus audacieux. On est face à un morceau de musique contemporaine, aux harmonies surprenantes et parfois dissonantes. Les différents mouvements de la symphonie sont très contrastés. Le premier est rapide et vivant, avec des percussions très présentes ; il se rapproche parfois de la musique sérielle. Pour le suivant, Joe Hisaishi écrit qu’il a voulu donner une impression de « temps suspendu » : les thèmes se répètent avec insistance, donnant un coté très entêtant à ce mouvement, accentué par l’intervention des percussions, en particulier du xylophone. Le troisième mouvement, intitulé « Tokyo Dance », est marqué par l’intervention d’une soprano solo, Ai Ichihara, qui chante en japonais et en anglais. On comprend, en l’écoutant, la qualification de « danse » : le mouvement est très énergique, rythmé et joyeux, parfois moqueur. Le mouvement suivant semble plus proche des musiques de film du compositeur : plus tonal, il est, comme le précédent, caractérisé par un rythme très marqué, qui surprend d’autant plus qu’il est composé de mesures irrégulières de 11 temps. Enfin, le dernier mouvement est en contraste très clair avec les mouvements précédents : très épuré, il n’est interprété que par les cordes et la soprano. Citant un extrait de la Passion de Saint Matthieu de Bach, ce mouvement est particulièrement émouvant par sa simplicité.

Après des ovations très nourries et un entracte, Joe Hisaishi s’installe au piano pour diriger sa deuxième pièce intitulée Mladi, composée des musiques des films de Takeshi Kitano. On retrouve ici des sonorités plus tonales et plus rassurantes pour le spectateur. Les trois parties de la pièce semblent dévoiler devant nos yeux un univers en suspension. Le son des cordes seules et du piano est tantôt obsédant, tantôt apaisé, toujours d’une grande douceur. Le compositeur dirige aisément depuis son clavier, avec un plaisir évident ; l’orchestre s’exécute avec une grande souplesse.

Puis vient le clou du spectacle : la Spirited Away Suite, un des grands « tubes » de Joe Hisaishi et que le public semble avoir attendu avec impatience. Toujours au piano, le compositeur dirige l’orchestre cette fois-ci au grand complet, des cuivres triomphants aux surprenantes cloches des percussions. L’imaginaire fantastique du Voyage de Chihiro, petite fille plongeant dans un univers d’esprits et de monstres, est dévoilé devant nos yeux par les mélodies de Hisaishi, tantôt inquiétantes, tantôt triomphantes, tantôt lyriques. Les parties pour piano seules, dans leur sobriété, font frissonner la salle. Lorsque les dernières notes s’éteignent, c’est une explosion dans le public : applaudissements, cris, standing ovation générale, Joe Hisaishi est acclamé pendant plusieurs dizaines de minutes. Après de nombreux rappels un salut de chaque pupitre de l’orchestre, un premier bis est joué, la mélodie de Mon voisin Totoro, pour le plus grand plaisir de la salle. Après des acclamations toujours nourries, le compositeur revient seul au piano pour jouer un extrait de la musique de Porco Rosso. Visiblement ravi, il salue une dernière fois avant de quitter la salle.

Héloise Billette

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Le compositeur Joe Hisaishi prend place et tout un printemps éclot dans la Philharmonie : de ses gestes lestes et de ses baguettes de chef d’orchestre c’est un vent qui s’immisce au sein du corps instrumentale, un parfum de fleurs. Les violons jouent ; silence des percussions : magnifique orchestration de celui qui semble, par son visage aimable et souriant, être un humble magicien des sons. De la musique, certes ; un sincère échange se tisse entre le chef d’orchestre et ceux qui l’entourent et cela vaut mille spectacles humains de bonne humeur et de reconnaissance. Sur scène, chacun semble être là où il doit être.

Joe Hisaishi est un compositeur de fleurs sonores (c’est comme si chacun de ses mouvements invitait un pétale à rejoindre la danse) : la douceur de certains morceaux s’assimile facilement à des nuances de mauves, de roses, une musique d’autant plus douce qu’elle est accompagnée, pour beaucoup, d’un vaste imaginaire d’enfant.

Davantage attachée aux sentiments qu’à la rigueur et aux gestes contrôlés, je regardais avec tendresse les spectateurs, ces personnes qui n’écoutaient pas seulement Joe Hishaishi mais qui partageaient tout un imaginaire animé. J’attendais avec impatience ce moment d’heureuse clameur : j’attendais la fin, les cris, les visages heureux, les applaudissements qui ne s’arrêtent pas et qui font l’éloge d’une vie fructueuse.  Les applaudissements et bruits furent ce jour-là plus bruyants qu’un stade de France et je ne pus, avec tant d’autres, qu’être reconnaissante que cet homme n’ait pas seulement peuplé le monde mais y ait contribué par la création d’œuvres dont l’existence émeut collectivement, contribue aux joies et sourires partagés, et surtout lie des esprits par la présence de souvenirs communs et qui se reconnaissent entre eux lorsque débute, par exemple, le thème familier qu’est celui de Chihiro.

Julia Valette

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Célèbre compositeur japonais dont la réputation n’est plus à faire au pays du soleil levant, Joe Hisaishi a été rendu populaire en France principalement par le biais de ses collaborations avec Hayao Miyazaki, dans ses films d’animation pour le studio Ghibli.

Il y a une semaine, c’est à la Philharmonie de Paris que j’ai eu la chance d’aller écouter cet épatant artiste, lors d’une de ses rares et attendues, représentations en France.

Loin de se cantonner au succès de ses œuvres composées pour la jap’animation, Joe Hisaishi ouvre la représentation avec The East Land Symphony, une composition personnelle assez récente, puisqu’achevée en 2016. Agréablement surprise de découvrir un autre pan moins connu de son travail, j’ai apprécié écouter cette symphonie qui bien qu’ancrée dans l’univers musical de l’auteur, était par moment assez déroutante, notamment par les percussions originales et détournées qui se mêlaient discrètement à la formation classique de l’orchestre.

Après l’entracte, entouré d’une petite formation de cordes, Joe Hisaishi s’assoit lui-même au piano pour l’interprétation d’une série de morceaux composés pour le réalisateur Takeshi Kitano. Tout en simplicité, Hisaishi dirige depuis son piano où il interprète avec sensibilité Summer, HANA-BI et Kid’s return, pour nous offrir un délicieux interlude entre ses pièces pour orchestre. Ainsi, j’ai particulièrement aimé pouvoir écouter les morceaux interprétés par Hisaishi lui-même, dans une formation assez intimiste où la complicité est palpable entre le compositeur et les musiciens.

Finalement, le concert s’est clos sur Spirited Away Suite, œuvre composée à partir de la bande son du film plus connu en France sous le titre Le Voyage de Chihiro. Accueillie dans un triomphe, cette suite est assez surprenante car alterne entre agressivité et douceur pour un résultat envoutant. Le choix de cette œuvre marquante dans la collaboration Miyazaki et Hisaishi a marqué une fin de concert en apothéose, avec un public qui a de de toute évidence été complètement conquis, puisque c’est par des applaudissements tonitruants et des standing ovations à répétition que le public français a rechigné à laisser partir le compositeur qui s’est finalement rassis derrière son piano pour quitter la salle sur l’air nostalgique de The Bygone Days.

En somme, deux heures absolument magiques, pour découvrir et redécouvrir ces œuvres qui nous plongent avec délicatesse dans un folklore musical unique, à la fois mélancolique et onirique, et si caractéristique de la signature du talentueux Joe Hisaishi.

Emma Rotolo-Vannier

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Photo : Charlie Lenormand