J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne

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Le service culturel de la faculté des lettres de Sorbonne Université a permis aux étudiants en bi-cursus Sciences Po/ Sorbonne Université d’assister le 20 février 2018 au théâtre du Vieux Colombier à la représentation de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce dans une mise en scène de Chloé Dabert. Cette représentation s’est prolongée par une rencontre avec la comédienne, Suliane Brahim, sociétaire de la Comédie Française.


Assister pour la première fois à une pièce de la Comédie-Française, ce doit être, ce devait être, j’en étais sûr, s’engouffrer dans la mythique conque rouge et or de la Salle Richelieu, lever les yeux vers le plafond ocre du théâtre et admirer longuement le blason de la légendaire Troupe, en laissant son esprit mûrir sa douce devise, Simul et singulis, être ensemble et être soi-même. Quelle ne fut pas ma déception quand j’entrais, amer, dans la petite salle sombre, raffinée certes, mais guère majestueuse, du théâtre du Vieux-Colombier. (…)

Lorsque le jour s’éteint, que la nuit surgit, dans la pénombre silencieuse, apparait le décor. Déjà jaillit en moi une première émotion : épuré, poétique, lumineux et intimiste, offrant à souhait de magnifiques jeux d’ombres, donnant à voir un lit immaculé d’où l’on devine – peut-être – la silhouette d’un homme, ce décor attire comme un aimant le spectateur vers ce « jeune fils », si longtemps espéré, attendu, rêvé, par cinq femmes qui ont usé leur jeunesse ou leur vie à guetter son retour.

En bordure de scène, grande et fière, L’Aînée brise aussitôt le silence ; avec un charme délicieux que sa voix cristalline sublime, Suliane Brahim déclame avec fougue la première tirade.

De tirades en tirades, qui sont autant de monologues, de cris du coeur, cinq femmes belles et dignes vont jouer tour à tour leur partition, jamais seules, jamais vraiment en dialogues, pas complètement en mouvement, ni totalement stoïques, toujours saisissantes, dans un subtil alliage entre l’hybris torturé de celles qui ont tout perdu et le laisser-aller, parfois drôle, de celles qui n’ont plus rien à gagner. Outre Suliane Brahim, fidèle à elle-même et à son talent brut, Clotilde de Bayser et Jennifer Decker imprègnent tout particulièrement la pièce de leur sensibilité. La première se fond avec une étonnante délicatesse dans le corps d’une mère torturée, toujours en retenue, qui voudrait son fils pour elle toute seule, laissant à voir sur son front ridé toutes les épreuves d’une déjà longue vie. La seconde, bien que très jeune, ne sonne jamais faux et apporte à la pièce un véritable souffle. Cécile Brune, dans le rôle de la plus vieille, fait du Cécile Brune : sûre de son talent, mais pas forcément toujours dans le ton de ce que l’on attendrait de son personnage -dommage… -. Rebecca Marder, enfin, qui joue la plus jeune, laisse étonnamment un goût ambigu d’inachevé ; certaines de ses répliques témoignent de lacunes techniques indéniables, notamment à cause de sa respiration que l’on entend ostensiblement, ou de sa relative incapacité à jouer autant qu’à se jouer des silences, de la variation dans l’intensité et surtout de la ponctuation si singulière de Jean-Luc Lagarce. Nul doute pourtant qu’elle apporte à une pièce parfois un peu lente son énergie, sauvage, et sa fougue, rafraîchissante : lorsqu’elle hurle, comme possédée, le mot « haine », on n’écoute plus le texte, mais on entend l’émotion, une émotion brute et brutale – faut-il le regretter ? Faut-il s’en féliciter ? -. Toujours est-il que son jeu presque épidermique permet un étonnant contraste avec celui, plus épuré, des autres comédiennes.

Pourtant, la pièce doit aussi beaucoup à la mise en scène, authentiquement réussie, de Chloé Dabert. Presque toutes les scènes rassemblent les cinq femmes, celle qui s’exprime se trouvant souvent seule à une extrémité de la scène face aux autres, regroupées « contre » elle. Ce parti pris est habile, mettant subtilement en lumière la difficulté à parler, le sentiment d’isolement et de fébrilité qui anime chacune de ces femmes. Le choix des vêtements, ni trop sobres, ni trop extravagants, est lui aussi plutôt soigné, à l’exception de l’étrange chapeau de la plus petite, énigmatique. Chloé Dabert n’a en tout cas été que partiellement fidèle au texte originel concernant la « robe rouge » que porte la deuxième : ici, J. Decker porte un pull rouge, certes, mais une jupe bleue. Autre choix notable de la metteure en scène, celui du pull de « la plus petite » : large, bariolé, il témoigne en quelque sorte d’une excentricité d’adolescente, autant que d’une tentative de se démarquer, de s’imposer au sein d’une famille où elle ne se sent guère à sa place.

Grâce à des intermèdes très efficaces, qui permettent de précieuses respirations au cours de l’heure et demie que dure la pièce, le spectateur peut spéculer à sa guise sur la signification dissimulée de cette musique pesante et furtive qui renforce l’atmosphère d’inquiétude : de mon point de vue, il faut sans doute y voir, plutôt qu’une analepse, la métaphore de l’écoulement, « en accéléré », du temps s’écoulant entre chaque scène, de la rapidité avec laquelle l’existence file et se défile – une nuit ? Quelques jours ? Une vie ? Qui le sait… -.

Grégoire Cazcarra

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne est l’avant dernière pièce de Jean Luc Lagarce. Écrite en écho à Juste la fin du monde, la pièce met sous nos yeux l’attente de cinq femmes. La vieille, la mère, l’ainée, la seconde et la plus jeune sont réunies dans leur maison : le jeune frère qu’elles attendaient depuis des années est revenu, semble-t-il, sans ne jamais apparaître sous les yeux du spectateur. Nous comprenons que le jeune frère s’est évanoui dans les bras des cinq femmes en entrant dans la maison : il n’a même pas eu le temps de dire un mot. Il se meurt dans sa chambre.

Chloé Dabert met en scène la pièce au Vieux-Colombier. Cette femme, dirigeant une troupe de femmes donne vie au théâtre poétique de Lagarce. Chloé Dabert a choisi une maison blanche avec des reliefs : un escalier sur la droite, la chambre du frère en haut à gauche et au centre de la pièce, au premier plan, un salon. Derrière un voile blanc, comme en transparence on distingue à gauche une cuisine et à droite l’entrée. Les actrices désignent à tour de rôle la chambre vide de leur frère qui les surplombe : le frère comme un ange est au-dessus d’elles. L’absence du frère est désignée spatialement, cela nous laisse bien sûr imaginer que tout ceci n’est peut-être qu’un rêve : le frère est-il vraiment rentré ? Les femmes qui s’ennuient, se languissent de son absence, ne seraient-elles pas devenues folles dans l’attente puisque le lit est vide ? Chloé Dabert me paraît avoir appuyé sur ce doute d’une manière très poétique, très belle avec cette image de la petite chambre vide au-dessus des femmes.

Cette blancheur ressemble à un nuage : le décor est léger et presque cotonneux. L’atmosphère est à la fois très pure et délicate mais aussi complexe, du fait de ces reliefs qui se lisent en transparence, et des objets du quotidien des femmes, ordonnés dans la maison. Au fil de la pièce nous découvrons peu à peu ce décor avec lequel les actrices jouent, Rebecca Marder qui interprète la plus jeune est cachée sous l’escalier derrière un voile blanc au début de la pièce, et il m’a fallu du temps pour la voir. C’est en promenant notre regard autour des actrices que nous déchiffrons peu à peu le décor. Elles se meuvent dans cette blancheur presque céleste et jouent avec l’ensemble de l’espace : la pièce m’a paru comparable à une longue danse ponctuée par leurs humeurs. Aussi, que serait une danse sans musique ? Chloé Dabert a fait un choix très moderne et ambitieux avec une musique parfois même violente : entre les scènes, des sons adaptés au moment de la pièce retentissent dans le théâtre. Ils semblent exprimer les sentiments forts des femmes et même parfois aider le spectateur à comprendre. (…) Cette musique m’a parfois angoissée, mise dans une position d’inconfort mais paradoxalement ne m’a pas dérangée puisqu’elle m’a aidée à comprendre les personnages, elle nous rapproche de leur tumulte. Néanmoins, il est vrai que le choix audacieux de cette musique a certainement gêné quelques spectateurs autour de moi, ils sursautaient à chaque musique et soupiraient. Malgré tout Chloé Dabert a réussi, je trouve, à rendre ce choix audacieux cohérent avec le texte de Lagarce : la musique soulignait des moments clés (comme le monologue de Rebecca Marder). La musique a même accentué la profondeur du décor puisque lorsqu’elle retentissait les personnages exploitaient l’espace.

Dans ce nuage blanc, où dansent les femmes, les costumes ramènent à une certaine dimension terrestre, par leur réalité et leurs couleurs qui contrastent avec la blancheur presque immaculée du décor. Chacune avait un costume adapté à sa personnalité. Suliane Brahim interprète l’ainée avec son phrasé si particulier ; elle interprète à merveille le rôle de l’institutrice piquée au vif, dans une robe simple. Le caractère de l’actrice et du personnage remplit l’espace tout entier. En ce 20 janvier, c’est elle qui m’a paru être le chef de famille, chose que l’on sent un peu en lisant le texte de Lagarce puisque c’est elle qui a le plus de monologues, parle souvent au nom des autres femmes et inaugure la pièce avec un long monologue sur l’attente. Les cinq femmes et Chloé Dabert ont réussi à transcrire la complexité du texte : elles se sont noyées dans l’attente, mais ne tombent pas dans un mélodrame embarrassant pour le spectateur, à aucun moment. Elles m’ont amenée du rire aux larmes, surtout Jennifer Decker qui m’a beaucoup amusée avec ses mimes et ses intonations. Cette pièce est une tragédie ironiquement comique : la femme, comme Pénélope la fidèle, représentée dans l’éternelle figure de l’attente, a attendu toute une partie de sa vie un frère qui, s’il est vraiment revenu, se laisse glisser vers la mort et les cinq femmes réussissent à rire de leur sort, et cela, je trouve que c’est une grande qualité humaine et Chloé Dabert l’a très bien transcrite. Le personnage de la mère, remarquablement interprété par Clotilde de Bayser, incarne le plus, je trouve, cette image de l’attente de la femme. Elle ose dire après avoir eu du mal à l’avouer, Cecile Brune l’a montré au grand jour, elle aimerait garder son fils pour elle après tout ce temps, le regarder dormir seule, en profiter seule.

Donatienne Bonnel

Une première lecture de cette pièce m’a destabilisée par rapport à mes repères littéraires. C’est en la lisant une deuxième puis une troisième fois, que le dépaysement inédit qu’elle propose m’est apparu. De prime abord, mon attention s’est portée sur l’intrigue en elle-même et je dois avouer que j’ai été décontenancée par son inconsistance immédiate. Sur le plan de l’action effectivement, cinq femmes attendent le retour du fils ou du frère. On sait bien peu de choses de ces femmes, outre leurs appellations qui témoignent de leur place dans la famille : L’Aînée, La Mère, La Plus Vieille, La Seconde, La Plus Jeune. Dans les autres pièces de théâtre que j’avais pu lire, j’étais toujours sensible aux procédés d’onomastique. Ici, il n’y en objectivement pas puisque l’objectif de Jean-Luc Lagarce ne se niche pas dans cet artifice. D’ailleurs, quel est la visée de la pièce de Jean-Luc Lagarce ? A mesure que je pousuivais ma première lecture, elle ne m’apparaissait pas clairement car j’avais quelques difficultés à saisir le fil d’Ariane de l’intrigue. J’avais l’impression que du début à la fin de la pièce les personnages n’avaient que très peu changé. Ils se trouvent toujours dans cette maison commune où le jeune frère épuisé est « revenu se reposer, mourir, possible, achever sa route, son errance ». Une deuxième lecture m’a rendue plus attentive au style singulier de Jean-Luc Lagarce et c’est à cette occasion que les enjeux de la pièce me sont apparus. Je pense à présent que cet auteur souhaite nous faire redécouvrir ce qu’est une vie d’homme. Mais le chemin qu’il emprunte n’est pas celui des spéculations philosophiques destinées à saisir l’essence de l’humanisme. De fait, c’est au cœur d’actions quotidiennes que l’humain se découvre en se dévoilant. Le langage, pris dans une dimension dramatique, est le meilleur adjuvant de l’auteur. C’est dans l’énoncé de la parole au présent, une parole en construction permanente car se voulant au plus juste, que se joue l’action en vérité. Ses personnages insistent systématiquement pour trouver la bonne formule et dire à l’autre ce qu’ils ont à dire.

Maÿlis Brault

La pièce s’ouvre sur quatre silhouettes s’avançant discrètement sur la scène plongée dans le noir. La salle retient son souffle. Les lumières s’allument.

Immédiatement, je suis séduite par le choix de décor. La pièce est d’une blancheur immaculée, l’agencement épuré, une brume semble parcourir la scène. Un escalier pas tout à fait complet serpente jusqu’à une chambre à l’étage, posée là aux yeux de tous, inaccessible.

Il me semble dès le premier instant reconnaître l’ambiance dépeinte par Jean-Luc Lagarce dans J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Impression confirmée par Suliane Brahim, magistrale sœur Ainée, ouvrant la pièce, les mains serrés sur son imperméable bleu, comme pour se protéger du contact avec l’extérieur. Son phrasé, que je n’avais jusqu’alors jamais entendu, me surprend aussitôt. Il est précis mais naturel, original mais émouvant. Les mots de Lagarce glissent entre ses lèvres, accentuant chaque virgule, chaque hésitation, chaque blanc du texte.

C’est mon impression dominante au cours de la représentation : je sens le travail d’une précision folle effectué autant par les comédiennes que par la metteure en scène. Les mots sont aussi choisis que les gestes, rendant l’histoire et les adresses d’autant plus percutantes. Des passages du livre auxquels je n’avais pas prêté attention prennent une nouvelle signification au travers de l’incarnation de ces femmes à la fois déchirantes et bien vivantes. Un seul élément manque à l’appel, la plus jeune, la dernière. Elle apparaît sous l’escalier, jeune et fougueuse, peut-être un peu trop. Donnant de l’éclat à ses monologues, accentuant l’émotion, elle contribue par là-même à effacer le texte. Je suis sensible à sa colère, à la « haine » qu’elle exprime, mais aussi gênée par la portée mécanique de son interprétation qui tend à masquer le plus important : les mots.

Car les mots constituent bien à mon sens le véritable protagoniste de la pièce. Déjà l’écriture de Lagarce retranscrivait magistralement cette recherche du terme juste, de l’expression qui trouve sa cible et « dit » les choses. Sur scène, les actrices hésitent, elles se reprennent et s’échangent des monologues à défaut d’autre chose. Il ne se passe rien et pourtant il se passe beaucoup : j’ai la sensation de me reconnaître dans chacune de ces femmes. La Mère me bouleverse par son amour inconditionnel et inépuisable, son désir à peine formulé de veiller son fils, seule, toute une vie s’il le faut. La Seconde apporte un éclat différent au sens propre comme au figuré, elle est le lien le plus évident avec un possible futur, la manifestation du désir, la fenêtre ouverte sur les hommes. Ses rapports avec l’Aînée sont magnifiquement mis en évidence, un mélange de complicité et de rivalité qui m’évoque ma relation avec ma propre sœur : à la fois affirmation d’une différence profonde, et reconnaissance mutuelle de notre héritage commun. Je suis surprise par le rire qui me monte aux lèvres quand l’Aînée raconte son expérience ratée des hommes ou que la Seconde caricature le ton des paysans. L’interprétation des comédiennes souligne l’humour de Lagarce que je n’avais pas bien perçu à la lecture de la pièce. Il me semble que c’est là la chose la plus belle dans le travail d’un acteur : non pas chercher à trouver un nouveau sens à la pièce, mais au contraire le dévoiler dans ce qu’il a de plus intime et de plus dissimulé.

Tandis que les minutes s’égrènent, le décor évolue. La nuit semble tomber progressivement sur cette maison immaculée. L’immense arbre que l’on aperçoit derrière la scène s’agite, comme une invitation vers l’extérieur. Les scènes sont entrecoupées par des moments musicaux qui, quoique parfois trop mécaniques, viennent ponctuer ce temps qui n’en finit pas de passer.  Tout l’environnement, les costumes, les détails semblent pensés, réfléchis. J’apprécie particulièrement le choix de retranscrire dans une bande son un aperçu de la dispute qui a conduit au départ du fils. Bien que cela ne soit pas évoqué dans le texte de Lagarce, le geste de Chloé Dabert nous offre sa propre interprétation de l’histoire tout en laissant la porte ouverte.

Tout au long de la pièce, mes yeux oscillent entre les visages des actrices et la légère bosse sur le lit à l’étage. On y devine une présence, ou du moins on l’espère. Chacune des cinq femmes porte régulièrement son regard vers lui, comme il elle regardait vers le ciel. Le frère, le « jeune frère » que toutes voudraient avoir davantage connu, davantage aimé, on se surprend à se demander s’il existe, finalement.

Mais il me semble que cela n’a pas d’importance, pas plus que la raison pour laquelle il est parti. Tout l’enjeu de la pièce se tient là, sous nos yeux, dans la voix de ces femmes qui construisent la vie au travers de leur mot, qui la détruisent ou la réarrangent. Je sens l’absence qui pèse sur elles, mais aussi leur espoir, le signe qu’elles n’ont pas abandonné l’existence et que celle-ci peut reprendre, un jour. Dans la bouche de Suliane Brahim, l’évocation d’un bébé résonne comme une promesse faite vers le futur, d’une émotion déchirante. Et quand, dans les dernières secondes, la mère vient ouvrir la porte, intriguée par l’idée d’un bruit, je sens comme elle une envie irrépressible de sortir.

Caroline Pernes

Alors que les lumières déclinent et que le public se prépare à recevoir la pièce de Lagarce, je m’interroge une dernière fois sur la difficulté à dire, simplement dire, avec justesse, les mots de ce dramaturge. Au même moment, Suliane Brahim, l’Aînée, entame le silence de l’attente, et je redécouvre le texte, à travers ses répétitions, ses respirations, ses pauses. La disposition du texte se ressent dans son phrasé si particulier, j’ai l’impression d’avoir son monologue sous les yeux, la ponctuation de la langue de Lagarce jaillit devant moi, et pourtant, une sincère spontanéité affleure. Les paroles sonnent profondément justes et humaines, dans cette longue attente de ces vies dont nous partageons un instant infime – une heure trente.

L’attente de cinq femmes, cinq êtres qui tentent de s’octroyer le monopole de la douleur. La mise en scène que nous offre Chloé Dabert me semble être un écrin épuré, nécessité absolue selon moi pour servir la résonnance des émotions intenses de ces femmes, qui emplissent la blancheur du lieu. Un lieu tout en transparence, qui semble symboliser, peut-être, les souvenirs et le passé, invoqués longuement au fil des scènes. Un lieu où le texte vit, s’anime, incarné dans ce chœur de femmes, aux voix tantôt désunies, tantôt conjointes.

Au sein de cette polyphonie merveilleuse, je me dois de souligner le jeu profondément humain, terriblement touchant, de Clotilde de Bayser, sublime en mère éplorée, tout à la fois résignée et enivrée d’espoir.

Dans un contraste peu heureux, le jeu de Rebecca Marder, la Plus Jeune, ébranle l’édifice émotionnel si juste de ces femmes, et balafre par son jeu uniforme la langue de Lagarce, qui se trouve noyée dans une colère torrentielle à l’intensité monocorde. Le texte n’est plus audible eu égard à l’artificialité de son élocution, chargée de respirations bien trop sonores, qui submergent et asphyxient sa tirade, engloutie dans son débit qui ne se voulait qu’émotion pure et qui ne devient que lassitude endormie pour le spectateur.

Pourtant, il me semble que le jeu doit servir, éclairer le texte… Exemple frappant s’il en est, le comique chez Lagarce, logé dans les détails littéralement portraiturés, comme le sac marin ou militaire, comique que je n’avais pas perçu à la lecture de la pièce, a éclaté dans les tirades de Suliane Brahim ou de Jennifer Decker, la Seconde. Cette dernière, comme je m’y attendais et comme je le souhaitais, porte un pull à dominante rouge, ce qui rappelle la robe rouge dont parlent les cinq femmes, un des leitmotivs de la pièce. De même, j’ai aimé l’imperméable bleu de l’Aînée, matérialisation concrète de son lien avec l’extérieur, elle qui est sortie de la maison dans sa vie, elle qui n’y a pas été piégée toute sa vie durant. Piégées dans l’attente, elles le sont toutes, même lorsqu’il est revenu, le jeune frère, elles attendent son réveil, en vain peut-être, en vain sûrement. A ce titre, le lit du jeune frère, son cercueil, semble léviter en hauteur, inaccessible, désigné tour à tour avec déférence et crainte par les cinq femmes. Ainsi, la mise en scène fait écho aux mots de Lagarce. C’est une scénographie en point d’interrogation, comme le texte : le fils est-il en haut ou n’est-il jamais revenu ?

Une mise en scène qui prend le temps, comme Lagarce prend le temps dans son texte. De véritables tableaux jaillissent dans cette atmosphère à la fois pesante d’émotions lourdes, de rancœurs accumulées, de remords corsetés, et flottante, au milieu de souvenirs successivement heureux et oppressants.

La ponctuation sonore des scènes par la bande-son me paraît sublimer les émotions de ces femmes, accompagner avec force les mots prononcés, leur donner un écho à la teinte pluvieuse, en un mot, symboliser l’implacable temps qui passe, dans une interminable attente. Pendant ces courtes pauses, le spectateur respire, guidé par la metteure en scène, pour se replonger un instant plus tard dans l’intensité de la scène.

En définitive, cette représentation de Chloé Dabert illustre parfaitement la devise de la Comédie-Française, « Simul et singulis » (« être ensemble et être soi-même »), tant les comédiennes exaltent des personnalités féminines différentes, uniques, et pourtant si unies dans l’attente commune.

Marine Lebrun
Photo : Christophe Raynaud de Lage