Ivanov / Anton Tchekhov – Christian Benedetti

Christian Benedetti, qui s’est donné pour mission de mettre tout Tchekhov en scène, présente en 2018 la première pièce de l’œuvre du dramaturge russe, Ivanov. Il la restitue à un public fidèle, marqué sûrement par la beauté des représentations antérieures. Celle de La Mouette,vue en classe de terminale au TNT (Théâtre National de Toulouse), m’avait laissée une impression si forte que je redoutais d’être déçue par l’adaptation d’Ivanov. Bien au contraire. Christian Benedetti est resté fidèle à ses principes : par le choix d’un débit rapide du texte et d’une scénographie allusive, il échappe aux traditionnelles et interminables représentations de pièces comme La Cerisaie.

S’il passe rapidement sur des dialogues où l’on ne dit que des évidences, c’est pour mieux isoler les passages saillants du texte, ceux pouvant le mieux rendre compte de cette interrogation fondamentale et essentielle chez Tchekhov, la seule vraie raison d’être du théâtre selon ce metteur en scène : pourquoi nous ne savons pourquoi nous devons mourir.

Ivanov est un époux veule et criblé de dettes ; sa femme Anna, qui a abjuré sa foi pour l’épouser, est sur le point de mourir. Mélancolique, il n’est plus porté que par le désir des autres, comme celui de Sasha, qui l’aime et lui déclare sa flamme avant de s’apercevoir que sa femme les a vus. Coupable, Ivanov refuse le bonheur en s’accusant de la mort de sa femme. Mais victime, il l’est aussi de sa lucidité et de sa bonté, son refus de toute compromission avec le vulgaire. Lvov, le médecin amoureux de sa femme, pense pouvoir asséner une vérité sur le personnage d’Ivanov, qui n’est à ses yeux qu’un égoïste ; le père de Sasha en fait un être sublime.

C’est pour nourrir cette complexité que Benedetti, dont la mise en scène est parfaitement fluide, reprend à son compte les notes d’intention initiales de Tchekhov, avant qu’il ne se soit trouvé contraint, à la suite des premières représentations houleuses de 1887, de modifier son drame. Benedetti oppose ainsi à la lourde et didactique explication du héros – à travers deux monologues ajoutés postérieurement – la refonte du personnage de Sasha et la restauration de scènes comiques qui avaient été supprimées. Tchekhov écrivait à son ami Souvorine le 27 octobre1888 que « pour dépeindre la lune (le personnage principal) , il convient de tracer l’ensemble des petites étoiles qui l’entourent. C’est par rapport à ce voisinage que la lune prend toute son importance et que son sens s’éclaire». C’est grâce à la gravitation de ces personnages, interprétés par des comédiens tous plus bouleversants les uns que les autres, qu’Ivanov acquiert une profondeur qui lui aurait été autrement refusée. Un homme qui, dépeint par un « joyeux mélancolique », comme disait Korolenko, est habité par le doute et le remord et qui n’achève sa femme et embrasse de nouvelles illusions que pour mieux disparaître au dernier acte.

Alice Olea

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Ayant reçu une demande du théâtre Korsh de Moscou pour une comédie, c’est pourtant un drame que Tchekhov soumet au public en 1887. Nikolaï Ivanov est un homme ruiné au début de la pièce, veuf au milieu, et mort à la fin. Souffrant de mélancolie, il est sans cesse tourmenté par ses problèmes d’argent, son sentiment de culpabilité et son dégoût du monde. Les premières scènes placent d’emblée la pièce dans une atmosphère morose.

La scène est tantôt vide, tantôt richement meublée ; tantôt silencieuse, tantôt dans un brouhaha confus, comme pour faire contraster la profonde vacuité de la vie que perçoit Ivanov avec la superficialité exacerbée des autres personnages, dont la préoccupation principale est l’enrichissement. Plus surprenant,les scènes sont coupées avec des pauses à plusieurs reprises, en donnant l’effet cinématographique d’un arrêt sur image : ces pauses semblent mimer le malaise intérieur grandissant d’Ivanov. Le choix de Benedetti de saccader ces paroles rendent davantage compte de la dégénérescence de l’âme humaine, devenue machine à force de préoccupations mondaines où la sincérité du cœur paraît avoir déserté la scène.

Pourquoi donc composer cette pièce pour répondre à une commande de comédie ? Ivanov est sans doute risible car lui-même source de son propre malheur… Cependant, Ivanov s’attire la sympathie et l’empathie du spectateur dans son incompréhension de l’existence.Sans cesse importuné par autrui -et ce dès la toute première scène- constamment dérangé dans sa solitude par les rumeurs qui courent sur lui, ne s’épargnant pas lui-même, lui qui se fait l’auteur coupable de tous ses malheurs, notamment parcequ’incapable de se conformer au rôle de mari attentionné qu’il devrait jouer – « Je suis coupable »- cette angoisse semble être renforcée par sa représentation même sur scène,exposé à tous les regards dans l’omniprésence du motif de la fenêtre ou de la porte vitrée : la parole est désormais impuissante face à la toute puissante du regard. Le monde ne croit que ce qu’il voit, et refuse d’entendre la voix du cœur. Et pourtant une voix générale grandit, une voix alimentée de rumeurs tranchantes qui finissent par pousser Ivanov à bout.

Finalement, Ivanov est un « anti-comédien », car incapable de feindre son malaise existentiel, alors que le déguisent peut-être(qui sait ?) les autres personnages à travers le divertissement pascalien. Pour ma part, la représentation est criante de vérité,en mettant au cœur de la pièce un sujet de préoccupation esquivé au quotidien.

Eveline Su

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Mardi 27 novembre, j’ai découvert la pièce de théâtre Ivanov, mise en scène par Christian Benedetti. Elle dépeint le portrait d’un petit propriétaire terrien dénommé Ivanov, un peu mélancolique, un peu fauché et un peu fatigué par son voisinage : sa femme mourante, le médecin, son oncle, les voisins etc… A travers cette œuvre, Tchekhov nous montre une société bourgeoise de la Russie profonde, marquée par l’ennui, l’hypocrisie, le commérage, l’opportunisme et le délassement.

Christian Benedetti immerge ses personnages dans un décor simple : palissade en bois clair, fenêtre, bureau, portes. Les costumes sont sobres :costumes sombres, robe épurées et manteau de fourrure. Cela ne nous donne aucun indice temporel. Néanmoins il n’omet pas les origines russes de la pièce de théâtre et de la société qui en découle,et parsème quelques indices sur le plateau, tels la chapka de Borkine, de la vodka et une faucille. Ainsi, notre attention se porte instinctivement sur les interactions entre les personnages. Les comédiens donnent corps au texte, sans artifices. Vincent Ozanon incarne avec finesse un Ivanov malheureux mais pas dépressif, stoïque face à sa situation: une femme mourante, des dettes et un entourage cupide. Les personnages en orbite autour de lui le ridiculisent, se ridiculisent, nous montrent son malheur, leur propre malheur, leurs petites joies, nous rions, sommes émus, parfois effrayés par eux et, finalement, peut-être par nous-même.

Cependant, on regrettera l’incarnation assez anecdotique du personnage de Sofia, la représentation plutôt mécanique de la maladie chez la femme d’Ivanov, et le petit manque d’audace de la part du metteur en scène , qui n’est pas incompatible avec l’intemporalité.

Le spectacle est une belle représentation du drame de Tchekhov avec beaucoup d’humour et d’émotion. Les acteurs nous transportent au cœur du microcosme rural. J’ai personnellement beaucoup apprécié l’énergie et la simplicité du spectacle.

Camille Vissériat

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C’est toujours très intéressant de voir en français une pièce que j’ai toujours vue dans la langue natale de Tchekhov, le russe. La mise en scène était contemporaine : très peu de décors, des couleur grisâtres. A la fin de la pièce, les spectateurs pouvaient voir le bureau d’Ivanov avec le fusil sur le mur. Ce procédé, naif selon moi, nous renvoie à une phrase très connue de Tchekhov « Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte, vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là.».

Le metteur en scène a choisi de souligner deux aspects qu’on ne souligne que peu dans la mise en scène russe : le fait famille de Sarah est juive, et le cynisme d’Ivanov lorsqu’il dit qu’il sait qu’elle va bientôt mourir mais ne peut rien y faire car il ne l’aime plus.

A la fin de la pièce,le metteur en scène a pris le parti de mettre toutes les personnages sur la scène, non loin d’Ivanov, qui s’assoit à part et meurt tranquillement, en silence. Quelques instants plus tard, Sachenka s’en aperçoit et crie : voir une telle fin a provoqué en moi un sentiment d’insatisfaction absolue.

Evgeniya Zavernyaeva 

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Lorsque j’écris sur une pièce que je n’ai pas aimé, il m’est très facile de critiquer. J’arrive assez facilement à mettre des mots sur ce qui m’a dérangée, ce que je n’ai pas aimé. Mais lorsque je sors d’un spectacle en me disant que c’était génial, j’ai souvent du mal à expliquer ce « génial ». Qu’est-ce qui peut relever du génie ou du prodigieux dans une pièce ? C’est ce qui m’est arrivée ce mardi 27 novembre lors de la représentation d’une pièce de Tchekhov, Ivanov, au théâtre Louis Jouvet.

Ivanov,c’est un peu l’histoire de monsieur tout le monde, ici il s’agit même du anti-héros. Christian Benedetti nous propose une mise en scène qui marque un renouveau de la pièce, à travers une nouvelle traduction de la pièce qui amène une certaine fraîcheur à cette œuvre du jeune Tchekhov. Sa mise en scène est dynamique et surprenante. Les comédiens jouent de longues pauses au milieu des dialogues, laissant au spectateur l’impression d’une photo. Il n’hésite pas à briser le quatrième mur en faisant s’adresser les personnages directement au public, ce qui ne fait qu’accentuer cette sensation d’être avec les personnages dans le salon. Cela apparaît aussi par les jeux de lumière, où les lumières de la salle semblent être reliées à celles de la scène. De plus, les changements de décor réalisés par les comédiens et ce, sous l’œil du spectateur, ne fait qu’encore une fois briser un code théâtral et n’en rend que plus intéressante cette mise en scène.

Il faut aussi saluer le jeu des comédiens : cette pièce dispose d’un panel varié de comédiens et de personnages. Il y a des personnages tout en retenue comme ceux de Sacha ou d’Ivanov interprétés par Alix Riemer et Vincent Ozanon, ou bien plus survoltés comme Ievguéni Constantinovitch Lvov ou Borkine interprétés par Yuriy Zavalnyouk et Christian Benedetti lui-même. Ces acteurs ont su pour moi incarner parfaitement ces personnages, leurs histoires, faiblesses.

Je ne saurais qu’ajouter de plus, si ce n’est saluer la beauté du jeu et le talent des comédiens, le travail fin sur les décors épurés et la mise en scène juste qui ne tombe ni trop dans le tragique, ni trop dans le comique, mais dans un juste milieu.

Finalement, mon seul regret est que cette pièce est l’avant-dernière mise en scène de Benedetti dans son intégrale de Tchekhov : j’aurais aimé toutes les voir.

Léna RIMBERT

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Photographie : Simon Gosselin

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