Iolenta / Casse-Noisette

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L’Opéra Garnier … son plafond si particulier, ses dorures, ses balcons… Il a fait et fait rêver toute petite fille, tout comme les grands et les moins grands. « On va voir les petits rats ! » est-il usage de dire, ce qui est d’autant plus vrai lorsque le ballet est Casse-noisette. Enfin, il me semblait…

En effet, c’est une version complètement remaniée que nous offre le metteur en scène russe, Dmitri Tcherniakov. D’une part, il choisit de présenter ensemble deux œuvres que Tchaïkovski avait lui-même réunies à l’origine – l’Opéra Iolenta (interprété par une troupe de chanteurs russes) et le ballet Casse-noisette (dansé par les danseurs et le corps de ballet de l’Opéra de Paris) – ce qui est un véritable coup de génie ! D’autre part, pour la seconde, il s’éloigne de l’originale, passant outre le conte de Noël et les célèbres chorégraphies de Marius Petipa, pour, au contraire, présenter une version largement contemporaine, afin de « sublimer » la musique : la « musique est plus grande que le sujet qu’elle sert », affirme-t-il. Ainsi, cette mise en scène est quelque peu déroutante, et même déconcertante à certains égards.

Tout commence par l’histoire de Iolenta, jeune-femme ignorant sa cécité, mais qui va finalement la découvrir et recouvrer la vue. Le rideau se lève alors sur une scène réduite, où seul un cadre de lumière sert de décor. A l’intérieur, une femme immobile, Iolenta, qui se tient debout au milieu d’un salon du début du XXe siècle, donnant l’image d’un tableau, qui, au fil de la musique, se met à mouvoir. Les personnages entrent les uns après les autres, laissant le spectateur en attente. L’opéra tarde à se lancer, et ce malgré les magnifiques voix qui s’élèvent. Puis, Vaudémont et Robert apparaissent. Leur entrée se veut surprenante et permet de donner du rythme au spectacle, notamment Robert. Ce personnage, interprété à la perfection par Andrei Jilihovschi, réveille l’intrigue. C’est le seul personnage à porter un chapeau et un imperméable occidentaux, marquant son origine bourguignonne, tandis que les autres sont habillés de chapkas et de manteaux de fourrure, propres au monde russe. Ce baryton se présente ainsi comme l’influence comique, et son interprétation est tout simplement spectaculaire. Puis, se déroule la scène de la révélation de sa cécité à Iolenta. Ce passage est le cœur de l’opéra et contient toute sa signification. La question « qu’est-ce que rouge ? » permet, en effet, de prendre conscience de notre chance : nous voyons le monde ! De plus, les remarques de Iolenta prennent largement écho dans notre existence : nos yeux ne nous permettent pas d’entendre le rossignol ou de sentir l’odeur d’une rose. Ainsi, malgré sa cécité, il semble que Iolenta soit bien moins aveugle que nous : elle prend le temps d’admirer les choses, sans les voir. Pourtant, elle finit bien par se soigner et par recouvrer la vue.

Alors, Casse-noisette commence. L’opéra se termine dans le ballet, incarnant un spectacle joué en l’honneur de Marie, lors de sa fête d’anniversaire. Cette liaison marque l’opposition qui va se mettre en place entre les deux œuvres. En effet, suite à la retenue de Iolenta, cette fête est désinvolte et part dans tous les sens. Puis, soudain, lorsque Marie s’endort, c’est le Chaos : une explosion retentit, le décor disparaît, réduit en poussière, incarnant l’état d’esprit de Marie, désespérément à la recherche de son amant. Elle est alors emprisonnée dans une sorte de boîte, décorée par des projections numériques (s’y succèdent arbres, animaux, et même un hippopotame). Les personnages ne forment alors plus de tableau, ils sont enfermés dans une cage, d’où ils cherchent à s’enfuir. Pour ma part, les choix chorégraphiques sont alors plus que déroutants. Tout d’abord, il faut noter que le seul casse-noisette présent est un jouet inanimé, aperçu lors de la scène du « Divertissement ». Ensuite, l’âme même du ballet a disparu : les tutus, la rigueur de l’Opéra ne sont plus ; à la place, ce sont des bras qui bougent, des pieds qui se balancent aléatoirement, des semblants d’arabesques, des genoux qui ne savent que se plier… Je ne remets pas en question les danseurs, dont on voit le potentiel. Mais, celui-ci est anéanti par des choix artistiques on ne peut plus douteux : Alice Renavaud, danseuse étoile, se voit contrainte de réaliser des tours suivis en talons-hauts, qui sont inévitablement une catastrophe. De plus, Marine Ganio, interprète du rôle-titre, ne cesse de se frapper la poitrine ou de tirer sur sa robe : quel gâchis ! Depuis quand le haka est-il devenu d’usage à l’Opéra de Paris ? On peut encore ajouter à ce carnage la « Valse des flocons », transformée en valses des ordures ménagères, qui pèsent sur le monde au lieu de s’envoler délicatement. D’ailleurs la scène est si déconcertante que nombreux sont les spectateurs à laisser leur siège vide suite au second entracte. En outre, c’est la première fois que je vois une danseuse étoile n’étant pas applaudie à la fin d’un solo. Le public est surpris, décontenancé, outré… Je ne sais… Mais ce n’est pas ce qu’il est venu voir. Les pointes, les sauts, les tours des petits rats ont délaissé la scène, tout comme le roi des souris a laissé place au roi du n’importe quoi ! Mais là n’est pas le summum. Soudain, résonne la « Valse des fleurs », mais ce sont des danseurs quelconques, pouvant être nos grands-parents, qui s’avancent. Si on voulait voir n’importe qui danser, nul besoin de se rendre à l’Opéra, on irait au bal musette ! Enfin, après l’apocalypse, un semblant de classique semble renaître grâce au « Pas de deux » final. Le solo de Marie est merveilleux, et précède le retour du cadre apaisé du début. Iolenta a commencé debout, Marie finit couchée. Cette opposition témoigne alors du sentiment que l’on éprouve : Iolenta est magnifique, lumineux, voire même céleste ; Casse-noisette est désorganisé, sombre, voire même satanique.

Ainsi, il est indéniable que le lien entre les deux œuvres est d’une pure beauté, puisque s’oppose lumière et obscurité, joie et tristesse, confiance et peur. Mais, par ce souci de faire parler la musique, Dmitri Tcherniachov a oublié l’essentiel. Se voulant moderne et contemporain, il est passé outre l’âme de Casse-Noisette, outre la magie de ce conte, outre le symbole que ce ballet incarne aux yeux des spectateurs : un chef-d’œuvre musical indissociable de sa chorégraphie ! Je ne vous tire pas mon chapeau l’artiste !!!

Audrey Siraud

Pour leur 6ème représentation au Palais Garnier, l’opéra Iolanta et le ballet Casse-Noisette de Tchaïkovski ont été mis en scène par Dmitri Tcherniakov. Le spectacle a commencé par Iolanta, l’histoire d’une princesse aveugle dont le père trop protecteur lui cache sa cécité. Plus tard, elle va découvrir son handicap par l’être dont elle tombe amoureuse et va pouvoir s’en débarrasser grâce à un guérisseur.

Le début de la pièce était très léger et paisible avec des sopranos évoquant des chants d’oiseaux. Puis il y a eu un passage ne faisant intervenir que les personnages masculins que j’ai trouvé long et pendant lequel j’aurais apprécié voir Iolanta. Le moment de tension le plus important a été pour moi la découverte de la cécité de Iolanta. Le jeu du personnage en était presque effrayant et faisait ressentir l’angoisse et le trouble qu’elle vivait à cet instant. La robe blanche de Iolanta faisait même penser à une robe d’hôpital, la rendant aussi souffrante que pure. Au dénouement heureux de l’histoire a suivi sans interruption le ballet Casse-Noisette. La transition entre les deux pièces a été naturelle.

Casse-Noisette est une fable mettant en scène le passage de l’enfance à l’adolescence d’une jeune fille, Marie. La pièce débute par l’anniversaire de cette dernière et nous transporte ensuite dans des lieux merveilleux pour finir par réveiller Marie et revenir à la réalité. La première scène se déroule dans un salon au décor ancien et chaleureux. On assiste là à la célébration de l’anniversaire de Marie avec toute sa famille. Le scénario est bien clair. Plus tard, la scène de la valse des flocons a été surprenante, elle a été introduite par des effets spéciaux encore inédits pour moi : un petit feu d’artifice suivi de la chute de papiers blancs et de la projection en trois dimensions d’un décor hivernal.

Par cette même projection en trois dimensions, les décors qui ont suivi montraient bien que Marie avait rétréci. En effet, une forêt projetée était surdimensionnée ou alors des jouets vivants sur scène étaient de taille humaine. Un autre effet épatant était l’ombre géante, que l’on pouvait voir au sol, d’un oiseau traversant les airs. Cette vision inhabituelle d’un humain en miniature était tellement bien réalisée qu’elle en était troublante. La danseuse Marine Ganio a été très fidèle à l’incarnation d’un personnage enfantin, Marie, Malgré quelques mouvements de danse que je n’ai pas compris.

Enfin, Les solos et les duos de danse ont été pour moi les plus touchants car j’ai trouvé que les danseurs y dégageaient beaucoup plus d’émotions.

Clara Janvier

18h45, j’arrive dans cet opéra que je ne connais que de l’extérieur pour assister à mon tout premier ballet. Dans ma famille, la danse est un sport récurrent : ma sœur participait à des concours de danse classique ; de mon côté j’ai dansé toute mon enfance mais j’ai fini par arrêter, faute de temps et de talent. J’ai toutefois toujours apprécié regarder la mouvance des danseuses classiques, leur fluidité, leur grâce.

Je m’installe dans le cadre merveilleux que propose la salle de spectacle, la lumière tombe, Iolanta commence. C’est un opéra composé par Tchaïkovski, qui se déroule en France, en Provence. L’histoire est celle de la jeune Iolanta, la fille du Roi, qui est née aveugle. Le Roi a mis tout en œuvre depuis sa naissance pour ne pas qu’elle sache ce qu’est la vue, et que par la suite elle ne soit pas triste de sa cécité. Vaudémont, un jeune homme, s’introduit chez elle en cachette, avec l’homme qui lui est fiancé depuis son enfance. Il tombe fou amoureux de Iolanta dès qu’il la voit, et lui révèle ce qu’est la vision, sens qui a complètement disparu des discussions dans le manoir après l’ordre du roi.

La scénographie est très simple, et s’inscrit dans un cube aux dimensions très carrées, qui m’ont évoqué un petit écran de télévision. Les entrées, les sorties, les costumes, tout est très sobre, et terne. Seul le personnage d’une jeune fille en robe jaune, qui pour moi incarnait l’esprit divin, ressortait, éclatante, dans l’action. C’est notamment elle qui rendra la vue à Iolanta.

J’ai beaucoup apprécié l’histoire, que j’ai trouvé très touchante de cet opéra. Je l’ai par contre trouvé un peu long, dans la mesure où la mise en scène est très simple, il était un peu difficile de rester alerte jusqu’à la fin, cela manquait pour moi de tonus.

D’un coup, le décor recule, s’agrandit, sur un très grand salon des années 60, et c’est sur un vinyle que Casse-Noisette commence. La fille en jaune de Iolanta fête son anniversaire, mais dans la mesure où elle représente le divin, on peut y voir la fête de Noël. Le premier acte montre la famille s’amusant durant les fêtes de Noël. Il ne s’agit pas vraiment d’une chorégraphie au sens propre du terme, mais plutôt d’une mise en scène théâtrale, incluant des passages dansés. C’était très rafraîchissant à regarder après l’une heure trente de Iolanta. Les comédiens semblaient vraiment prendre du plaisir à jouer, quel plaisir de les regarder. De plus, il était agréable de voir que la mise en scène a favorisé la cohérence entre Iolanta et Casse-Noisette, en réutilisant certains personnages d’une pièce à l’autre. A la suite de ce moment de joie, surprise : la scène explose sous nos yeux, dans d’incroyables projections de suies. La jeune fille en jaune renaît, dans les cendres, alors qu’il ne reste rien. Les cendres s’animent autour d’elle, c’était une incroyable image, époustouflant. La pièce propose en fait, à mon sens, une belle réécriture de ce conte de Noël, en interrogeant la divinité, et aussi la recherche de l’inspiration comme raison de vivre. En témoigne la recherche incessante pour la femme de cet homme, comme le moteur de sa quête. Parmi les scènes les plus marquantes, je retiendrais la valse du Printemps, qui s’est inscrit dans un carré blanc éclairé au centre de la scène, avec des couples de personnes toutes habillées de la même façon valsant autour de la fille en jaune esseulée. Cette dernière a également proposé un magnifique solo, dans le noir complet, juste suivi par un spotlight blanc mouvant, sur la musique de la Fée Dragée. Ce passage était vraiment émouvant, sur la fin du ballet, Marion Barbeau dansait avec une souplesse prodigieuse, ses mouvements amples guidés par les sursauts de ses sentiments. Elle dansait également très bien en couple avec Stéphane Bullion, sur de très beaux pas de deux. La scénographie était très travaillée, notamment pour les passages dans cette espèce de coffre à jouet gigantesque et quelque peu effrayant, où des comédiens se retrouvaient costumés en jouets de plastique hors normes. Il y avait aussi de beaux travaux sur les décors, avec des lumières projetées qui rendaient l’action plus dynamique. J’ai en tête une course dans la forêt lors du deuxième acte, où les ombres de très gros animaux sur les murs et le défilement de l’herbe rendent l’impression de petitesse des danseurs, et de la rapidité des déplacements.

En somme, j’ai passé une très belle soirée. Iolanta était un peu long, mais ce Casse-Noisette revisité, très contemporain, m’a beaucoup touché. Je ne pensais pas qu’un ballet pourrait autant m’émouvoir. La très belle mise en scène, même si elle n’était pas toujours dansée et relevait parfois davantage du théâtre, a donné beaucoup de dynamisme à l’action, et a soulevé de nombreuses questions, sur le divin, sur l’inspiration, sur le sens même d’un spectacle. La scénographie était très esthétique, et m’a beaucoup plu. Ce spectacle ne répondait pas vraiment aux attentes d’un ballet traditionnel de danse classique sur l’incontournable Casse-Noisette. Cependant, il a suscité une vraie curiosité en moi par sa modernité, ses questionnements, qui font du spectacle plus qu’une simple mise en scène pour accompagner une musique, mais un véritable plaidoyer en faveur de l’art.

Eve Benhaim

Le spectacle réunissait l’opéra Iolanta et le ballet Casse-Noisette de Piotr Ilyitch

Tchaïkovski, conçus en 1892 et initialement prévus pour être présentés ensemble, à la lumière de l’interprétation de Dmitri Tcherniakov. Iolanta s’inspire de La Fille du roi René d’Henrik Hertz et nous raconte l’histoire d’une jeune femme aveugle depuis la naissance et tenue dans l’ignorance de sa cécité par son père, le roi René, qui a bâti un monde d’illusions autour de sa fille pour la protéger. Mais Iolanta rencontre le chevalier, Vaudémont, qui lui apprend sa cécité et en tombe éperdument amoureux. Les deux jeunes amants vont devoir affronter le roi René, forts de leur amour naissant et de leur désir ardent de vivre, pour que celui-ci consente à, non seulement laisser la vie sauve au chevalier, mais à lui donner la main de sa fille. A la fin de l’opéra, Iolanta est miraculeusement guérie de sa cécité.

La scène où les personnages progressent nous apparaît comme un petit carré blanc de lumière suspendu dans le noir complet de la salle. Le lustre qui illumine le salon du palais brille d’un blanc éblouissant, les murs sont blancs, les meubles sont blancs, et Iolanta est vêtue d’une robe d’un blanc immaculé. Le blanc nous saisit les yeux, mais on voit Iolanta avancer à tâtons dans la pièce, les mains devant elle, le regard vide. On se sent oppressé par toute cette lumière quand Iolanta, elle, est plongée dans le noir. Le roi René enferme sa fille dans une prison dorée en menaçant de mort celui qui oserait lui révéler sa cécité. Mais, heureusement, par mégarde, le chevalier Vaudémont révèle sa cécité à Iolanta et lui permet paradoxalement de prendre conscience du monde qui l’entoure. On peut voir cet opéra comme un passage de l’obscurité à la lumière, de l’enfance bercée d’illusions et de protection parentale à l’âge adulte et la confrontation au monde réel. Et puis tout à coup le décor du salon s’éloigne, et un nouveau salon prend place, dans lequel l’histoire de Iolanta était un spectacle pour l’anniversaire d’une autre jeune fille. Place au ballet.

Les personnages sur scène applaudissent les chanteurs de Iolanta et puis se mettent à danser à l’occasion de l’anniversaire. On est tout à coup projeté dans un nouvel univers où une jeune fille va encore passer un rite initiatique. On est bien loin de la féérie qui accompagne d’ordinaire le ballet Casse-Noisette comme on se l’imagine … Ici, la petite fille du conte d’origine est une jeune fille et le rêve va se transformer en cauchemar. Une explosion secoue la scène, tout devient noir, et puis des éléments de la soirée d’anniversaire, joyeuse et légère, reviennent sur scène mais d’une manière beaucoup plus inquiétante. La jeune fille tente de relever un jeune homme des débris sur la scène, ils entament ensuite ensemble une danse qui semble décrire des mouvements d’approche et de recul. Les danseurs dansent de manière « désarticulée » à plusieurs reprises, les personnages se dédoublent, les différentes générations s’entrecroisent, la scène rappelle le temps qui passe, de l’enfance à la jeunesse et puis la vieillesse… On se sent mal à l’aise devant cette représentation pessimiste, on est plongé dans un monde inconnu. On se retrouve dans une forêt en pleine nuit où les loups ou les renards sont à l’affût, puis tout d’un coup on est en compagnie de gigantesques jouets d’enfants et on se sent tout petit. Le temps est un peu long pendant ce ballet où on se sent parfois perdu, mais tout au long de ces deux spectacles la musique de l’orchestre dirigé par Alain Altinoglu, la voix des chanteurs ou les pas des danseurs nous envoûtent.

A la sortie du spectacle on entend des gens dire que la danse classique n’est plus ce qu’elle était, qu’il n’y a plus que du moderne désormais, et qu’on ne respecte plus les techniques. Mais, moi, c’était mon premier ballet alors j’ai surtout été inspirée par les histoires racontées. J’ai apprécié l’enchaînement de l’opéra avec le ballet, de manière tout à fait naturelle. Comme si une histoire en appelait une autre, et nous rappelait finalement notre propre histoire. L’opéra, le ballet, le théâtre, la littérature…finalement tout cela est fait pour nous parler de nous-même de manière poétique. Iolanta/Casse-Noisette m’a touché, même si c’est surtout Iolanta qui m’a le plus plu grâce à la présence scénique et la voix pénétrante de Sonya Yoncheva.

Kimberly Zie

Du 7 mars au 1er avril 2016, deux œuvres de Tchaïkovski sont représentées au Palais Garnier. Ces représentations ont été rendues possibles grâce à la coopération entre Les Étoiles (les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet), l’Orchestre et Chœur de l’Opéra national de Paris, la Maîtrise des Hauts-de-Seine et le Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris. En 1892, la première représentation conjointe d’Iolanta sous forme d’opéra et de Casse-noisette sous forme de ballet a eu lieu le même soir. Ces deux œuvres sont ainsi emblématiques d’une démarche alors nouvelle qui consiste à présenter un spectacle d’opéra et une représentation de ballet à la suite. C’est Alain Altinoglu qui a dirigé cette nouvelle production. Iolanta est le nom d’une princesse née sous le règne du roi René. Le personnage est vêtu d’une robe entièrement blanche, comme un symbole de pureté. Personne ne lui a dit qu’elle était aveugle et le roi a interdit les visiteurs dans son château. Iolanta ne sait même pas ce que signifient « voir » ou « lumière ». La décoration scénique est basée sur un salon et les acteurs y chantent avec émotion les uns après les autres. Au début de la scène, Iolanta se plaint de manquer de quelque chose tandis qu’elle mène une vie aisée sous haute protection. Le ton de sa voix exprime une sorte de douleur, de souffrance. Par contraste, à la fin de la pièce, elle souhaite à tout prix voir la lumière qui serait alors la première grâce de Dieu. Iolanta, mais aussi les autres personnages, entonnent des chants joyeux afin qu’elle puisse voir de ses yeux. Les acteurs et l’orchestre entrent alors en harmonie et l’ensemble devient de plus en plus dynamique. La scène s’achève tandis que la joie bat son plein. Après les salutations des comédiens, le rideau ne tombe pas et ceux-ci réapparaissent. Bien que le ballet Casse-Noisette ait commencé, certains comédiens d’Iolanta sont encore sur scène. L’héroïne de l’œuvre originale s’appelait Clara mais en lisant la brochure, on s’aperçoit qu’elle a ici été renommée Marie. La première scène s’intitule d’ailleurs « l’anniversaire de Marie ». On reconnaît ici la griffe du bouillonnant Dmitri Tchernialov qui s’est chargé d’adapter les deux œuvres de Tchaïkovski, mais c’est surtout pendant la seconde que l’on a pu se rendre compte de la liberté qu’il a prise par rapport à son modèle. Pendant la représentation, deux explosions marquent une certaine rupture dans la scène. La première explosion se produit pendant l’anniversaire de Marie. Un peu avant celle-ci, les effets de lumière et la danse des interprètes ont changé. Après la première explosion, la décoration, a elle aussi complètement changé et le spectateur a l’impression d’avoir été transporté dans un autre monde. A cet instant, la chorégraphie faisait plutôt penser à un automate, renvoyant ainsi plutôt à une danse contemporaine.

Les deux œuvres (Iolanta et Casse-Noisette) étaient ainsi réunies et l’on avait l’impression de n’être en face que d’un seul et même spectacle. Par exemple l’héroïne du ballet apparaît au début de l’opéra et fait une surprise à Iolanta en guise de prélude. Il ne s’agit bien entendu pas d’un retour à la représentation de Tchaïkovski en 1892 où les deux spectacles ont été présentés la même nuit. Cependant, l’approche de cette nouvelle adaptation relève sans aucun doute plus d’une orientation vers un art contemporain.

Miki Hirayama

Le mercredi 23 Mars 2016 j’ai eu l’opportunité d’assister à un opéra doublé d’un ballet à l’Opéra Garnier, il s’agissait de l’œuvre Iolanta / Casse-Noisette présentée pour la première fois par Piotr Ilitch Tchaïkovski en 1892. Cette adaptation a été mise en scène par Dmitri Tcherniakov metteur en scène d’opéra et directeur de théâtre russe.

C’était une œuvre assez originale car il est peu habituel d’assister à l’association de l’opéra et du ballet alors qu’ils sont deux univers très liés. Les danseurs de ce ballet sont en alternance, mais à la représentation à laquelle j’ai assisté, les rôles principaux de Casse-Noisette étaient tenus par Marine Ganio et Julien Meyzindi. Chorégraphié par Arthur Pita, Sidi Larbi Cherkaoui et Edouard Lock, tout est très différent du ballet traditionnel de Casse-Noisette que nous connaissons, en partie car il y avait trois chorégraphes.

Pour revenir aux histoires initiales des deux œuvres, pour Iolanta tout se situe en Provence au XVe siècle. La princesse Iolanta est née aveugle, elle vit protégée du monde dans le château de son père, le Roi René. Elle n’est pas au courant qu’elle est aveugle, ce secret étant impérativement gardé. Elle se délecte jour après jour des joies de la nature, du parfum des fleurs, du chant des oiseaux et de la compagnie de sa gouvernante et ses amies. Mais le roi est préoccupé par le mal de sa fille et demande au docteur s’il existe un remède. Celui-ci l’informe qu’afin de voir, Iolanta devra se rendre compte qu’elle est aveugle et ait le désir d’être guérie. Le Duc Robert est promis à la princesse depuis leur enfance, et avec le chevalier Vaudémont ils se perdent un jour et arrivent dans le jardin de Iolanta. Vaudémont tombe immédiatement amoureux d’elle et ne tarde pas à se rendre compte qu’elle est aveugle. Il lui explique tout ce qu’elle manque, mais même si elle est émerveillée par les descriptions de la lumière, elle ne désire pas voir et n’en voit pas la nécessité. Le roi arrive et se rend compte, furieux, que le chevalier a trahi le secret. Mais maintenant que Iolanta a conscience de sa cécité, elle peut guérir. Pour tromper sa fille, le roi menace de mort le chevalier, à moins que Iolanta ne veuille guérir, elle est opérée et retrouve la vue. Enfin, elle épouse Vaudémont, après que le duc Robert ait annoncé au roi René qu’il aime une autre femme, Mathilde.

L’opéra, chanté en russe, est suivi par l’histoire de Casse-Noisette, complètement modifiée par les metteurs en scène. L’histoire initiale de Casse-Noisette est très différente de celle proposée par Dmitri Tcherniakov dans cette adaptation. Normalement, Marie, ses parents et son frère terminent de décorer l’arbre de Noël, c’est le réveillon. Ils reçoivent des invités et il se trouve que Marie est la seule à ne pas avoir de cadeaux. Son oncle invoque pour elle un casse-noisette en forme de soldat, elle est très heureuse, et son frère, jaloux, casse le casse-noisette. On le répare, la nuit Marie vient vérifier si son casse-noisette se porte bien dans le salon. Elle entend des souris gratter. Par enchantement, elle devient aussi petite qu’une souris (sur scène, l’arbre de Noël grandit). Le casse-noisette prend vie, et avec son armée, ils viennent défendre Marie, et le Roi des souris entraîne ses soldats dans la bataille contre Casse-noisette. Au milieu de la bataille, Marie jette sa chaussure sur le Roi des souris et Casse-noisette en profite pour le tuer avec son épée. Les souris se retirent, emmenant avec eux leur roi mort. C’est alors que le casse-noisette se transforme en prince. Marie et le Prince voyagent à travers une forêt de sapins en hiver et assistent au tourbillonnement des flocons de neige. Ils arrivent à un palais enchanté, le Royaume des Délices. Ils sont accueillis par la Fée Dragée. S’enchaine toute une série de danses. A la fin de ce rêve merveilleux, Marie se réveille sous le sapin, avec entre ses mains un casse-noisette.

L’histoire proposée par les metteurs en scène est très particulière et originale dans ce sens où, pour Casse-Noisette, il y a eu trois chorégraphes, ce qui laisse place à un plus vaste champ d’expression, et par conséquent on parvient facilement à distinguer les différents styles de danse, la manière d’occuper l’espace et les gestes des personnages. Ces différences se traduisaient par une alternance entre des styles plutôt classiques puis immédiatement plus contemporain. Ce n’est pas ce à quoi on s’attendrait en allant voir un ballet à l’Opéra Garnier. Le spectateur est surpris, et cela le garde en haleine jusqu’à la fin de la représentation. Les danseurs ne sont jamais en tutus ni en justaucorps comme on pourrait s’y attendre en assistant à de la danse classique. Ils sont habillés en robe simple pour la fille, et un pantalon et une chemise pour l’homme. Cette représentation de Casse-Noisette diffère peu dans l’histoire mais beaucoup dans la signification qu’on peut y porter. L’adaptation de Tcherniakov est plus violente, dans le sens plus crue. Ce qui la rend plus réelle, terre à terre et donc proche de nous, et des choses concrètes de la vie que nous sommes portés à expérimenter. Ce ne sont pas forcément des choses agréables d’ailleurs, car comme dans la pièce initiale, Marie affronte ses peurs. Seulement celles-ci sont plus réalistes, ce sont des peurs que nous, spectateurs, pouvons comprendre. Elle traverse l’angoisse du vide, de l’inconnu, de l’immensité, de grandir, de découvrir le monde extérieur. C’est en cela que l’opéra et le ballet sont liés car Iolanta aussi finit par affronter ses peurs de l’inconnu, et surtout, elle les surmonte.

Personnellement, j’étais étonnée de voir un opéra. Quand on nous parle de Casse-Noisette, on omet souvent le fait que le ballet est lié l’opéra Iolanta. Une fois que l’opéra prend fin, une mise en scène assez originale se met en place, le décor est comme magique, en constante évolution, tout en changements. Il s’agrandit, se recule, comme si tout était derrière un écran. Et l’espace s’éclaire. Nous nous retrouvons dans un nouveau salon, où la famille de Marie s’est réunie pour fêter son anniversaire. S’en suit une chorégraphie très élaborée, un peu sur une ambiance des années 1960 si l’on prend en compte les tenues, la musique, le tourne-disque, l’agencement des meubles. Les nombreux danseurs et danseuses s’amusent, rient aux éclats, dansent. Une ambiance joyeuse et délurée (contrastante avec ce que nous pourrions espérer en allant voir Casse-Noisette) naît, grâce à la chorégraphie créée par Arthur Pita.

Et soudain le cauchemar commence. C’est la chorégraphie d’Edouard Lock qui commence, avec le décor qui se veut inquiétant et nous laisse dans une toute autre atmosphère. Les lumières s’assombrissent et Marie est dans l’incompréhension. L’atmosphère dérangeante que l’on trouve dans l’initial Casse-Noisette est bien démontrée, et rend la musique encore plus angoissante. Le monde prend de toutes autres allures, car d’un coup : la maison s’écroule ! Dans l’immense salle de l’Opéra Garnier, tout le monde a sursauté. On aurait dit une réelle explosion, avec un bruit assourdissant et une grande lumière. Le rideau se ferme et se rouvre, le sol est recouvert de débris, on comprend que la maison a explosé. S’en suit une série de chorégraphies où les danseurs sont habillés de loques noires comme s’ils n’étaient plus des créatures humaines. Les différents décors sont projetés sur les murs et sur le sol dans une sorte de gigantesque cube dont les parois sont des écrans, donnant un sentiment de vertige, causé par le mouvement constant des paysages. On entend les bruits de la nature, de l’eau, des oiseaux, des animaux tous plus effrayants les uns que les autres, et Marie danse, s’exprime, comme désarticulée, effrayée de tout ce qui l’entoure, mais curieuse. Les effets sont saisissants, théâtraux, les danses et les mouvements des corps sont époustouflants, très émouvants.

Nous assistons à l’évolution des personnages/danseurs, en désirant en savoir plus, ne jamais quitter la salle, sans savoir que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Après un nouveau levé de rideau, nous assistons aux peurs de Marie qui se sont matérialisées, avec des jouets géants, inquiétants, immobiles ou non, présents sur la scène. Les danses qui s’en suivent sont plutôt spéciales, et relèvent plus de la danse contemporaine, de la démonstration du corps, que de la danse classique et du ballet en lui-même. Il y a plusieurs danseuses qui portent la même robe que Marie qu’on ne peut donc plus distinguer. Mais le dernier pas de deux des danseurs est fabuleux et vraiment magnifique. C’est comme s’ils mourraient et naissaient de nouveau, s’aimaient puis se séparaient, mais une telle émotion émanent des deux corps que c’en est magique.

A la fin du spectacle, un soleil grandissant envahit l’écran principal, il grandit et grandit encore, s’étale sur toute la surface des murs devant Marie qui reste ébahie. Elle se retrouve alors allongée de nouveau dans son salon qui est redevenu intact. Le cauchemar est terminé.

Dmitri Tcherniakov, le metteur en scène, semble avoir voulu surprendre. Mais Casse- Noisette prend alors l’allure d’une pièce de théâtre plus que d’un ballet, avec les décors qui changent du tout au tout, les explosions, lumières, etc. ce n’est pas ce à quoi on peut s’attendre et cela peut facilement décevoir si l’on s’attend à assister à quelque chose de plus… formel. Dans la danse, il manquait une certaine cohérence et continuité, peut-être est-ce le fait d’avoir choisi trois chorégraphes aux idées différentes pour un seul et même ballet, la danse classique étant l’art de la précision, de la perfection. Peut-être qu’une seule et même chorégraphie aurait donné une autre consistance à la mise en scène de Tcherniakov qui était très percutante.

Je suis sortie très émue de ce long spectacle de 4h05 car, malgré le fait que je m’attendais à quelque chose d’assez différent et de plus classique, avec des tutus, des pointes, et surtout pas d’écrans et de météorites, la danse (en particulier le pas de deux) ajoutait à cette version futuriste du Casse-Noisette de Tchaïkovski, une émotion qui aurait pu facilement être perdue.

Rebecca Aubenas
Photo : Elena Bauer