Hors-la-loi / Pauline Bureau / Comédie Française – Théâtre du Vieux-Colombier

A l’image de la pièce de théâtre qu’elle proposait en février, Les Oubliés, la programmation du Vieux Colombier nous offre à nouveau, et pour notre plus grand plaisir, une oeuvre théâtrale dont l’enjeu central est la rencontre, la percussion, de la vie publique et de la vie intime.

En collaboration avec la Compagnie française, Pauline Bureau soumet au public l’histoire poignante et héroïque de Marie-Claire Chevalier, dont la vie s’est vue violemment saccagée et bouleversée par deux événements tragiques, et de sa mère, qui à elles deux, accompagnées d’une troupe de femmes de renom, ont bousculé d’un même coup la législation française, les médias et la foule.

De fait, le destin de Marie-Claire a basculé alors qu’elle avait quinze ans, un soir d’août à la chaleur pesante, et qu’elle se fait violer par un garçon à qui elle pensait pouvoir faire confiance. Quelques semaines plus tard, sa vie est à nouveau chamboulée lorsqu’elle apprend le résultat malheureux de cette fameuse nuit : elle est enceinte. Une course contre la montre débute alors pour la famille Chevalier qui tente par tous les moyens de trouver une solution à la situation déplorable de Marie-Claire, malgré les faibles revenus d’une mère célibataire responsable de deux jeunes filles dans la fleur de l’âge.

Nous sommes en 1971. Le mot avortement ne se prononce pas. La procédure ne se réalise pas. Les femmes qui la pratiquent sont hors-la-loi. Raison pour laquelle Marie-Claire et sa mère sont arrêtées par la justice deux mois après. Dénoncées par le même homme qui a abusé de la jeune fille pour avoir commis une infraction à la loi contre l’avortement. Devenue médiatique, l’affaire Chevalier est alors récupérée par le mouvement féministe de l’époque qui entend défendre le droit des femmes à disposer de leur propre corps car “Un être humain qui ne possède pas son corps, c’est un esclave” affirme Mme Halimi, l’avocate chargée de l’affaire Chevalier. Largement inspirée de l’authentique procès de Bobigny, la reconstitution de l’audience met en scène des grands personnages du XXe siècle. De Simone de Beauvoir à Delphine Seyrig en passant par Jacques Monod, prix Nobel de médecine en 1965 et directeur général de l’Institut Pasteur, et Michel Rocard, le spectateur peut constater l’ampleur qu’a pris l’affaire Chevalier dans une période où les mœurs commencent à évoluer, où les langues tendent à se délier, où la pensée cherche à se libérer et les femmes à s’émanciper de la tutelle patriarcale qui pèse sur elles.

Grâce à un montage parallèle, qui fait chronologiquement cohabiter la Marie-Claire jeune et la Marie-Claire d’une soixantaine d’années, Pauline Bureau transmet habilement, à travers la voix de la femme âgée, l’impact dévastateur de cette expérience sur la vie de Marie-Claire : comment la honte et la peur l’ont toujours accompagnée telles sa propre ombre, comment elle a essayé d’échapper à ses angoisses grandissantes en s’enfuyant, comment en mettant en garde sa propre fille en lui racontant son histoire (et en intégrant peut-être l’importance qu’a eu le procès Bobigny pour la défense des droits des femmes) cette expérience traumatisante est devenue sa plus grande fierté.

La coprésence de ces deux femmes, qui ne sont qu’une seule et même personne mais séparées par une distance temporelle qui fait toute la différence, l’une prise dans le vif d’une affaire judiciaire qui la dépasse et sous un choc émotionnel inimaginable, l’autre mûrie et guérie par le temps, permet de mettre en évidence le parcours initiatique traversé par la jeune fille et la nécessaire reconstruction identitaire entamée à l’issue de cette tranche de vie bouleversante. Elle démontre la progressive perte d’innocence de Marie-Claire et son entrée brutale dans le monde violent des adultes, dans l’espace public et médiatique impitoyables.

L’environnement scénique est admirablement mobilisé : d’abord modeste cuisine familiale, le premier plan de la scène devient petit à petit le bureau de Gisèle Halimi qui accueille les rassemblements féministes, pour finir en tribunal dans lequel se tient le procès Bobigny. Le second plan se transforme successivement de chambre criminelle à poste de police. L’espace hors-champ est également employé intelligemment : il laisse entrevoir la chambre de la mère de Marie-Claire où a lieu l’opération clandestine, les toilettes dans lesquelles la jeune fille se vide de son sang à la suite de celle-ci. Grâce à cette ingénieuse utilisation de l’univers scénique, Pauline Bureau réussit à tout dire, sans tabou, à parler de sang, « de sondes, d’utérus, de ventres, de grossesses, et d’avortements », tout en restant pudique.

Loin d’un pathos larmoyant et pitoyable, la pièce trouve le ton juste. Emouvante, elle atteint une harmonie en montrant subtilement la tristesse, le tourment et la perte de repère qui s’installent dans la vie de Marie-Claire à travers un langage corporel saisissant, une gestuelle appropriée, un texte doux, touchant et fort, sans tomber dans l’effusion de sentiments gémissants. Les plaidoyers soutenus par les différentes femmes du Manifeste des 343, ainsi que des témoins prestigieux défenseurs de la cause Chevalier, rappellent le long et ardu combat que les femmes ont mené dans les années 70 pour s’affranchir de la soumission à laquelle elles étaient contraintes, pour gagner leur liberté et permettre à toutes les femmes des générations suivantes d’être considérées comme les égales des hommes.

La pièce de Pauline Bureau est riche, foisonnante dans les thématiques qu’elle traite et les réflexions qu’elle soulève, maîtrisée, solide dans l’art de la mise en scène, forte, volcanique dans les enjeux sociétaux qu’elle fait éclater. Elle ravit les coeurs dont l’idéal est la justice et la liberté. A voir d’urgence !”

Clara Lucas

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« Hors la loi », pièce réalisée par Pauline Bureau et jouée au Théâtre du Vieux Colombier, nous replonge dans les années 70, quand l’IVG était encore interdite et retrace l’histoire du procès de Bobigny. 

La pièce parle du viol d’une jeune fille de 15 ans, Marie Claire Chevalier, par un jeune homme qu’elle fréquentait. Suite à ce viol, la jeune fille tombe enceinte et décide d’avorter. Aidée par sa mère et leur voisine, elle trouve une femme qui accepte de le faire clandestinement. Mais l’affaire est découverte et Marie Claire, sa mère et toutes celles qui étaient impliquées vont être jugées. C’est alors qu’elles font appelle à l’avocate Gisèle Halimi, personnage historique et emblématique de la lutte pour les droits de la femme, merveilleusement interprété par Françoise Girard. Le procès qui jugera les « criminelles » est le célèbre procès de Bobigny, célèbre car il sera l’un des prémices de la Loi Veil autorisant l’avortement. 

La mise en scène était fantastiquement novatrice, plusieurs projections ont été diffusées sur la scène dont une qui révélait un extrait poignant du Manifeste des 343 de Simone de Beauvoir, suivi de tous les noms des femmes qui l’ont signé, parmi lesquels on pouvait lire celui de Catherine Deneuve et Agnès Varda. Cette scène était bouleversante, la pièce l’était dans son entièreté. 

Les témoignages de chaque personne venue à la barre pour défendre la jeune fille étaient particulièrement touchants. Député, médecin, actrice, tous ont défendu le droit qu’a la femme à donner la vie et parmi eux, comme une cerise sur le gâteau, Simone de Beauvoir elle-même vint témoigner en faveur de Marie-Claire. 

A travers la véritable histoire de Marie-Claire Chevalier et celle du procès de Bobigny, cette pièce nous rappelle avec brio et émotion ce qu’a été le combat des femmes pour leur droits, particulièrement pour le droit à l’avortement et toutes les souffrances et les humiliations qu’elles ont dû subir. Elle rend ainsi hommage, en les mettant en scène, à de grands noms de la lutte pour les droits des femmes. 

Cette pièce est, dans son entièreté, une réussite. Elle a su reproduire l’atmosphère particulière des années 70, elle a su nous indigner contre la société de cette époque, elle a su nous émouvoir face à ce que subit cette jeune fille, nous bouleverser par les diverses projections illustrants les vrais faits de ce combat féminin, et enfin, elle a su nous emplir d’admiration pour ces militantes qui n’ont jamais baissé les bras. 

Sarah Djaafar

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« Ce qui a été ma plus grande honte est aujourd’hui ma plus grande fierté ». Ce sont les derniers mots qui clôturent la pièce, des mots prononcés par Marie Claire Chevalier adulte qui résument très bien son combat personnel, devenu le combat de toutes les femmes. Il s’agit de l’articulation subtile entre l’affaire privée et l’affaire publique. C’est une piqure de rappel, des mots qui nous rappellent que derrière toutes nos différences personnelles, réside la voix de l’autre en nous.

Pauline Bureau s’inspire pour sa première pièce à la Comédie Française du « procès de Bobigny », qui contribua à l’adoption de la loi Veil. La pièce prend place en 1971.  Elle met en scène Marie Claire Chevalier, âgée de 15 ans, portant l’enfant de son violeur. La jeune Marie Claire refuse de garder l’enfant et a recours à l’avortement clandestin. Nous assistons dans cette mise en scène à la souffrance de l’enfant, à l’injustice d’une loi qui aliène la femme de son propre corps. Le désarroi de l’héroïne est bien rendu par le dédoublement du personnage. En effet, sur scène, nous avons deux représentations de Marie Claire. Tout d’abord, une Marie Claire plus âgée, spectatrice de son propre drame, ainsi que Marie Claire adolescente, qui subit en temps réel son destin. Cette technique est d’autant plus intéressante puisqu’elle introduit un temps de réflexion au spectateur en créant une mise en abyme de la pièce elle-même. Le personnage commente l’action de temps en temps, la subit d’autres fois. Il s’agit d’une pause dramatique puisque nous voyons en premier plan la version âgée de Marie Claire tandis que les personnages au second plan sont totalement immobiles.

Une grande partie de la pièce constitue le procès de Marie Claire. Celle-ci voit son affaire devenir une affaire publique. La voix de toutes les femmes qui désirent disposer de leurs propres corps se joignent à la sienne pour réprimer cette loi. Ce deuxième temps du spectacle est celui qui expose l’injustice de cette loi ainsi que les différents points de vue des deux partis. Il s’agit du paroxysme de la tension dramatique. Le personnage de Gisèle Halimi, avocate de Marie Claire et militante contre l’interdiction de l’IGV, décortique la notion de loi et introduit une réflexion sur ses fondements. Cette réflexion est nourrie par les témoignages de femmes, des faits réels et même par des vérités scientifiques. Le spectateur est happé par cette représentation, autant par la beauté du texte que par l’ultra-modernité du thème abordé. En effet, il s’agit d’une pièce extrêmement d’actualité puisqu’elle pose des questions qui reviennent dans le débat public. Les manifestations contre l’IGV et les protestations contre la loi Veil sont de plus en plus présentes, non seulement en France mais aussi dans le monde entier. Ceci montre bien la pertinence de la pièce et le besoin pressant de faire remonter ces questions à la surface.

Il s’agit également de déconstruire les dogmes et des croyances du quotidien. La loi a en effet tendance à devenir dans la pensée commune un dogme, une croyance fixe, voire une vérité absolue. Gisèle Halimi montre bien la différence entre la justice et la loi, et l’importance d’une réflexion critique vis-à-vis de celles-ci. Cette question est d’une extrême importance, puisqu’elle motive le spectateur, l’éduque, le pousse à se poser les bonnes questions et à avoir une vision critique et personnelle. Il s’agit aussi d’une pièce d’une extrême importance, notamment pour les femmes et les militants de la condition féminine. Nous avons en effet tendance à prendre les droits de la femme pour acquis, en oubliant tout ce qui a contribué à leur instauration et en oubliant que tout peut basculer d’un moment à l’autre. Il s’agit d’une prise de conscience vis-à-vis de la place de l’individu dans la société et de son importance pour créer un changement. Cette pièce met en relief le combat de la femme pour ses droits et souligne donc le besoin de continuer ces efforts en créant un parallèle entre le présent et le passé. Elle montre cette circularité historique d’une manière fluide, de sorte que le spectateur tire lui-même ses propres conclusions.

Cette pièce de théâtre joint fond et forme, mêle affaire privée et affaire universelle, pour donner à voir le combat de la femme pour ses droits. Il s’agit d’une pièce à regarder absolument en tant que femme, en tant qu’homme, en tant qu’être humain. ” 

Sarra Ben Dhia

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Hors la Loi est une pièce de théâtre à visée de témoignage mise en scène par Pauline Bureau à l’annexe de la Comédie Française : le vieux Colombier. La pièce de théâtre est découpée en deux parties : dans un premier temps, elle relate l’histoire personnelle de Marie-Claire, une jeune fille de 15 ans qui, en 1971, a recours à l’avortement, illégal à l’époque, et donc clandestinement. La deuxième partie relate ce qui lui arrive suite au fait que cette histoire est rendue publique, et met en scène son procès. Cette deuxième partie du spectacle met également en scène toutes les femmes qui se sont battues pour le droit à l’avortement à l’époque.

Ce spectacle m’a énormément touchée, personnellement, en tant que femme. Je pense que chaque femme est de près ou de loin familière avec la pratique de l’avortement, et sait la souffrance psychologique que cela entraine. Pauline Bureau nous donne ainsi à voir le dur combat qu’ont mené ces femmes, pour que nous ayons le droit de disposer librement de notre corps aujourd’hui. En effet, la pièce retrace avec précision les éléments et évènements qui ont mené à l’adoption de la loi Veil mais aussi la quête de reconnaissance des femmes, en temps qu’individus à part entière, capables de prendre des décisions personnelles.

Je trouve que Pauline Bureau a fait un travail remarquable sur la représentation de la souffrance, du doute, mais de la détermination de toutes ces femmes, qui sont tour à tour représentées personnellement. La première partie du spectacle est sans doute la plus éprouvante, nous assistons à l’adolescence tout à fait « normale » de Marie-Claire, qui se trouve complètement bouleversée du jour au lendemain par ce viol, et peu de temps après, par la prise de conscience qu’elle est enceinte. Elle montre ce qu’il s’est passé, sans trop en montrer, en gardant une certaine pudeur, par rapport au manque d’intimité dont a souffert la jeune fille à l’époque.

La « deuxième partie » du spectacle est introduite par des effets de lumière, des projections de texte sur le décor. On voit apparaitre ainsi le texte du « manifeste des 343 », une déclaration publique d’avortement faite par 343 femmes, dont Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Marguerite Duras… De personnelle, la pièce devient « universelle », ou du moins, nationale. Une distanciation s’opère quant au seul personnage de Marie-Claire, le procès part certes d’elle, mais s’élargit à toutes les femmes s’étant battues contre la loi de l’époque. Ceci est d’autant plus probant par le fait que quasiment aucun homme n’est présent sur scène : outre deux témoins, l’adolescent et les policiers. Ainsi, en tant que spectatrice j’ai eu l’impression que la place prédominante des hommes dans la vie publique, et dans la vie des femmes s’estompait peu à peu, rendant à juste titre la scène et la parole aux femmes. Les jurés (hommes) se trouvaient ainsi matérialisés par des voix, menaçantes, violentes, mais qui restaient des voix, par rapport à la présence physique d’au moins toujours une femme sur scène. J’ai trouvé le monologue final du Maître Halimi, interprétée par Françoise Gillard, particulièrement poignant et impressionnant, de par son authenticité mais aussi dans la justesse de son interprétation. En tant que spectateur, spectatrice, l’ambiance de la première partie de la pièce était très froide, et lourde. Grâce à ce personnage, l’atmosphère de la deuxième partie de la pièce se détend un peu, sa présence et son témoignage sont satyriques et nous permettent quelques rires, qui créent une complicité et un lien très fort entre les personnages sur scène et le public. Je pense que la justesse et la force du lien ainsi créés est ce qui rend la pièce particulièrement réussie, et qui d’ailleurs a permis de faire se lever toutes les femmes de la salle de spectacle, par un commun accord implicite, lors du tonnerre d’applaudissements final.

Charlotte Mougenot

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Photographe : Vincent Pontet

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