Haute surveillance / Jean Genet (texte), Balabanov, Compagnie Montociel / Théâtre la Croisée des Chemins / Octobre 2019

Image : Haute surveillance, Tony Taffin, Robert Hossein et Claude Romain
(photo DR), Collection A.R.T.

Haute Surveillance, pièce écrite par Jean Genet en 1949 – jouée ici par la Compagnie Montociel, nous raconte l’histoire de trois prisonniers enfermés dans la même cellule : Yeux-Verts, enfermé pour le meurtre d’une jeune femme; Maurice, qui se dit braqueur, et Lefranc, un jeune homme enfermé ici pour une raison inconnue. Ces trois prisonniers, interprétés par Paco Balabanov, le metteur en scène, Louis Marsot et Matthieu Clavé, forment avec Le Surveillant, interprété par Justin Pastres, le quatuor que
nous allons suivre dans cette pièce à l’ambiance anxiogène et étouffante.

Cette pièce semble évoluer autour d’enjeux de pouvoir. Dans le trio, il y a un leader : Yeux-Verts, admiré de tous. Cette qualité de héros déclenchera chez ses compagnons de cellule une lutte acharnée pour accéder à sa reconnaissance. La scène d’exposition nous laisse découvrir Maurice tentant d’étrangler Lefranc. Cette entrée en matière nous donne à entendre toute la violence inhérente à l’univers carcéral – cette violence qui dérange et qui nous fait même, parfois, détourner le regard aux moments les plus intenses. Mais plus encore que la violence, c’est la folie qui apparaît comme maître mot de la pièce : Yeux-Verts, déjà enfermé depuis longtemps, rentre en transe lorsqu’il s’agit d’évoquer son crime. La lutte pour l’attention de Yeux-Verts conduit à des projets de meurtres fictifs, à des menaces, à des combats, le tout donnant un caractère fantastique et absurde à ces vies plus que jamais soumises à un univers carcéral qui les broie.

Cette mise en scène, reprenant le texte de la dernière version de Haute Surveillance datant de 1983, bien qu’inégal sur la longueur, fonctionne tout de même bien, on croit en ses personnages et en ce qu’ils nous racontent, on croit en Maurice, qui désire plus que tout ressembler à Yeux-Verts, en Lefranc, jeune homme insolent et faussement détaché, en Yeux-Vert, le bel assassin rongé par son crime. Ce projet, le premier de la compagnie, mérite à mon sens plus de visibilité, et je conseille aux lecteurs de cette critique d’aller le voir.

— Sébastien FAGET

Nous sommes douze dans la salle et ils sont trois sur scène, bientôt quatre.

Nous sommes douze assis dans l’obscurité de la minuscule salle du théâtre de La Croisée des Chemins et ils sont trois impassibles sur les planches, allongés en tenue de prisonnier rayée. On se sent immédiatement proches de ces corps, immobiles sur scène, que l’on pourrait toucher en tendant le pied. Et Haute Surveillance commence en même temps que les corps s’agitent. La pièce de Genet écrite en 1949 – alors qu’il purgeait une peine de prison au centre pénitentiaire de Fresnes, prend tout son sens… enfermés que nous sommes dans cette salle exiguë : le huis clos du texte se ressent dans le huis clos de la salle.

Ce sont trois prisonniers, dont un qui va mourir – Yeux-Vert le sait, et il est déjà seul dans la cellule qu’il partage avec les deux autres. Il est détaché car il a accepté la fatalité : il va mourir. Puis il y a Maurice et Lefranc qui s’opposent et cherchent leur place. L’un est jeune et a une belle gueule de petit délinquant. Il cherche l’amour du condamné à mort pour marcher sur ses traces. L’autre est plus vieux et lettré. Passionné par le monde du crime il est jaloux de Yeux-Vert qui lui, a déjà tué. Et ces trois hommes sont enfermés dans une cellule noire, sans décor avec un simple toilette au centre. Le gardien lui, est autant spectateur que nous de ces heures fatales.

Nous sommes douze mais chacun ressent toute la tension de la pièce, induite par la proximité avec les comédiens, qui subliment la puissance du texte. Les hommes sont là, face à nous dans un décor nu et eux-mêmes sont presque dénudés. Ils n’ont plus aucune intimité face au spectateur et l’on voit jusqu’à l’endroit où ils défèquent. Leur regard est au même niveau que le nôtre. Lorsque Yeux-Vert dit que dans un mois, il aura la tête coupée – on sait qu’il dit vrai car il regarde chacun de nous. La promiscuité que l’on ressent dans la salle permet un malaise face à la mort évoquée, et aux corps qui s’entremêlent dans un tourment de violence et de sensualité incertaine.

Ces taulards vivent face à nous et se battent. Surtout Maurice et Lefranc qui se haïssent. Ils s’empoignent et se tordent ensemble dans une danse aussi ridicule que réaliste. Les corps se heurtent et se mêlent. Les têtes se fracassent au sol et le spectateur assiste à cela, impuissant. On détourne presque le regard ; je me surprends même à fermer les yeux. Le face à face de ces hommes est magnifique. Et derrière, Yeux-Vert observe et intervient parfois. Lui qui a tué, devient un sage penseur.

Je sors du théâtre et tombe sur la rue Mathurin Léger en ayant vu un meurtre. La haine, née dans l’enfermement, ne pouvait finir qu’ainsi. Les images restent en moi. La pièce est belle grâce à ce jeu physique qui, pour moi, a dépassé le texte tout en respectant son esprit. La simplicité de la mise en scène est une réussite – comme souvent au théâtre. Les acteurs sont bons et se donnent, le malaise du théâtre de Genet est bien présent.

Nous douze partons sans colère et je garde les mots de Yeux-Vert en
tête : « Ce n’est rien savoir du malheur si vous croyez qu’on peut le choisir ? Le mien m’a choisi. J’ai tout essayé pour m’en dépêtrer. J’ai lutté, boxé, dansé, j’ai même chanté et l’on peut en sourire, le malheur je l’ai d’abord refusé. C’est seulement quand j’ai vu que tout était foutu que j’ai compris : il me le fallait total. »

— Lucas RYSER

Cela devait faire deux ans que je n’avais pas été au théâtre, et ce n’est pas par faute d’amour pour cet art. Alors, quand j’ai choisi ma place sur le site de la Sorbonne, j’ai sauté sur l’occasion : le Mercredi 9 octobre, au Théâtre de la Croisée des Chemins, j’allais voir Haute Surveillance, une pièce écrite par Jean Genet en 1949.

J’ai d’abord été très surprise de me rendre dans ce petit théâtre que je ne connaissais pas ; j’ai failli passer devant sans le voir tant je m’attendais à une salle plus grande. Arrivée à l’avance, je patiente devant le théâtre : l’affiche du spectacle épinglée me révèle la distribution de la pièce : Paco Balabanov, Matthieu Calvié, Louis Marsot, Justin Pastres sont tous les quatre acteurs, metteurs en scène et issus de la compagnie lyonnaise
Montociel. Nous sommes une dizaine à venir voir la pièce et à nous engouffrer dans la salle : trois bancs accolés à une petite estrade. On se sentirait presque sur la scène, et cet agencement me plait ; quoi de mieux pour un huis clos qu’une salle où l’on se sent enfermés avec les personnages ? Alors que nous nous installons je constate que les acteurs sont déjà sur scène, immobiles et dans le noir. Quelques instants plus tard, c’est au tour du public de passer dans l’ombre tandis que la scène s’éclaire : c’est le début d’une heure et demi de spectacle – qui s’achèvera dans un tonnerre d’applaudissements.

Toute l’action se passe dans une cellule, où la prison pousse le huis clos à son extrême : les trois personnages principaux sont des détenus enfermés ensemble, et hautement surveillés. L’un attend son procès pour meurtre et risque la condamnation à mort (Yeux-Verts), les deux autres sont emprisonnés pour de petits délits de vols sans gravité (Jules et Maurice). La prison est représentée comme un univers à part : la hiérarchie y est inversée, et c’est le plus meurtrier qui obtient le plus de reconnaissance.

Durant toute la pièce, on observe une lutte permanente entre Maurice et Jules, qui sont tous les deux en quête de la reconnaissance de Yeux-Verts. Jaloux des attentions que Yeux-Verts porte à l’un ou à l’autre, ils se querellent sans cesse. Leur bataille est visible sur le plan physique et psychologique : elle n’a de répit que de courts moments, quand tous deux écoutent religieusement le discours de Yeux-Verts, ou bien lorsque le geôlier apparaît tel un ange – tout de blanc vêtu. Cette lutte apporte une atmosphère violente et écrasante à la pièce, remplie de tension et d’érotisme. La fin fait culminer ces tensions avec le meurtre de Maurice par Jules, sous les yeux verts, passifs de Yeux-Verts.

A travers cette pièce, Jean Genet s’en prend à l’univers carcéral et ses effets troublants sur les hommes. Il nous montre que la prison est le lieu du dérèglement, aussi bien sur le plan social que sur le plan du corps, de l’humain. Il m’a semblé que la mise en scène et le jeu des quatre acteurs étaient mis au service de ce postulat, et l’association du texte et de la scénographie m’a donné à distinguer plusieurs enjeux inhérents à cette pièce. Avec les costumes, les gestes et les déplacements des personnages, on constate combien la prison est un espace qui perturbe l’organisation des corps. La scène du huit clos est minuscule, il s’agit d’une cellule que les acteurs occupent entièrement, en se déplaçant d’un bout à l’autre. Ce mouvement perpétuel met en avant la petite taille de l’espace, et l’absence d’échappatoire pour ces trois prisonniers. Habillés de tenues de bagnards tâchées et déchirées, les personnages se traînent, se jettent au sol, s’agenouillent, se recroquevillent. On perçoit une ambiguïté des pulsions du corps entre Maurice et Jules qui se battent avec violence et érotisme. A la scène d’ouverture de la pièce, Maurice est au sol et Jules se tient sur lui et l’étrangle dans un mouvement assez explicite : à ce moment de la pièce, on ne peut pas savoir s’il s’agit d’un rapport sexuel ou bien d’une scène de bataille violente. Cette scène fait écho à la scène de fin, où Jules tue Maurice dans la même position – cette mise en scène questionne le spectateur sur le rapport entre violence et érotisme entre ces deux personnages. Cette ambiguïté est moins présente dans les dialogues, c’est donc un choix de mise en scène qui m’a beaucoup plu car je trouve qu’il sert à merveille le propos de la pièce.

La mise en scène sert aussi un autre enjeu du texte : montrer que la prison perturbe l’organisation sociale. Comme je l’ai dit plus tôt, la pièce montre une inversion de la hiérarchie entre les personnages : le plus meurtrier est le plus admiré. Ainsi, même le geôlier respecte plus le meurtrier que les deux voleurs. Dans cet univers parallèle, Maurice et Jules sont présentés comme inférieurs face au personnage de Yeux-Verts. Alors qu’il se décrit lui-même comme hors du monde, il semble être celui qui garde encore l’aspect le plus humain : il est le seul à avoir une veste et des chaussures sur scène, le seul qui prend sa douche et prend soin de son corps. Cette supériorité se voit aussi dans l’admiration que lui portent les deux autres : Yeux-Verts est le seul à faire de longs monologues et lorsqu’il parle, tous deux sont muets et l’écoutent. Totalement soumis à sa volonté, ils se mettent à genoux devant lui, dans une posture d’adoration : la mise en scène suggère même une représentation christique de Yeux-Verts, qui met ses mains sur la tête des deux autres à genoux.

La prison laisse peu de place pour exister : alors que l’extérieur, le dehors est nié par Yeux-Verts qui pense ne jamais s’en sortir au procès, les deux autres semblent aussi totalement oublier le monde extérieur. Jules commet un meurtre alors qu’il allait être libéré le lendemain et à aucun moment, il ne semble se préoccuper des conséquences de son acte. Seul l’instant compte, l’existence, l’expérience de soi est réduite à néant puisque Maurice et Jules n’existent plus que par le regard que Yeux-Verts porte sur eux. Ainsi la prison laisse peu de place pour l’existence des corps, au sens physique (puisque la cellule est minuscule) mais aussi au sens existentiel.

J’ai beaucoup aimé la concordance entre le texte et la mise en scène ; je trouve que les acteurs ont bien su exploiter le postulat de Genet sur le milieu carcéral. Toutefois, un certain aspect du texte était peu mis en valeur : la notion de surveillance suggérée par le titre n’est pas mise en scène. La scène de fin rappelle cette notion à travers un texte : le geôlier arrive une fois le meurtre terminé et explique qu’il a tout vu et tout observé sans rien faire. A ce moment, le public se sent un peu comme le geôlier : nous sommes au théâtre et nous avons tout vu sans réagir. Ce rappel au public m’a questionné sur l’implication de « ceux qui surveillent » dans cette pièce. Alors que le geôlier n’apparait qu’à deux courts moments de la pièce, il reste une présence qui a tout vu et tout entendu à l’insu des personnages. Cette fin m’a tout de suite fait penser à Foucault et son œuvre, Surveiller et Punir. Il est avéré que Genet aimait beaucoup l’œuvre de Foucault. Bien qu’il ait créé cette pièce une trentaine d’années avant la publication de Surveiller et Punir, on peut se demander si cette œuvre n’a pas influencé la pièce, qu’il a réécrite à plusieurs reprises. Ainsi, on peut penser cette fin comme une mise en avant du panoptisme carcéral. Cet aspect de la pièce était peu exploité dans la mise en scène, je trouve cela un peu dommage. Cependant, le jeu des acteurs m’a semblé excellent et je me suis sentie transportée dans cette prison, dans cet univers parallèle, ce bouleversement de toute l’organisation humaine.

— Aude CAZORLA

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