Gravité / Anjelin Preljocaj – Théâtre National de la danse de Chaillot

A en lire la brochure fournie par le Théâtre National de la Danse Chaillot, on pourrait croire que la gravitation est le sujet de recherche chorégraphique privilégié d’Angelin Preljocaj. On peut alors voir Gravité comme l’aboutissement d’un long processus de mûrissement intellectuel autour de ce thème. Cette pièce abstraite regroupe des visions variées, conceptions saugrenues ou expérimentales concernant l’attraction entre les masse des corps. Il s’agit ici de corps humains, bien sûr, de corps de danseurs et de danseuses en représentation ; mais également de corps célestes, comme dans le motif du trou noir qui est récurrent. Le concept de limite, sous-jaccent à celui de gravité, est également évoqué. La limite est point de rupture, limite à la résistance des corps à la gravité immuable. Il s’agit d’une limite à échelle humaine, qui est remise en question, déplacée par la performance des artistes. On tente de la dépasser, de s’échapper de l’attraction terrestre, de se décoller, de prendre son envol.. Sans succès. En effet, dans Gravité, pas de pirouettes ni de saut périlleux. Les mouvements se font près du sol, au contact de la scène, avec ses partenaires. A l’exception de rares portés, brèves envolées de légèreté avant de retrouver la surface du sol, les partenaires sont souvent accroupis, voire allongés. La gravité devient alors l’attraction des corps massifs, les uns envers les autres : danseurs et danseuses s’agglutinent, fusionnent, forment un ensemble compact et fluide, symétrique, semblent attirés par une force invisible qui les retient unis. Ils forment un cercle, puis s’accroupissent, s’asseyant en groupe les uns sur les autres. On voir alors réapparaître le motif du trou noir, dont le cercle de corps humain forme l’horizon des événements. Il s’agit donc d’une gravité aux multiples facettes qui est étudiée ici par Angelin Preljocaj. Mais finalement, tout se télescope : la chorégraphie qui avait commencé au sol, avant de s’élever progressivement jusqu’à prendre de légers envols, se recroqueville ensuite dans un motif symétrique, une régression de la posture debout, comme une augmentation progressive de l’attraction terrestre, pour se terminer de nouveau… Au sol.

Sam Blanc

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Le spectacle qu’il m’a été donné de voir ce mardi 19 février 2019 est un ballet, présenté pendant 1h20 au théâtre national de la danse Chaillot, et chorégraphié par Angelin Preljocaj. Il met en scène 13 danseurs dans un spectacle intitulé Gravité, qui traite… de la gravitation. Contrairement à ce que produit plus généralement le chorégraphe, cette pièce de danse se veut déstructurée, ne suivant pas une histoire mais un fil conducteur : le thème de la gravité. Ainsi, s’enchainent différents tableaux sur la scène, sur différentes musiques, de Jean-Sébastien Bach, Daft Punk ou encore Maurice Ravel.

Comme le dit Angelin Preljocaj dans un entretien : « cette articulation est difficile à concevoir, et le résultat plus difficile à commenter qu’une pièce narrative, puisque les mots ont besoin de sens. Mais la construction est là, dans l’abstraction ».

Et comme il est parfois plus aisé de parler avec son corps qu’avec le verbe, cette critique se veut déstructurée, mais véritable impression du spectacle vécu.

 Ainsi, la représentation commence par une musique, quelques peu assourdie, alors que le rideau se lève, découvrant un tableau esthétiquement très travaillé : les danseurs sont là, devant nous, gisants au sol.  

Toute la chorégraphie, ou plutôt tous les enchainements chorégraphiques se mêlent et s’enchainent. On assiste à des alternances de danse en groupe, et de solos, ou duos, voire quatuor. Le fil conducteur qu’est la gravité avance, dans chaque pas, chaque torsion de corps, chaque porté que peuvent exécuter les danseurs. L’idée des contrepoids, comme illustration de la gravitation a semblé être un point clef de ce spectacle, en particulier dans les duos ou bien souvent, les danseurs, prêts à tomber au sol, ne tiennent en équilibre que par la main ou le bras qui les relie à leur partenaire, les empêchant de chuter.

A. Prejlocaj a indiqué avoir spécifiquement mélangé dans ce ballet les danses classiques et contemporaines. Cela se comprend, car la danse classique cherche à s’élever, à échapper à la gravité, tandis que la danse contemporaine use plutôt de la gravité en en faisant son partenaire préféré, dans l’idée du poids, d’une danse plus au sol.

L’idée de la gravité se traduit aussi dans le « scénario déstructuré » du ballet. Le spectacle commence, très soigné, in medias res. Les danseurs sont allongés, et se relèvent (très doucement) comme s’ils étaient tirés par des fils invisibles. En parallèle, le spectacle s’achève avec les danseurs qui se déposent les uns les autres au sol, dans d’autres positions allongées ; le spectacle se termine comme il a commencé, au sol : la gravité les attire donc bien vers le bas.

Ainsi, ce ballet au premier abord choque : pas un élément narratif -contrairement à ses autres ballets (comme Blanche Neige, ou encore la fresque), mais bien un unique fil conducteur, qui mène les danseurs à ne jamais s’arrêter, emportés dans leur mouvement.

Il m’a semblé que le spectacle se devait d’être le plus épuré possible, afin de laisser toute la place au thème et le rendre plus visible. C’est pourquoi il m’est apparu tout naturel que le chorégraphe n’ait choisi aucun décor. Face au spectateur, les danseurs, et rien de plus. Seules les lumières, qui viennent éclairer de la scène, la découpent, et viennent de différentes manières appuyer les danseurs (la plus impressionnante est celle du tout début, rasante, qui vient dessiner les profils des danseurs dans l’obscurité, ce qui donne un rendu magnifique, assez spectaculaire). Les danseurs quant à eux, portent des tenues noires et blanches, qui restent collées au corps (à l’exception d’une jupe mi transparente), afin de ne pas être un obstacle visuel au corps en lui-même. Cela va même jusqu’aux cheveux, attachés en chignons ou en nattes collées. C’est le corps du danseur, sa mise en espace et son mouvement qui traduisent la notion de gravité qui sont mis au premier plan, empêchant le spectateur de se concentrer sur autre chose. D’ailleurs, tout rappelle le thème de gravité, jusqu’à même la musique, comme par exemple le Boléro de Ravel. A. Preljocaj indiquera que cela lui rappelle un trou noir, puisqu’à partir d’un léger thème musical, tous les autres instruments viennent s’ajouter.

Tout, dans ce spectacle, est impressionnant. Chaque mouvement est gracieux, chaque saut semble faire s’envoler les danseurs, chaque torsion nous fait nous demander ou le mouvement s’arrête. Les danseurs enchainent sauts, tours, portés, ils tombent au sol, se relèvent. Un instant ils sont cloués au sol, le suivant ils sont propulsés dans les airs. Les bras se lèvent, emplis de grâce, puis ce sont les jambes qui d’un coup scindent l’air en deux.

La danse se fait souvent lente, permettant de mieux observer les mouvements, mouvement qui reste toujours continu, malgré l’insertion d’accents (cad mouvements qui cassent, brusques). Tout parait d’une légèreté incroyable, la gravité en est elle-même remise en cause. Cependant, de nombreux passages dansés au sol, ou les pieds ancrés dans le sol (danse contemporaine) rappellent qu’on ne peut échapper à la gravité.

J’ai aimé la façon dont chaque tableau était esthétiquement très travaillé. Ainsi, plusieurs moments sont visuellement très beaux à voir. Je ne retiendrai que le moment ou les danseuses, debout, exécutent des mouvements avec une de leur jambe qu’elles soulèvent ; dans le même temps, les danseurs eux sont à leurs pieds et ils suivent le mouvement du pied levé avec leur tête, se trainant au sol. Mais beaucoup d’autres moments pourraient être à relever. La grâce est le maitre mot de ce spectacle, qu’on voudrait voir et revoir encore, sans que jamais il ne s’arrête.

Enfin, et cela résumera parfaitement le spectacle : la réception de ce dernier par les spectateurs. En effet, le ballet s’achève, le rideau tombe… et un tonnerre d’applaudissements a retenti dans la salle, parcourant l’assemblée pour ne s’arrêter qu’après de nombreux rappels des danseurs et la tombée finale du rideau.

Ainsi, et pour ne dire que cela : ce spectacle est un véritable moment de pure grâce, époustouflant et grandiose.

Mathilde FONDANECHE

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« C’était un Millepied puissance vingt-cinq. » C’est ce que j’ai entendu de la bouche d’une femme en remontant les marches du Palais de Chaillot ce mardi 19 février 2019, à la sortie du ballet Gravité chorégraphié par Angelin Preljocaj.

En effet. Preljocaj m’a propulsée vingt-cinq fois plus loin que Millepied émotionnellement. Si le ballet était placé sous le signe de la gravité, c’est bien dans un état de totale attraction que j’ai vécu ce spectacle.

Preljocaj cherche sans cesse à questionner les notions de poids, d’espace, de vitesse et de masse. Ce sont des figures au sol. Ce sont des corps qui flottent dans les airs. C’est un groupe qui danse en jupettes légères sur une musique de Bach. Ce sont deux couples qui s’envolent. Ce sont un homme et une femme qui jouent l’un avec l’autre, au sol ou en l’air. Ce sont trois femmes qui dansent par terre et bougent leurs jambes, illustrant la phrase de Truffaut : « Les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. »

La musique, d’influences variées – de Jean-Sébastien Bach, Maurice Ravel, Dimitri Chostakovitch et Philip Glass à Iannis Xenakis, Daft Punk et 79D – se met au service de la danse. Les costumes, simples et sensuels – les femmes en bodys blancs et les hommes en t-shirts et shorts blancs – épousent magnifiquement les lumières sobres de la salle, tout en clair-obscur.

Je me disais que je trouvais ce spectacle absolument magique et puis il y a eu ce moment spécial : quatre danseurs sont entrés sur scène, deux hommes portant chacun dans leurs bras une femme, allongée comme inanimée, avec un casque de moto sur la tête – référence aux Daft Punk ? – et j’ai trouvé la musique tellement belle, cette danse tellement douce et puissante à la fois, ce moment tellement beau…que je me suis mise à pleurer. C’est une émotion qui venait de très profond en moi et qui est arrivée soudainement. C’est la première fois que je pleurais devant de la danse et j’ai été bien surprise.

Je n’étais pas au bout de mes surprises. Les treize danseurs se sont unis en cercle pour les dernières minutes du spectacle – parmi les plus splendides – sur la musique du Boléro de Maurice Ravel. C’était un vrai moment de grâce que de découvrir cette version du Boléro, tout en apesanteur, tenant les spectateurs dans un état d’hypnose.

Puis la lumière s’est rallumée, mettant fin à ces quatre-vingts minutes exceptionnelles. Je suis ressortie éblouie de ce spectacle : un très grand moment de danse, que je ne suis pas prête d’oublier.

Margaux Alexandre

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« Gravité » : voilà un titre bien mystérieux pour un ballet. C’est pourtant celui qu’a choisi Angelin Preljocaj pour son spectacle qui se joue actuellement au théâtre national de Chaillot. Avec ce thème, l’artiste explore un domaine aussi omniprésent qu’absent dans l’histoire des ballets. Omniprésent, car comme le rappelle Angelin Preljocaj lui-même, toutes les danses tournent autour de la notion de gravité, en évalue sa force et ses limites : danser, c’est nécessairement se confronter aux lois de la gravité. Absent, car en tant que thème de spectacle, l’initiative n’avait a priori jamais été prise. C’est donc pour mettre fin à cette anomalie que l’auteur d’expérience s’est engouffré dans cette voie.

Dans ce ballet, inutile de chercher une quelquonque intrigue ou histoire dans les mouvements de danse qui se succèdent devant nos yeux. Dans un décor minimaliste, les danseurs eux-mêmes vêtus très sobrement en noir et blanc, dans une esthétique somme toute très moderne, donnent à voir des représentations abstraites des différents niveaux de gravité. Dès lors, force est de constater qu’il est difficile d’être attentif à chacune des nuances apportées dans les types de danse, et que l’on est davantage marqué une recherche générale de la grâce qui infuse des différentes scènes.

J’ai personnellement été très impressionné par la justesse des danseurs : dans les mouvements à plusieurs qui sont nombreux, les pas sont coordonnés à la perfection, nous laissant imaginer la charge de travail qu’il a fallu fournir pour parvenir à ce niveau de représentation. Un travail d’autant plus impressionnant qu’il ne se fait aucunement sentir, et que c’est le naturel qui l’emporte à chacune des arabesques des danseurs.

En revanche, j’ai été davantage déçu par le rythme global de la représentation. Si le début et la fin sont réussis grâce à une association précise de lenteur et de vitesse, le milieu de la représentation présente à mon sens des longueurs qui peinent à captiver l’assemblée. Les différents tableaux abstraits manquaient pour moi de profondeur et d’incarnation. Mais la fin, sur le Boléro de Ravel, redonne de la vie à la représentation, termine le ballet en beauté, et nous laisse dans l’impression très agréable d’avoir assisté à un moment hors du temps dans cette immense salle du théâtre National de Chaillot.

Arnaud de Bonnefoy

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Gravité… Si l’on peut s’attendre à une balade cosmique, à voir des corps célestes se mouvoir au rythme de l’univers, l’on se trompe de décor. C’est vers d’autres mondes que nous emporte Angelin Preljocaj dans son spectacle Gravité, représenté au Théâtre Chaillot, ceux de l’expérience du poids de la matière, qu’elle soit vivante ou non, de sa masse, mais également des lois de la physique qui soumettent l’homme comme la machine.

Dès le début du spectacle, face à ces danseurs au sol, le spectateur fait l’expérience de la gravité. Une gravité qui écrase les corps, mais qui peut aussi les étirer ou les liquéfier. Que ce soit en solo, en duo ou en groupe, les corps se meuvent dans l’espace se faisant tantôt matière organique où chaque danseur fait partie d’une même respiration, d’un même élan vital sur des sons presque surnaturels. Ils peuvent se faire tantôt machine pour former une sorte de turbine ou finalement reprendre forme humaine.

La gravité, cette loi inévitable et atemporelle, la loi essentielle et irréductible à la pratique de la danse, est ici un bon prétexte pour aborder d’autres grands thèmes plus ancrés dans notre société. L’on ne peut ignorer les questions autour de l’homme-machine ou de l’intelligence artificielle lorsque l’on voit ces corps littéralement passés au crible d’un scanner incarnés par des rais lumineux. Ces sortes d’œil-machine qui semblent les sonder en profondeur, impriment les corps sur les carrés blancs projetés au sol. Les danseurs deviennent ainsi les caractères d’un langage prenant vie sur scène et la danse une nouvelle écriture pour exprimer notre monde. Comment ne pas s’interroger sur les questions de genres lorsque les artistes, danseurs et danseuses, tous vêtus des mêmes jupes, exécutent les mêmes pas académiques d’une danse classique séculaire sur une musique de clavecin très convenue et so classy ?

Mais voilà, les tableaux se suivent et s’accumulent sans toujours s’enchaîner, ni s’inscrire dans un tableau plus global. Serait-ce dû au mélange foisonnant de thèmes ? Au caractère d’un spectacle à la fois expérimental et convenu ? L’artiste chorégraphe semble en quête de renouveau de son art sans trop oser outrepasser les codes et règles qui l’instituent. Sans grande surprise donc, le public, plutôt satisfait, sort un peu comme il est entré…

Le spectacle s’anime toutefois avec brio grâce au travail de lumière proposé par Eric Soyer. Ce travail d’éclairage est l’âme véritable du spectacle, son souffle autant que sa voix. Son rythme presque mélodieux et parfaitement aligné sur le jeu des corps vient remplacer le choix d’une musique parfois décevante. Il est le langage de cette chorégraphie autrement très abstraite et œuvre à son explicitation sans en dégrader la finesse, en éclairant la réflexion entre l’artificiel et le naturel, l’homme et la machine, l’humanité derrière les genres. Un beau spectacle donnant à voir un artiste impliqué dans la quête de nouvelles formes créatives et d’expression en danse classique et contemporaine.

Janna Boubendir

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Photo : France 3 / CultureBox / Capture d’écran