Grammaire étrangère, leçon 5 / Collectif le Grand Magasin, P. Murtin, F. Hiffler / Amphithéâtre Richelieu, Sorbonne / Novembre 2019

Image d’entête : galerie du Festival d’Automne, (c) le Grand Magasin

Grammaire étrangère est un ensemble de six leçons qui traitent de notre langue et de ses mystères. La leçon à laquelle j’assiste est la numéro 5 et se concentre sur la catégorie grammaticale du nom. Ainsi, dès que je prends place dans l’amphithéâtre Richelieu, je vois qu’on a déposé à ma place un petit morceau de papier sur lequel figure justement un nom. Mon nom ? Si tel est le cas, ce soir, je m’appelle Postillon. Quel honneur. Mon voisin, quant à lui, s’appelle Lampadaire. Quelle poésie. Bienvenue dans l’univers de la décortication linguistique du Grand Magasin, un collectif fondé par Pascale Murtin et François Hiffler en 1982.

Ces deux personnes sont aussi les deux personnages excentriques qui vous accueillent sur scène avec des airs de clowns. L’un est en costard cravate bleu ciel, l’autre en jupe et t-shirt multicolores. Il est grand, elle est petite. Il lui arrive de jouer du piano, elle ponctue le spectacle de morceaux de ukulélé et de chants aux paroles ubuesques. Bref, ils font la paire.

Le spectacle qui nous est présenté est quant à lui difficile à décrire. Tout d’abord, comment définir sa nature ?  « Ce n’est pas du théâtre… Ni une récitation…Ni un débat » nous affirment Pascale Murtin et François Hiffler pendant la représentation. Alors, qu’est-ce ? La représentation a lieu dans l’amphithéâtre Richelieu, ce qui lui donne des allures de cours magistral. Mais on voit bien que les moyens de communication diffèrent des pratiques d’enseignement habituelles. Car si les deux personnages s’appuient ici et là sur leurs notes, leur texte… ou bien sur leur partition (je ne saurais, encore une fois, comment les définir), ils jouent également avec leurs corps et l’espace qui les entoure. Ce jeu est assez minimaliste. Les personnages brandissent une pancarte sur laquelle rien ne figure, et chacun leur tour ils prononcent un nom. Ce jeu de passe-passe dure un certain temps, comme si l’on essayait d’énumérer tous les noms de la langue française de façon tout à fait aléatoire. Puis se met en place un dialogue absurde où l’on joue en permanence sur le signifiant et le signifié.

Alors, on nous apprend qu’il n’y a pas assez de noms pour tout nommer, qu’un nom peut en cacher un autre ; qu’un seul nom désigne plusieurs choses, plusieurs réalités, plusieurs personnes ; qu’on peut finalement décider de nommer ces choses comme on veut, que le choix d’un nom semble assez arbitraire – qu’en somme, la langue française nous fait marcher sur la tête. Grammaire étrangère, c’est une aventure qui veut nous faire prendre du recul sur notre langue maternelle. Et pour cela, Pascale Murtin et François Hiffler sont prêts à tout. Ils testent une multitude de combinaisons de noms, repoussant la langue dans ses plus profonds retranchement. On la tord, on la distord jusqu’à nous en faire perdre notre latin… ou simplement notre patience, si l’on en croit les quelques départs qui ont ponctué la représentation. J’ai pour ma part fini par en apprécier le jeu, même s’il est quelque peu pénible de rentrer dans cet univers incompréhensible – puisque son objectif même est de dénoncer le sens… ou l’absence de sens… Tout cela donne finalement place à des situations très absurdes qui, personnellement, m’ont beaucoup fait rire. Il est agréable de temps en temps de se décrocher de notre repère premier, de la fondation de notre pensée : le langage. Ainsi, si vous voulez oublier votre propre langue pendant un court instant, je vous recommande d’assister à cette drôle de leçon, légère et pleine de malice. 

— Alix PHILIPPOT

« Grammaire étrangère » : le Discours sans la méthode

« S’étonner du miracle de la langue maternelle », l’explorer comme une langue étrangère : l’idée de François Hiffler et Pascale Murtin est séduisante. Ils entendent mettre en avant l’arbitraire de la langue, puisqu’à l’évidence, une suite de lettres aléatoirement combinées – comme Borges l’imagine dans La Bibliothèque de Babel,  ne forme pas forcément un mot signifiant. La réflexion amorcée sur la langue, noyée dans des listes et des listes de phrases aux airs d’inventaire (à la Prévert), est intéressante mais jamais approfondie. C’est pourquoi, et malgré la valeur du projet de départ, les deux artistes ne parviennent malheureusement pas à partager réellement leur fascination, la visée ludique de la performance occultant toute réflexion constructive. Le spectacle est en effet entaché d’un amateurisme revendiqué : « Depuis 1982, nous prétendons, en dépit et grâce à une méconnaissance quasi-totale du théâtre, de la danse et de la musique, réaliser les spectacles auxquels nous rêverions d’assister », écrivent les acteurs dans leur présentation. Mais l’effet est inverse ; ce manque de technicité est définitivement rédhibitoire. L’ensemble paraît improvisé – ce qui n’est pas forcément un défaut, mais cette improvisation est mal maîtrisée et ne parvient pas à retenir efficacement l’attention de l’auditoire. En particulier, les séquences musicales sont lamentables : quelques accords grattés à la guitare, ou quelques arpèges massacrés au piano accompagnent des chansonnettes aux paroles d’une consternante vacuité : l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne a certainement connu mieux. L’autodérision dont les deux acteurs ont su faire preuve tombait malheureusement trop juste pour faire vraiment rire, car le spectacle ploie irrémédiablement sous cet amateurisme qui, bien qu’assumé, n’en dessert pas moins grandement la pièce.

Pourtant, quelques rares fulgurances de poésie et d’humour, dans un texte qui prend des allures ionesciennes, parviennent à déclencher les rires du public ; mais les deux acteurs usent des mêmes procédés jusqu’à l’écœurement, donnant l’impression d’un spectacle poussif où deux clowns aux habits excentriques s’acharnent sur la scène. Aussi l’ennui étire-t-il à l’infini la durée de la leçon : bien que le format du spectacle soit court (il n’a duré qu’une cinquantaine de minutes), quelques spectateurs ont quitté avant la fin une salle néanmoins bien remplie.

Les artistes font rire aux dépens des manuels scolaires et autres grammaires, et cette prise de distance est saine et nécessaire ; pour autant, leur prestation réhabilite de facto ces outils didactiques décriés, en démontrant que, sans méthode, toute démonstration risque de rester lettre morte. Le spectacle manque incontestablement de construction, de rythme ; on en est resté au stade du brouillon. En un mot, le travail est à peine passable : il y avait de l’idée – mais rien de plus.

— Claire de MARESCHAL

J’ai vu ce spectacle lundi 18 novembre, dans le cadre du Festival d’automne, dans l’amphithéâtre Richelieu. Ce qu’il m’importe d’explorer dans cette critique, c’est avant tout la relation scène-salle, qui constitue pour moi la dimension la plus marquante de Grammaire Étrangère.

J’avais assisté à Marie Stuart, dont le texte shakespearien et le dispositif plaçaient le public résolument dans la convention théâtrale. Nous étions beaucoup moins au clair avec ce qui nous a été présenté lundi : même le duo en scène semblait ne pas savoir ce qu’il présentait. Ainsi le premier problème était d’adopter une posture qui convienne. Laquelle privilégier ? Celle du spectateur de théâtre ? Mais nous étions dans un amphithéâtre prestigieux, la salle n’était pas plongée dans le noir, certains prenaient des notes, et surtout, le spectacle était énigmatique : pas d’intrigue, des « acteurs » qui consultent ostensiblement un carnet, un rythme flottant (et une attention ténue en réponse) …

La bonne attitude était-elle celle d’un élève, ou d’un invité à une causerie intellectuelle qui se voudrait intimiste et décalée ? Mais nous n’étions pas invités à prendre la parole, et le tissu de la « conférence » était décousu, alternant entre silences, passages parlés ou fredonnés (accompagnés au ukulélé ou au piano). La tenue des « clowns doctes » brouillait elle aussi les pistes. L’homme à jardin portait un complet bleu lavande, une chemise blanche et des souliers marrons. La femme portait une tenue plus extravagante : une boucle d’oreille, un haut et des chaussettes anis, un gilet cuivré, une jupe bleue à rayures, des collants violets et des sandales compensées chromées. Ils étaient tous deux pourvus d’un cahier bleu et d’un écriteau noir. « Ni théâtre, ni leçon, ni performance… ». Il est rare que les artistes invitent le public à réfléchir en même temps qu’eux sur la nature de ce qui est en train de se dérouler. Une définition en creux s’est alors dessinée ; elle était peu satisfaisante.

Dès les premières minutes, il m’a semblé être face à une tentative de réaliser une liste. D’emblée, une forme de déception a accompagné ma réception du spectacle. Pendant vingt minutes le duo a nommé des choses en levant la pancarte noire ; en faisant suivre d’un silence de quelques secondes chaque énonciation. Cependant, même cette prise de parole était décousue dans sa présentation, et nous avons pu, dans l’asymétrie du geste, sentir l’absence du regard d’un metteur en scène pendant l’élaboration du spectacle : c’est un détail, mais à chaque fois, l’homme regardait sa pancarte et la femme, le public ou le plafond. Plusieurs bafouillages ont entravé le propos sur les fonctions des noms (lesquels « annoncent/présentent/délimitent/jugent… »). Les mots choisis n’étaient pas prédéterminés : « cerveau-cambouis-mascarade… » puis à un moment, un téléphone sonne dans l’auditoire : « téléphone-rires… ». Nous nous sommes d’abord prêtés au jeu, assez unanimement, l’homme commentant la réaction qui aurait pu être la nôtre au mot « couleur » ; qui appelle en nous un choix de représentation. Il a été plaisant de réfléchir un peu à la tension entre définitions générale et particulière. Pourtant je regrette (et je pense ne pas avoir été la seule) que le duo ne soit pas allé beaucoup plus loin, et n’ait pas fait plus attention au rythme de la prestation. La simplicité de la forme, qu’ils revendiquaient, n’explique ni n’excuse le relâchement du souci du public – dont la frustration s’est traduite assez clairement : plusieurs personnes ont quitté la salle après avoir écouté poliment un propos qui ne progressait pas vraiment, au bout d’une demi-heure. J’ignore s’il s’agissait d’un excès de zèle pédagogique, ou tout bonnement de l’incertitude des acteurs quant au regard qu’ils se proposaient de porter sur la langue, mais je me suis sentie à la fois au avant d’eux dans la réflexion sur la langue et abandonnée dans mon incompréhension.

En fait, je crois que mon embarras face à ce spectacle tient avant tout à mon incapacité de déterminer à qui il s’adressait véritablement ; d’où mon désir d’en parler ici, depuis le public.

— Emma SCHINDLER

La « Leçon 5 » de Grammaire étrangère… ou grammaire absurde ?

C’est bien cet adjectif que l’on peut avoir à l’esprit dès lors que François Hiffler et Pascale Murtin montent sur l’estrade de l’amphithéâtre Richelieu et lancent à tour de rôle quelques noms communs en levant leurs panneaux noirs. Et dès lors qu’on entre dans la salle, on est confrontés à cette avalanche de noms « déréférentialisés » : sur les livrets du spectacle, qui attendent les spectateurs sur les bancs, de petits carrés de papier orange sont ornés de noms. Toujours plus de noms – après tout, il y en a 58 000 à explorer. Alors, les noms sont brassés, les uns après les autres, et il faut bien admettre que les premières minutes de la représentation traînent en longueur – avis partagé par le petit nombre de spectateurs qui fait le choix de quitter l’amphi.

La représentation est donc portée par deux acteurs – ou plutôt, par deux locuteurs du français – qui se donnent pour mission de passer en revue les noms communs et les noms propres de notre langue, et d’en étudier l’utilisation : soit en les soumettant aux spectateurs, soit en les employant dans des phrases. À la manière d’une « leçon », quelques réflexions générales sur le nom sont illustrées par une série d’exemples.

Une question vient alors à l’esprit : que fait-on là et à quoi assiste-t-on ? François Hiffler et Pascale Murtin répondent qu’ils ne font pas du théâtre. Pas de jeu d’acteur, une mise en scène relativement inexistante, quelques passages chantés sur un air joué au ukulélé, un texte majoritairement lu dans un cahier ; on peut voir dans cette « Leçon 5 » un clin d’œil aux cours magistraux, d’autant que l’on se trouve dans un amphithéâtre. C’est un choix intéressant, qui rejoint bien le thème de la représentation.

Lorsque ces noms sans référence ne s’abattent pas par dizaines sur les spectateurs, des problèmes d’ordre philologiques et philosophiques – sur la capacité à dire quelque chose du monde grâce aux noms qui existent dans notre langue, sur l’exclusivité du nom propre (qui serait en fait une autre sorte de nom commun), sur les phénomènes de figements, etc. sont pointés du doigt par les deux locuteurs. Mais là encore, François Hiffler et Pascale Murtin avertissent l’audience : ils ne sont pas là pour faire de la philosophie. Et pour cause, car ces réflexions sont assez élémentaires.

Et quand la leçon touche à sa fin, on ne sait toujours pas à quoi on vient d’assister. Pendant près d’une heure, on a entendu des listes de noms, les uns sortis de leur contexte, les autres inclus dans des phrases, d’autres encore se référant directement à un élément de l’amphithéâtre. Quelques passages ont provoqué le rire, notamment par l’absurde de la situation, ou par un jeu sur le comique de répétition. La qualité première de ce spectacle, c’est donc bien de déconcerter le spectateur ; éventuellement de l’ennuyer ; mais avant tout, de l’intriguer. S’attendant à un jeu théâtral, celui-ci assiste finalement à un jeu de langage, mené par deux amoureux de la langue française.

— Alexia REVERCHON

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