Frère animal

Spectacle musical | Philharmonie de Paris | En savoir plus


Frère animal (second tour) est présenté au Philharmonie de Paris. Ce spectacle est écrit et mis en scène par Florent Marchet et Arnaud Cathrine, accompagnés par Valérie Leulliot, Nicolas Martel, et Matthieu Gayout. Frère animal n’est pas facile à classer: est-ce une comédie musicale? Les musiciens sont trop statiques, et le thème ne semble pas assez joyeux pour être défini ainsi. Est-ce une pièce de théâtre? La musique y joue un rôle trop important. Frère animal est caractérisé par ses auteurs comme “une fable ultra-contemporaine entièrement en musique, parlé et chanté”. Et en effet, Frère animal peut être défini comme une fable, c’est à dire un court récit en vers ou en prose qui vise à donner de façon plaisante une leçon de vie. Car oui, on assiste à une leçon de vie et de manière plaisante : au gré de chansons. C’est une satire très politique de notre société actuelle, marquée par les attentats, l’augmentation du chômage et la montée des courants identitaires.

Thibault, le protagoniste principal, finit de purger sa peine pour avoir mis le feu à son usine. Il sort enfin de sa prison après plusieurs années et retrouve son frère Renaud, maintenant marié avec un homme ; sa petite amie Julie qui l’a quitté pour un autre, et son ami de longue date Benjamin, membre actif du parti identitaire Bloc National. Sans grande surprise, Thibault, qui n’arrive pas à retrouver un travail dans son petit village de province, se jette dans les bras de Benjamin et rejoint son parti identitaire. Il se retrouve alors en opposition totale avec son père et son frère, qui ne le comprennent pas.

La sobriété de la mise en scène (les acteurs sont très statiques, leurs uniques mouvements sont pour échanger de place) renforce cette idée qu’une chose inéluctable est train d’arriver ; les spectateurs sont dans l’attente du moment où ça va « éclater ». Et ça éclate : Thibault, exclu de chez lui par son père, finit par fuir la ville. Les éclairages, plutôt sombres, retranscrivent assez bien l’ambiance noire et la désorientation de ce jeune homme perdu, rejeté par tous, et qui se cherche une identité.  La petite taille de la salle augmente l’impression de proximité que le public ressent vis-à-vis de ce jeune homme, qu’on a envie d’aider et de conseiller. Frère animal décrit, à l’aide de chansons variées et entraînantes, la perte de repères de Thibault avec justesse.

C’est un spectacle puissant et prenant, en grande partie grâce à l’excellente interprétation des musiciens et leur énergie, qui nous interroge sur la manière dont un individu peut être rapidement rejeté et perdre ses repères.  Le message est aussi très politique : les partis identitaires et leurs discours y sont très fortement critiqués, ainsi que le rôle de la prison qui a déconnecté Thibault du monde dans lequel il était inséré. Le seul bémol de ce spectacle est le caractère un peu cliché de ces personnages, qui manquent parfois de profondeur, et le manichéisme présent, notamment dans l’opposition Thibault/Benjamin-Renaud.

Anna Bellot

Encensés pour le premier volet de leur “fable ultra-contemporaine” Frère animal en 2007, ses créateurs ont remis le couvert et reprennent l’histoire de leur (anti-)héros Thibaut, jeune homme issu d’un milieu social défavorisé et dérivant dans un contexte économique sinistré, qui, à bout de forces et de nerfs, avait mis le feu à l’usine où il travaillait, symbole de ces derniers viviers d’emplois industriels, qui périssent lentement sous le coup des délocalisations et autres plans de licenciement, alors qu’ils sont l’âme de villes dont ils embauchent une énorme partie de la population. Après un long séjour en prison, le jeune homme retrouve les siens, sa copine qui a refait sa vie sans l’attendre à Bruxelles, son frère en couple homosexuel, et, incapable de s’orienter dans ce retour brutal à une existence routinière et désœuvrée, tombe entre les griffes d’un parti identitaire nommé Bloc national : et c’est ainsi qu’il manque de basculer à nouveau dans le crime, pour refuser au dernier moment de participer à un acte de vandalisme maquillé en délinquance de jeunes d’une cité voisine. Le tout, joué comme une pièce de théâtre, mais en musique d’un bout à l’autre.

On retiendra l’éclectisme de musiciens passant d’un instrument à l’autre, échangeant la basse pour le clavier ou le marimba, et démontrant un grand talent pour entraîner le public, hypnotisé par des rythmes entêtants, dans la spirale infernale du personnage, et leur humour, avec un faux démarrage (un problème de son qui leur amène à tous sortir de scène, sous les vivats de la foule, pour y revenir sous les vivats et sur fond de rires enjoués.

L’actualité du spectacle est un point fort : le parallèle avec un puissant parti d’extrême-droite contemporain crève les yeux et l’allusion aux prétentions électorales de ce dernier (cette suite de Frère animal est un “second tour”) se laisse déceler de même : l’exploration des coulisses d’une cellule locale (le petit chef, fils de notable avenant et cauteleux, le menu détail du buffet servi aux adhérents, le double discours, la permanence devenu la tanière du héros…) dénote une certaine originalité parmi d’autres productions contemporaines ambitieuses comme la BD La présidente, de François Durpaire (scénario) et Farid Boudjellal (dessin), ou le prochain film de Lucas Belvaux Chez nous. À la critique en règle des auteurs et des acteurs du spectacle, s’ ajoute également un constat sur les difficultés de se réinsérer dans un système socio-professionnel grippé, avec un parcours chaotique qui n’est pas non plus sans rappeler la dérive des apprentis djihadistes.

Malgré une performance vraiment efficace, on peut lui reprocher cependant deux lacunes, à commencer par l’accompagnement de l’histoire par la musique, qui parfois, malgré une bonne ouïe, empêche de bien saisir le détail des dialogues, et qui est peut-être un peu trop répétitive par moments (en revanche, les chansons ne sont pas mal du tout, et tous les personnages poussent à un moment ou à un autre la chansonnette). Plus regrettable à nos yeux, le personnage principal, la “frère animal”, manque d’épaisseur, est incessamment et donc assez invraisemblablement rabaissé par ses proches, enfermé dans une figure de raté, une deuxième fois abandonné par tous quand bien même, à la fin, il échappe à l’emprise psychologique et à la tentation d’un mouvement clairement fascisant. Résultat, un aveu d’échec à ramener, dans la loi et dans la société, un animal sauvage, certes, mais aussi un refus d’assumer sa propre fraternité avec lui.

Pour finir sur une note positive, la scène de la sortie de la prison est vraiment très bien pensée, soulignant l’incompréhension du personnage qui se retrouve plus exactement à la rue qu’en liberté, et l’arôme le plus persistant de la représentation est sans aucun doute le dynamisme contagieux des musiciens-compositeurs-chanteurs-acteurs-etc., jusqu’au dernier moment, où l’un d’eux déchire sans détours l’un des tracts (pas si imaginaires que ça, peut-on imaginer, à défaut d’en entendre la lecture) du Bloc national.

Martin Chevallier

La Philharmonie de Paris accueillait du 12 au 15 décembre 2016 Frère Animal pour une représentation en concert de Second tour, leur deuxième album. Pour rappel, Frère Animal, c’était déjà un premier album du même nom, composé par le chanteur Florent Marchet et l’écrivain Arnaud Cathrine et paru aux éditions Verticales. Le groupe rassemblait déjà, outre ce duo, Nicolas Martel (aux multiples talents de chanteur du groupe Las Ondas Marteles, mais aussi comédien et danseur) et Valérie Leulliot du groupe Autour de Lucie.

Mais pas besoin d’avoir forcément écouté ce premier album pour plonger dans cette suite : le concert commence judicieusement par un petit résumé de l’épisode précédent. Dans cette satire du monde de l’entreprise, Thibaut (Florent Marchet), le personnage principal, avait terminé en prison suite à l’incendie qu’il avait provoqué dans l’usine de Comblet, ville fictive où il habitait alors. Quand il en ressort alors au début de ce deuxième album et concert, sa petite amie Julie (Valérie Leulliot) ne l’a pas attendu et est partie avec un autre, tandis que son frère Renaud (Arnaud Cathrine) s’est marié avec un autre homme. Impossible pour Thibaut de retrouver du travail (encore moins à l’usine à laquelle il avait mis le feu), et l’isolement le gagne dans cette France d’après les attentats. Seul Benjamin (Nicolas Martel), son ami et responsable de l’antenne locale du Bloc National, parti identitaire d’extrême droite, lui tend la main…

Frère Animal (Second tour) se révèle dès les premières notes une belle surprise, et intéressante par les réflexions qu’elle soulève. Musicalement, les chansons étonnent et m’ont beaucoup plu par leur aspect à la fois chanté et parlé, et un accompagnement pop-rock énergique. On soulignera par exemple le terrifiant et charismatique discours de bienvenue au Bloc National du diabolique Benjamin Vairon (Nicolas Martel), “Une chanson française”, ou ses “Consignes” pour gagner de nouveaux partisans. D’autres illustrent à merveille le désarroi de Thibaut (Florent Marchet) face au monde actuel qui l’accueille (ou qui le rejette), comme la très réussie “Vis ma vie”. Il y a eu un très beau travail sur les chœurs également, qui apportent un peu de douceur à certaines chansons comme “Que fais-tu ?”, la très belle “Messages personnels” ou “Sans moi”. Bref, la playlist est diversifiée, bien construite et excellente musicalement.

Mais Frère Animal (Second tour), c’est aussi un album engagé (on peut le dire), qui se penche sur la montée de ces partis extrêmes se nourrissant de l’envie de repli sur soi et de cette identité nationale un peu floue, qui rassurent les gens se sentant délaissés. Cette fable politique aborde avec intelligence et justesse ce qui attire tellement dans ces partis, mais aussi le désarroi de cette génération déboussolée face à la société actuelle, qui ne parvient pas à leur proposer une direction.

En concert, le spectacle permet  alors de donner une dimension entière à ce que chantent ses personnages. Pourtant, ce n’était pas gagné : la scène de l’amphithéâtre de la Philharmonie était tout juste assez grande pour accueillir les chanteurs et musiciens (dont Benjamin Vairon pour l’accompagnement). Le décor semblait aussi très minimaliste, présentant un fond sobre et des lampadaires qui ressemblaient à des lampes de bureau géantes. Mais cela n’a guère empêché les membres du groupe de se déplacer, de se confronter l’un à l’autre ou au public, voire d’aller distribuer des tracts parmi les rangées ! Le jeu des lumières était aussi très maîtrisé, entre lumière bleue électrique ou éclat rouge sang glaçant, qui pouvaient complètement transformer la scène.

En somme, Frère Animal (Second tour) est donc un excellent conte social qui prend véritablement son envol en concert. À écouter absolument (avant les élections) !

Tiffany Moua
Photo : Pierre et Florent