Fortunio / André Messager (texte), Louis Langrée, Denis Podalydès / Opéra Comique / Décembre 2019

Image d’entête : Galerie de l’Opéra Comique, (c) I. Carecchio

Fortunio à l’Opéra Comique : soirée réussie assurée !

Pluie battante et grève des transports : de quoi ne pas avoir envie de sortir de chez soi – après tout, on est mieux au chaud avec une bonne tasse de thé fumante… ou dans la salle de l’Opéra Comique, pour assister à une représentation de Fortunio comme on n’en verra sans doute pas ailleurs !

Questionnements sur l’amour et sur ses différentes formes, entremêlés à une histoire de cocuage digne d’un vaudeville comme on en faisait au XIXème siècle ; ce sont-là les thèmes principaux du Chandelier de Musset -qui a inspiré André Messager pour son Fortunio, monté pour la première fois à l’Opéra Comique en 1907. L’argument est simple : Jacqueline, la jeune épouse du vieux Maître André, succombe aux charmes du capitaine Clavaroche. Les amants se servent du jeune Fortunio, clerc de notaire, pour détourner les soupçons du mari qui pèsent sur eux ; mais Fortunio est amoureux de Jacqueline, et celle-ci aura tôt fait de lui retourner son amour.

C’est un sans-faute, tant pour la mise en scène aux airs de Comédie française, signée Denis Podalydès, que pour les décors d’Éric Ruf, d’une beauté assez époustouflante. Du paysage neigeux et embrumé à la chambre à coucher si caractéristique du vaudeville, en passant par la parade des militaires, on est plongé dans une atmosphère fin-dix-neuvième qui s’accorde parfaitement au texte.

Et puis, il y a Fortunio – ou plutôt, Cyrille Dubois, qui interprète le rôle-titre à la perfection. Son chant est clair ; sa voix riche en émotions ; sa diction irréprochable. Fortunio s’est répandu en lui, et il vit Fortunio. Chaque mot est chanté avec une justesse incroyable et les multiples sentiments qui submergent ce jeune homme ingénu découvrant les tourments de l’amour émeuvent et bouleversent l’audience.

De manière générale, la distribution est de qualité : Anne-Catherine Gillet, qui incarne une Jacqueline à la fois réservée et cherchant à s’émanciper, et que Fortunio parvient progressivement à ébranler ; Le Maître André de Franck Leguérinel ne perd rien de son potentiel comique de mari cocu et Jean-Sébastien Bou campe un Capitaine Clavaroche nonchalant, à la voix de baryton assurée et fière.

En quelques mots : ne laissons pas la grisaille parisienne et les grèves nous empêcher d’aller voir ce chef-d’œuvre. Voilà comment « clore en beauté l’année 2019 », pour citer le livret de l’opéra.

— Alexia REVERCHON

Les aficionados de la musique classique peuvent être satisfaits de la qualité de la prestation vocale des artistes dirigés par Louis Langrée. Il n’y eut pas de couac majeur. Dans un cadre légèrement pompeux, sous une multitude de dorures ornant plafond et murs – qualitativement, c’est avec la quintessence du lyrique que nous avions rendez- vous, autant chez les solistes, les chœurs que l’orchestre. 

Cependant, cette excellence lyrique a peut-être pu contraster avec la mise en scène de Denis Podalydès. En effet, la mise en scène semblait timide. Tout d’abord, la scénographie paraissait un petit peu fade, pas forcément utile sans être réellement esthétique. Elle était conventionnelle – tout comme les costumes conçus par Christian Lacroix – avec l’époque du début du XXème siècle durant laquelle André Messager a composé cette œuvre. On a ici une une image d’Épinal de cette période post-romantique. Comme souvent à l’opéra, ce stéréotype s’est aussi retrouvé dans le jeu d’acteur. Celui-ci pouvait parfois connaître des actions ou des interactions hasardeuses, manquant d’engagement. Par exemple, quand un personnage voulait pousser quelqu’un, on ne le croyait pas, on ne sentait pas la violence que cela impliquait, ce qui est symptomatique d’un comédien qui n’y croit pas suffisamment non plus. 

Le fait que des metteurs en scène issus du théâtre s’attaquent à l’opéra (comme Thomas Jolly ou Joël Pommerat pour des résultats sans doute plus saisissants) est de bonne facture, car ceux-ci ont souvent une vision différente à apporter, une autre conception du jeu. En cela, Podalydès, attendu au tournant par son statut de sociétaire à la Comédie française, a pu décevoir. Tout ne fut pourtant pas gris, à l’image de la couleur dominante de la scène dans cet opéra. 

Si on fait une analyse longitudinale de la pièce, on sent des chanteurs et des comédiens qui se libèrent de la pression au fil de la pièce, notamment dans la deuxième partie, ce qui est positif et de bonne augure pour les prochaines représentations. Des efforts de diction ont été faits pour rendre audible le livret de Cavaillet et Flers, en dépit du rythme parfois biscornu des vers de celui-ci. Par ailleurs, Podalydès finit par rompre avec le marasme scénographique de la pièce dans le dernier acte, grâce à davantage d’intemporalité, laissant enfin plus de place à l’imaginaire. Si de manière générale, la prestation s’avère réellement solide, elle ne tire pas suffisamment son épingle du jeu. Il faut savoir que cet opéra a déjà été joué il y a 10 ans, avec le même metteur en scène et le même directeur artistique. Il ne s’agit donc sans doute pas d’un travail bâclé. Cependant, on connaît la difficulté de sortir des schémas classiques, de se montrer novateur après avoir déjà monté un spectacle. Cela nécessite assurément une remise en question profonde, un redémarrage à zéro, ce qui a peut-être été fait de manière trop superficielle. 

— Victor PICARDEAU