Ervart ou les derniers jours de Friedrich Nietzsche / Hervé Blutsch – Laurent Fréchuret

Pour présenter la pièce dans son entretien, Laurent Fréchuret, metteur en scène en scène d’Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche , parle d’un « catalogue de fous ». Un terme bien trouvé, qui s’applique parfaitement à l’ambiance du spectacle. La pièce, jouée du 9 janvier au 10 février au théâtre du Rond-Point, s’est offerte pour tête d’affiche Vincent Dedienne, incarnant – avec brio, Ervart, amoureux maladif et un tantinet excessif. Obnubilé par une potentielle tromperie de sa femme, il se perd en multiples hallucinations et saccages de la ville.

Le personnage d’Ervart n’est pas le seul à être pris de folie. Toute la pièce est contaminée par celle-ci. Durant le spectacle, on croise Nietzsche, devenu danseur de claquettes, des Anglais qui ne retrouvent plus leur pièce, une actrice en quête de personnage. Les personnages, comme le décor ou les costumes, sont un joyeux charivari. Couleurs criardes, tenues tape-à-l’œil, décor relativement sobre, mais rempli de portes, le thème est donné. Nous nous apprêtons à changer d’univers. Et en effet, avec Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche, nous effectuons un véritable voyage dans le monde de l’absurde. Si les premières minutes sont un peu déroutantes pour le spectateur, on se laisse malgré tout très vite emporter par l’énergie des personnages, et surtout par l’humour de la pièce, qui à travers ses personnages nous interroge sur les travers de la société moderne. A la fois caricaturaux et débordants de vérité, ils sont tous, à leur manière, captivants. Le personnage d’Ervart en particulier est extrêmement réussi. Ce mégalomane perdu dans ses rêveries et débordant d’humour malgré sa folie, laisse en même temps percevoir une humanité, une fragilité qui touche le spectateur. Une fois que nous nous sommes laissés happer par le récit, sans plus chercher à se questionner sur le sens profond de cette pièce, on assiste avec une certaine allégresse aux rebondissements divers et variés, jusqu’au dénouement, aussi saugrenu que le reste de l’œuvre. 

Au spectateur de se laisser porter par cette joyeuse absurdité, afin de pouvoir savourer pleinement son contenu. Ervart n’a peut-être pas d’ami, mais il a en tout cas un public qu’il a conquis.

Roxane Gélineau

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Le 7 février à 21h se jouait une des dernières représentations de la pièce Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche en salle Renaud-Barrault au théâtre du Rond-Point, pièce écrite par Hervé Blutsch et mise en scène par Laurent Féruchet. 

Une mise en scène des névroses d’un mari jaloux 

Quasi tous les travers psychologiques sont présents sur scène par l’intermédiaire d’Ervart lui-même. Certain que sa femme le trompe, il devient jaloux, mégalomane, paranoïaque, en manque d’amour et tend même vers la folie en pensant que l’ombre de l’amant de sa femme est devenu sienne. 

Le cadre spatio-temporel est très difficile à déterminer. Par choix de mise en scène, une projection sur le rideau en guise d’ouverture explique au public que la pièce pourrait très bien se passer à la fin du XIXe siècle, au moment où Nietzsche avait prévu de commettre plusieurs attentats tout comme au début du XXIe à Paris après les attentats du World Trade Center. Difficile donc de se situer avec si peu de précisions. 

Le décor participe également à cet effet de flou. Des portes sont disposées sur scène et les différents personnages les ouvrent, les franchissent et les ferment au gré de leurs allers et venues. Les costumes portés par les acteurs sont assez éclectiques allant de la robe de soirée, au costume de Blanche-Neige en passant par une tenue de majordome. 

Un flou poussé à l’outrance qui en devient incompréhensible 

La pièce repose entièrement sur les troubles psychiques d’Ervart. Les hallucinations qui le hantent sont trop présentes, tout en étant trop peu expliquées ce qui perd le public dans un flou total. Si cet effet est voulu, il fonctionne à merveille mais rend la compréhension très difficile pour les spectateurs. 

Une réflexion sur le théâtre lui-même s’engage à travers les névroses d’Ervart. La place du spectateur est remise en question ainsi que toutes les règles du théâtre. A travers cela, il semble délicat pour le public de comprendre ce qui est « vrai » et ce qui ne l’est pas. 

Une pièce à propos d’une poubelle est insérée dans l’intrigue principale. Trois acteurs anglais semblent s’être perdus dans une mise en scène qui ne leur appartient pas. Ils interviennent à plusieurs reprises dans l’intrigue d’Ervart sans que nous ne comprenions bien pourquoi. Ils sont mis au service de la mise en scène en participant même en tant que personnage (le cheval présent au pique-nique organisé par Ervart pour reconquérir sa femme). Cet épisode rend donc la compréhension de l’intrigue encore plus dure et n’apporte rien de concret, hormis de l’incohérence, à la pièce. 

Une troupe au service de la folie d’Ervart 

Pauline Huruguen qui interprète la femme d’Ervart semble dépassée par les agissements de son mari mais entretient le flou autour de sa possible infidélité. Le meilleur ami d’Ervart joué par Tommy Luminet se met en scène sous les traits de Philomène, la femme d’Ervart, afin de permettre à ce dernier de s’entrainer à présenter ses excuses. Tous les personnages, à un moment ou à un autre, stimulent Ervart et prolongent ainsi ses névroses. 

L’agent secret sous couverture interprété par Stéphane Bernard vient clôturer ce tableau de paranoïa. En usurpant l’identité du percepteur des enfants d’Ervart, il apporte une dernière touche à la folie d’Ervart. Ce personnage zoophile donne à voir un spectacle navrant, sans lien direct avec l’intrigue. Encore une fois, le public reste face à une scène troublante de bizarrerie sans avoir saisi ce qui vient de passer sous ses yeux. 

Le talent de Vincent Dedienne est mis en valeur grâce à divers seuls en scène. Ils permettent de voir la qualité de son jeu d’acteur et prouvent son professionnalisme sans faille. Les autres acteurs ont également un talent indéniable, tous sans hésitation. Marie-Christine Orry nous donne à voir une palette de personnages, tous plus farfelus les uns que les autres et participe ainsi du comique de la pièce. 

En conclusion, de très bons comédiens dont le talent est gâché pour servir une pièce trop floue, sans trame claire, à l’histoire quasi incompréhensible, ne permet pas d’évaluer au mieux leur brio. Une pièce déroutante au vu du nombre de spectateurs ayant quitté la salle avant la fin de la représentation.

Léa Théry

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Photo : Benjamin Chelly