La Demande en mariage suivi de L’Ours de Tchekhov / Les Livreurs / Hôtel littéraire le Swann / Mars 2020

Image d’entête : Société des hôtels littéraires – le Swann, 2020

Un lieu commun est de considérer la Russie tsariste comme un pays rural, peuplé de paysans ou de propriétaires assoiffés de vodka et de terres. Tchekhov reprend ce topoï, mais le pousse à des extrémités qui le rendent comique dans L’ours and La demande en Mariage. Ces deux pièces – qui sont souvent jouées ensemble, et qui le furent également lors d’un solo théâtre à l’Hôtel littéraire Le Swann, présentent le point commun de représenter deux scènes de rencontre amoureuse grotesques. Dans l’Ours, une jeune femme observe depuis plusieurs mois le deuil d’un mari infidèle et se cloître dans sa propriété et dans sa vanité, voulant démontrer sa fidélité exemplaire et opposée à celle de son défunt mari. Ce recueillement est dérangé par un major qui réclame l’argent dû par le défunt sous la pression d’huissiers. Celui-ci se heurte à l’obstination de la maîtresse de maison qui se refuse à lui verser ladite somme avant qu’un officier puisse la lui donner. Une tension croissante s’installe entre les deux personnages, révélant le caractère de la femme – qui impressionnera le major, lequel en tombera amoureux et, finalement, demandera sa main.

The demande en mariage met en scène un propriétaire qui vient demander la main de la fille d’un de ses voisins. Suite à une dispute concernant les limites de leurs propriétés respectives, le prétendant part mais est rappelé par son élue qui apprend la raison de sa venue. Une nouvelle dispute s’ensuit malgré tout, pour savoir qui des deux voisins a le plus beau chien.

Le théâtre de Tchekhov est très rafraîchissant et permet de passer un moment agréable en goûtant l’absurde et le grotesque des situations mises en scène. L’environnement du salon littéraire le Swann, avec son décor sobre mais élégant et soigné, à l’image du Swann proustien, permet de se concentrer sur l’acteur. Un acteur qui incarne à lui seul tous les personnages à la perfection, dans une performance magistrale. Il représente tous les personnages avec leurs voix et leurs mimiques respectives d’une manière hilarante. Le solo théâtre est également intéressant car il permet de s’interroger sur la puissance de l’imagination et de la parole poétique. Je ne peux que conseiller d’assister à un solo théâtre, car c’est un spectacle difficilement oubliable.

— Alexandre MASQUELIER

Le solo théâtre est un exercice particulier et périlleux, dont l’économie de moyens est salutaire et absolument réjouissante. A l’origine de cette proposition textuelle et théâtrale, Les Livreurs – Lecteurs Sonores, qui travaillent depuis plus de vingt ans à la découverte, à la redécouverte et à la diffusion de l’art de la lecture à voix haute. Le principe du solo théâtre est simple : pendant une heure, un ou une seul.e interprète utilise sa seule voix pour donner à entendre et à vivre une pièce de théâtre. Il est facile d’émettre quelques réticences à la lecture du projet. Est-il réellement possible d’être en présence de plusieurs personnages lorsqu’il n’y a qu’une seule personne pour leur donner corps ? Arrivera-t-on à saisir ce qui se joue sur scène ? Notre imagination sera-t-elle à la hauteur pour pallier à l’absence de mise en scène éclatante ?

Ce soir, à l’Hôtel Littéraire Le Swann, les membres des Livreurs nous accueillent chaleureusement, avant de nous ouvrir les portes d’un salon d’une opulente beauté, véritable écrin de velours et de moquette épaisse – un lieu intime et élégant qui permet une écoute attentive dans une ambiance feutrée. C’est Tchekhov qui se fera entendre ce soir, ou plutôt les personnages de deux de ses pièces en un acte : L’ours, suivie de La demande en mariage. Si ce dernier texte est plutôt connu, L’ours quant à lui est une découverte certaine, dont l’écriture recèle d’instants drolatiques. Dans cette pièce, il est question d’un propriétaire terrien russe (Grigori Stépanovitch Smirnov) qui déboule furieux chez la veuve d’un de ses débiteurs (Éléna Ivanovna Popova). Mais la jeune veuve ne veut rien entendre, l’étendue de son deuil est trop grande, elle n’a que faire de ce rustre personnage qui exige le remboursement de son prêt. A son tour d’être furieuse devant l’insistance de cet intrus en sa maison : elle le convoque en duel ! Devant la détermination sans faille d’Elena à mener à bien ce combat au pistolet, Grigori a une épiphanie : cette jeune veuve, il ne veut pas (et sans doute ne peut pas !) la vaincre, mais bien l’épouser !

Un seul projecteur sur le visage d’un seul comédien, une unique voix mais plusieurs tessitures, les détails d’une figure qui sourit, grimace ou mime la colère – il suffit de quelques phrases pour nous sentir entourés par les personnages de Tchekhov, pour être captifs totalement de l’histoire qui se joue devant nous. Expérience joyeuse plutôt qu’exercice de style, le solo théâtre ne met pas seulement l’accent sur le texte et la voix qui le transmet, mais propose au spectateur ou à la spectatrice un vrai rôle, celui de nos imaginaires mis au service de l’histoire qui se raconte. Un rôle salvateur et agréable à endosser !

— Margaux DARIDON