Du ciel tombaient les animaux / Caryl Churchill (texte), Marc Paquien (mise en scène) / Théâtre du Rond-Point / Janvier 2020

Image d’entête : galerie du Théâtre du Rond-Point, (c) GCC

Avec la pièce Du Ciel tombaient des animaux, mise en scène par Marc Paquien au Théâtre du Rond-Point, le spectateur hésite entre le rire et l’effroi. On pouvait s’y attendre, d’ailleurs, puisque son autrice, Caryl Churchill, est connue pour ses formes dramatiques soulevant des problématiques féministes, sociales et politiques.

Ici, Caryl Churchill nous transporte à l’heure du thé et de la catastrophe… Par un après-midi d’été, quatre dames âgées, amies de longue date, se retrouvent et discutent. Elles évoquent le passé, la maladie, leurs blocages, leurs petits-enfants, les oiseaux, la religion… Parmi elles, une nouvelle voisine, Mrs Jarrett. Personne ne sait d’où elle vient. De temps en temps, elle se lève, interrompt le dialogue et les trois amies, qui se figent derrière elle. Alors, elle nous livre le récit d’une apocalypse loufoque : famines contenues par la télé-réalité, piscines construites pour éviter les inondations… Les scénarios catastrophes se multiplient, mais tous sont remis en question par leur absurdité : Cassandre des Temps modernes, ou voyageuse du futur ? On ne sait pas comment réagir aux messages de cette femme.

Pourtant, leur justesse incisive se ressent dans le public : j’ai ri – mais j’ai aussi constaté avec cynisme, dans le discours de Mrs Jarrett, ce qui pourrait être la caricature de notre société contemporaine, moins préoccupée par les crises que par le pain et les jeux. Ainsi, en à peine une heure, et malgré une fin un peu abrupte, Marc Paquien parvient à nous transporter dans un univers parallèle, porté par une mise en scène minimaliste et des actrices puissantes, qui jouent avec précision le texte de cette comédie tragique. 

— Tara NATOURI

Baignée par le soleil, la salle du Théâtre du Rond-Point a pris des allures de jardin. Une tasse de thé à la main, trois anglaises d’un certain âge nous font face. Mrs Jarrett, une quatrième voisine, les rejoint et s’immisce dans les discussions du groupe, comme nous autres spectateurs. La mise en scène signée Marc Paquien nous offre une comédie insolite d’une heure, oscillant entre discussions triviales et fin du monde. Danièle Lebrun de la Comédie-Française, Dominique Valadié, Charlotte Clamens et Geneviève Mnich : ces quatre comédiennes de renom forment un quatuor renversant qui donne vie au texte si singulier de la dramaturge britannique et féministe Caryl Churchill.

Sur les vestiges du théâtre de l’absurde, la pièce propose une poésie décalée, pleine d’humour, qui n’hésite pas à réinventer les codes du langage. Décousu et apocalyptique, ce dernier est à l’image du récit de Mrs Jarrett.  Inondations, incendies, éboulements, famine, tempêtes, virus… Cassandre des Temps modernes, ou femme âgée devenue folle ? Catastrophe passée, relatée, ou futur cataclysmique annoncé ? Le mystère demeure. Les névroses semblent avoir contaminé le quotidien des autres femmes, prenant possession du plateau. Ailurophobie, dépression, angoisses… Chacune dans sa singularité expose avec force et humour les joies et les malheurs de son existence. Dans une discussion effrénée où les répliques fusent de toute part, le spectateur réussit à capturer au milieu de cette comédie déconcertante des moments d’émotion qui laissent une place de choix au tragique. La vie de ces quatre femmes défile ainsi sous nos yeux, en quelques minutes, et le seul regret que l’on puisse avoir est que le temps passe trop vite pour nous comme pour elles.

— Bertille DUBOIS

(c) Stéphane Trapier

Dans cette pièce de Caryl Churchill, quatre vieilles femmes boivent du thé et discutent entre elles : de leurs enfants, leurs (ex) maris, de ce qu’elles faisaient avant la retraite… Derrière cette situation quotidienne très anglaise, le texte aborde une réalité plus sombre. L’une de ces femmes, interprétée par Dominique Valadié, écoute plus qu’elle ne parle – du moins lorsqu’elle est en compagnie de ses voisines. À d’autres moments, des accords de guitare se font entendre, les lumières s’éteignent, n’éclairent plus qu’elle : alors elle livre ses pensées, ni alarmistes ni totalement désabusées, sur l’anthropocène et la déliquescence écologique et morale du monde. L’actrice excelle dans ce rôle : avec sa petite voix aiguë, son attitude décontractée et son phrasé souple, elle livre avec habileté l’humour noir – très british ! – de Caryl Churchill.

Malheureusement, la mise en scène de Marc Paquien ne me séduit pas. Les autres actrices, en jouant les « Vieilles », tombent dans la caricature et ne donnent pas suffisamment de relief à ce trio de grand‑mères anglaises. La scénographie (deux murs blancs, en angle droit, sur lesquels un jardin et des haies sont représentés, comme sur une esquisse) manque aussi d’âme, d’utilité scénique, et ne donne pas vraiment de matière au jeu des actrices. L’univers sonore, saturé par le chant des oiseaux, est intéressant dans l’idée, mais je le trouve trop répétitif pour qu’il puisse donner une véritable perspective dramaturgique à l’œuvre de Caryl Churchill.  

— Alexandre BEN MRAD

Du ciel tombaient des animaux : conversations au jardin d’été

C’est un après-midi estival, une conversation sur de vastes sujets entre quatre dames âgées, assises dans un jardin. Sur la scène, c’est la simplicité qui domine : il n’y a que quatre chaises, une théière et un grand tableau au fond, décrivant les traits d’un jardin en fleurs sous la lumière projetée. La conversation est toujours suivie par un monologue de Mrs Jarrett, au cours duquel les trois autres dames se dissimulent dans l’ombre.

Mrs Jarrett raconte seule des événements devant les spectateurs. Une fois son monologue terminé, la conversation est relancée. On parle de choses banales avec humour (noir) et ironie : des séries, des boutiques fermées… C’est exactement ce qui nous préoccupe dans la vie quotidienne. En revanche, Mrs Jarrett prévoit la catastrophe, la surexploitation, la sécheresse… Ses paroles nous amènent à réfléchir sur l’humanité. D’un côté, la vie humaine est constituée de petites choses insignifiantes, qui passent au jour le jour ; de l’autre côté, la catastrophe peut la bouleverser d’une manière brusque. Le seul moyen d’être sauvé, c’est encore d’en parler, sans doute de façon humoristique.

— Chenghui SHI

Quatre comédiennes incarnent quatre femmes âgées pour parler de leur quotidien enquiquinant d’ennui. La petite salle noire du Théâtre du Rond-Point se prête bien à cette atmosphère froide et qui peine à se réchauffer.

Un jardin dévasté, en noir et blanc, s’étend des murs à la scène où, finalement, peu de choses se passent. Les choix de mise en scène sont aussi sobres que le texte mais, à mon grand étonnement, tout cela captive. Le texte porté par le jeu des quatre actrices nous alerte, le jeu des lumières permet de mettre en avant chacune d’entre elles au moment des différents monologues. On se prête avec plaisir à épier leurs conversations. Je retiens tout particulièrement le monologue de Danièle Lebrun, qui arrive à rendre son ailurophobie tout à fait attachante.

Néanmoins, l’éclaircissement sur le rôle de la voisine venue d’ailleurs reste obscur et les enjeux sont laissés en suspens. Caryl Churchill avait su nous séduire avec des textes plus engagés – mais après l’écoute de celui-ci, bien que porté par d’excellentes comédiennes, nous restons sur notre faim et l’intrigue du début s’est estompée au fur et à mesure.

— Marion GAILLARD